‹ Papiers posthumesChapitre 21 sur 29 · POLITIQUE ET GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

POLITIQUE ET GOUVERNEMENT

Il y démontrait qu'un gouvernement ne doit jamais s'occuper de politique. Que c'est la politique qui a perdu tous les gouvernements. Et que si le gouvernement, au lieu de s'occuper de politique, s'occupait des affaires du pays, il n’y aurait jamais de révolutions et tout le monde serait plus riche. A quoi cela sert-il; la politique, surtout dans un gouvernement? Cela ne sert qu’à mécontenter tout le monde. Les hon-

nêles gens s'en méfient et tous les gens sans aveu se mettent à faire des discours. Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux s'occuper d’avoir de bonnes relations avec les pays voisins, et faire de bons traités de commerce qui permettent à chacun de vendre cher et d'acheter à bon marché, et employer tout son temps à bien administrer le pays, de manière que les bénéfices de tout le monde augmentent et que les dépenses diminuent? Est-ce qu'il n’y a pas là, pour un gouvernement honnête. et qui cherche le bien du peuple, de quoi employer son temps sans s'occuper de politique? |

Qu'on diminue les impôts en attendant qu'on puisse les supprimer. Qu'on fasse des chemins de fer partout, et de bons chemins bien empierrés \à où il n’y aura pas de chemins defer. Et des télégraphes, el des bureaux de poste, et des bureaux de tabac, et des théâtres, et des hôpitaux, et des boulevards, et des fontaines, et des abreuvoirs, et tout ce dont tout le monde a besoin!

Et alors on aura du temps à perdre et on pourra s'occuper de politique.

Mais, en attendant, ce qu'il faut pour nous gouverner, ce ne sont pas des hommes politiques. Ils ne sont bons qu'à embrouiller nos affaires. [1 faut un gouvernement de braves gens qui aiment le peuple, qui le connaissent et qui gachent ce dont il a besoin.

Et il n'y a pas besoin d'avocasseries et de politique pour cela.

Le lendemain Timothée reçut plusieurs lettres désintéressées et de bonne foi qui lui demandaient pourquoi il ne se présenterait pas lui-même à la Présidence? Il ne publia pas ces lettres; il ne répondit pas à leurs insinuations : mais il fit entendre, avec une nuance de tristesse, que pour occuper le pouvoir il fallait vivre par la tête, et que lui vivait par le cœur.

Le sixième jour il célébrait l'éloge du bon roi Henri IV, le roi de la poule au pot,

Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.

Le cinquième jour il écrivait en tête de son journal :

Si J'ÉTAIS PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE !

Ah! si Timothée était président! quels jours de soieet d’or le peuple ne coulerait-il pas ? Le repos, la tranquillité, la bonne nourriture, tel serait l'apanage des classes nécessiteuses.

Quant aux classes aisées, chacun aurait un piano, un cabriolet et une loge aux Italiens.

La royauté promettait la poule au pot une fois par semaine.

Elle la promettait, et ne la donnait pas, car le bon roi Henriétait gascon comme quatre.

La République est plus généreuse,

Car la République est le gouvernement de tous, comme la royauté est le gouvernement

d'un seul.

Si j'étais président de la République, le peuple aurait la poule au pot tous les jours.

Tous les jours! seulement, le vendredi la poule au pot serait une carpe.

Il faut respecter la religion.

Et pourquoi serait-elle au pot, cette poule ?

Ah! je reconnais là encore la mesquinerie du bon roi: on ne met au pot que les vieilles volailles, qui ont pondu pendant de longues

années et traînent une vieillesse osseuse sur leur perchoir abandonné.

Voilà comme les rois traitaient le peuple!

Un mauvais bouillon de poule, une fois par semaine : et encore, le meilleur des rois n’y

réussissalt pas !

Teln’est pas le traitement que doit à un peu- .ple républicain un gouvernement digne de lui!

Si j'étais président de la République.

Et je voudrais que l'imprimeur püt graver ces paroles en lettres d'or,

Si j'étais président de la République, le peuple aurait deux plats de viande au choix, un

légume et un dessert, vin à discrétion ;

Comme au restaurant

Et je ne m'occuperais pas de politique.

Mais je ne serai jamais président !!!

