FOLIE
En ce temps là, on s’occupait activement, et même avec une véritable frénésie, de l'élection d'un président de la République, qui devait avoir lieu dans quinze jours. Les principaux
cañdidats étaient : M. Guizot, pour le parti libéral-conservateur, et M. Thiers pour le jeune parti libéral; de plus, deux princes de chaque
(1) Ceci est une fine et chsrmante satire de nos institutions et de nos mœurs politiques, de l'ignorance du suffrage universel et des facilités que cette ignorance offre aux ambitieux et aux intrigants, de l’impudence des journalistes et des politiqueurs, de l’irrésistible séduction qu'exerce sur notre tempérament français la tradition monarchique. Les allusions à l'actualité n'y manquent pas, spirituelles sans être amères. Mais ce qui imprime à cette jolie bluette un caractère dramatique singulier et peut-être sans analo-
e, ce sont les circonstances dans lesquelles elle a été écrite. Timothée est daté du 20 septembre: il y avait douze jours, à cette date, que Rossel était condamné à mort. J. A.
maison royale ou impériale en disponibilité, se présentant l’un au nom du droit héréditaire, l'autre au nom du principe monarchique: tous d’ailleurs se distinguant par les proclamations, protestations et déclarations les plus franchement républicaines ; même, les branches aïînées étaient un peu socialistes ; enfin, on comptait parmi les candidats cent vingt-huit généraux, deux cent trente-trois avocats, dont un orateur, plusieurs pharmaciens brevetés et un trèsgrand nombre de citoyens de toutes couleurs et de toute profession.
Le pays tout entier avait. la fièvre ; il avait aussi la soif de la fièvre : les marchands de vin à Paris, les cabaretiers dans les moindres bourgades, faisaient des affaires d'or. Paris surtout, Paris, la tête et le cœur de la France, se distinguait par la vivacité de ses préoccupations politiques. Ce n'était pas seulement sur le comptoir que se discutait la question. présidentielle ; dans les cercles les plus aristo-
cratiques, l'élection avait remplacé la bouillotte ; on pontait sur les candidats comme sur des chevaux de course. Un Betting-Book spécial était ouvert; les chances montaient, descendaient capricieusement; on vendait du Thiers et on prenait du Gagne ; on opérait à terme et au comptant : c’étaient le tripot, le Derby et la Bourse amalgamés en un seul jeu d’autant plus attrayant qu'il était plus fantastique, car on avait fait en sorte de ne pas attendre l’événement pour courir les risques, et chaque soir les fortunes se faisaient et se défaisaient suivant les variations de l'opinion. La classe.
moyenne s’en tirait à moins de frais ; on politiquait au café ou à la brasserie; des trains entiers de bière, venant d'Angleterre, de Lille, de Strasbourg, de Munich, arrivaient chaque jour dans l'immense capitale, impuissants à rassasier la soif insatiable de ses nombreux ora- . teurs. À minuit, lorsque patrons et garçons, épuisés par la fatigue de la journée, avaient poussé jusque sur le seuil les hordes discutan-
tes, et avaient réussi à clore portes et volets, on ratiocinait sur les trottoirs à la clarté des étoiles, et l'aube renaissante trouvait, étendus sur les bancs des boulevards, des orateurs inconscients et des discuteurs solitaires, dont le sommeil, agité de rêves généreux, argumentait encore pour le candidat favori.
C'était un moment plein de charme et de délire; tout le monde comprenait la République, tout le monde aimait la liberté, et pas un citoyen en France (sauf les princes en disponibilité) n’aurait donné sa part de république pour un empire.
L'un des principaux organes de la vie publique du pays, le principal, peut-être, car il pénétrait dans les palais et les chaumières, à la Chambre et à l'hôpital, l’un des journaux les plus lus et les plus goûtés, le célèbre Petit Journal, avait alors pour principal rédacteur, pour grand premier rôle en tous genres, un écrivain d'un talent fécond et facile, l'illustre
Timothée Primm, qu'il ne faut confondre ni avec Trimm, ni avec Grimm, ni avec le célèbre général Prim. Chacun savait que le Petit Journal pouvait avoir une influence sérieuse; on l'avait tâté, on l'avait sondé, mais on l'avait rouvé impénétrable. Indifférent en apparence à la grande partie qui allait se jouer, le Petis Journal cheminait glorieusement dans l'ormère accoutumée, donnant la becquée journanalière à ses cent mille lecteurs, parlant du beau temps, de la pluie, des roses et des distributions de prix, faisant du sentiment, de la science, de la morale, de l'érudition, de l’éloquence, de la plaisanterie, le tout bien conditionné, facile à prendre, même en voyage, commode et ne coûtant pas cher. Et tandis que chacun en France était agité, halctant, accablé par les grandes préoccupations du choix d'un maitre, Timothée, libre, léger, tranquille, semait les fleurs de son aimable rhétorique dans les six colonnes de chaque jour. Foin de la politique! semblait-il dire aux indiscrets qui voulaient le
gagner ou le convaincre, mais les candidats se méfiaient, et les gens qui se piquent de perspicacité e: savent expliquer €e qu'ils me peuvent pas comprendre, disaient tout haut que Timothée avait son plan.
Quinze jours avant l'élection le Zeader du Petit Journal avait pour titre :