Le jour suivant Timothée disait à ses lecteurs :

« Pourquoi pas ? »

Puis le lendemain :

« Vous le voulez! »

Le troisième jour avant les élections son article était intitulé :

«a Llefaut!!! >»

Jamais maison de vêtements confectionnés pour hommes et jeunes gens n'avait employé une propagande plus coercitive. Les trois derniers articles étaient dithyrambiques : je n'ose dire que c'étaient des vers, mais c’étaient des lignes rimées et partagées en couplets, pour être chantées sur l'air de « Jenny l’ouvrière » et sur l'air de « T’en souviens-tu ? disait un capitaine. » De semblables productions ne peuvent pas se transcrire; il faut se borner à raconter.

Pendant les trois derniers jours, la légion des porteurs du Petit Journal, gendarmerie indépendante, distribua aux abonnés, avec chaque feuille, une feuille de bulletins au nom de ‘Timothée Primm. Ils y joignirent des cahiers d'images, sorties des presses d'Épinal et habilement coloriées, reproduisant l'Histoire de France en 24 gravures, avec ce titre : « Histoire de France de Timothée Primm. » La première image était: « Le sacre de Clovis à Reims. »

On voyait ensuite le vase de Soissons, Roland à Roncevaux, Jean Bart, Napoléon et beaucoup d'autres choses. Le dernicr feuillet était intitulé : « Le président de la République. » C'était un personnage assis, couronné de lauriers et environné d'une atmosphère de lumière électrique ; il tenait une plume à la main et écrivait : « Le Petit Journal. » Mais ce qu'il y avait de hautement pratique dans cette invention, c'est que, entre chaque image et la Suivante, il y avait dans le cahier un bulletin de vote, libre, avec cette inscription: « Élection

LS

du 30 août. — Président de la République. —

Timothée Primm. »

Et la couverture portait, au-dessous du titre,

cette indication, afin que nul n'en ignorât :

C'est le premier devoir d'un citoyen de porter librement son vote dans l’urne électorale, afin d'exercer son droit et de concourir, suivant ses lumières, au gouvernement de son pays.

« Pour exercer son droit de vote, il faut choisir librement dans ce cahier un des bulletins qui y sont insérés, le plier en quatre, l'écriture en dedans, de manière qu on ne voie pas ce qu'il y a dessus, et le déposer dans l'urne électorale, en se conformant à la loi’

« Fait à Paris, le 30 août 18...

Faut-il le dire ? Timothée Primm fut élu avec

une forte majorité. Loin d'être mal vue par les

villes, cette élection fut accueillie dans les grands

centres populeux et intelligents par une: véritable explosion de bonne humeur.

On trouva dans les boïtes du scrutin un certain nombre de bulletins quiembarrassèrent fort les scrutateurs. On compta dans toute la France. cinquante-trois mille trois cent dix « Sacre de Clovis à Reims, » dix-neuf cent trente-trois « Jean Bart » et quatorze mille sept cent dixneuf « le Président de la République. » Tout cela en images d’Épinal. Quelques journalistes subversifs ne manquèrent pas de gloser à ce propos sur les intelligentes populations des campagnes ; mais des esprits plus sages prétendirent que les cinquante-trois mille « Sacre de Clovis à Reims » étaient une protestation spirituelle d'hommes fermement attachés à d'immuables principes, et qui avaient trouvé ingénieux de répondre à l'élection présidentielle en glissant dans l’urne l’image de la cérémonie la plus auguste de la monarchie héréditaire.

Lorsque le résultat du vote fut proclamé à

Paris, une foule joyeuse, chez laquelle la gaieté

prenait les proportions de l'enthousiasme, se précipita aux bureaux du Petit Journal pour porter en triomphe le nouveau président. Il s'y préta avec la bonhomie des vrais grands hommes. Il était dans son bureau à recevoir les félicilations de quelques amis ; il demanda seulement un instant, prit dans son tiroir une douzaine de feuilles manuscrites et les glissa dans sa poche. Le caissier du journal, un bossu plein de malic®, se pencha vers lui en lui tendant son chapeau. « Eh bien, dit-il à l'oreille du triomphateur, la farce est jouée ! » — « Pas dutout!» dit Timothée d’un ton de président ; puis baissant la voix : « Quelle farce ? » Et il cligna de l'œil au petit bossu comme s’il eût été encore un modeste journaliste.

Timothée, en prenant le timon du char de l’État, ne renia pas son origine. Il continua à enrichir le Petit Journal de sa prose, tout en vaquant aux affaires du pays : « Laisse-moi « faire, avait-il dit à Timothée Frime, jeune

« athlète qui aspirait à le remplacer, laisse-moi « faire, je n'en ai que pour quinze jours ; c’est « pour écouler quinze articles que j'avais faits « d'avance. »

Le premier de ces articles était intitulé :

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