‹ Papiers posthumesChapitre 23 sur 29 · SI J'ÉTAIS ROI · texte numérisé non relu

SI J'ÉTAIS ROI

développait avec exubérance tout ce que la fable et l’histoire ont d'arguments en faveur de la royauté.

Ajoutons, pour être justes, que le président, n'était nullement complice du journaliste, et semblait même un peu honteux de partager la même individualité. Dans ses discours, dans ses messages, dans ses réponses familières, la République était son refrain. Mais quoi! il n’avait qu’une voix, et le Petit Journal en avait cent mille, mille fois plus que la Renommée antique.

On ne se doute pas de la puissance de la répétition ; les personnes un peu nerveuses et familières avec les effets de l'orgue de Barbarie peuvent seules se faire une vague idée de l’exci-

tation que produisait dans les masses nationales, déjà énervées par les agitations de l'élection, la répétition journalière, à grand orchestre, du grand motif : « Si J'étais roi! » La curiosité gouailleuse des villes, la stupéfaction des campagnes, l'étonnement indigné mais contenu de la presse, étaient devenus au bout de huit jours, non pas de l'enthousiasme, non pas de la colère, mais cet épuisement nerveux qui produit le spasme ou la rage chez les individus. « Il faut en finir ! » telle était l'impression universelle : les affaires s’arrétaient, l'armée s'’inquiétait, le pays soufirait.

Le matin du neuvième jour,une députation de généraux rencontra une députation de la Cour de cassation dans les antichambres du président. Elles venaient le supplier de prendre la couronne, etfaillirent se gourmer sur une question de préséance, tant le fluide nerveux accumulé dans les masses avait de tendance à se dégager violemment. Dans le même moment,

chacune des deux Chambres:législatives, spantanément, sans prendre .aucun conseil, rédigeait en comité secret une adresse par laquelle elle. demandait au président qu'il daignât devenir roi. « Je ferai ce que le pays voudra, » répondit Timothée à tout le monde, et il publia , Son neuvième article.

Le dixième jour, une loi élaborée, rédigée at votée.d'urgence, convequait le peuple dans ges camices pour le,treizième jour. Timothée, après avoir envoyé sa prose. au journal et commandé les bulletins, écrivit quelques mots au chef de la maison Christofle, orfévrerie et plaqué, et dormit du sommeil du juste. |

Le quatorzième jour, le résultat du-scrutin fut proclamé. Il était universellement favorable : deux cent et quelques mille infirmes avaient seuls eu la bassesse de se prononcer contre ka volonté nationale. Le même jour, ‘la maison Christofle expédia au nouveau roi toute la collection des ornements royaux qu'il avait eu soin de commander à l'avance : ce n'est pas

que cette maison célèbre .eût eu le itemps d'exécuter dans les trois jours ‘tant de joyaux ; mais elle avait justement dans ses ateliers, prêts à être expédiés, des ornements royaux du goût le plus exquis, revêtus d'une dorure galvanoplastique très-suffisante pour la durée habituelle ‘d'un souverain français. On allait les emballer pour la Cafrerie: l'Angleterre les ‘avait commandés pour un roi de ce pays ; mais, ma foi ! le nègre dut attendre, et il n'y eut qu'à capitonner un peu la couronne pour la mettre à la mesure du roi français.

On dit que lorsque Timothée, rentrant le soir dans ses appartements en sortant du Conseil des ministres, aperçut les ornements qu'on avait déballés et étalés, lorsqu'il vit étinceler sous le lustre la joyeuse vaisselle, dont l'éclat avait encore la fleur de l'or vierge et intact au sortir de l’écrin de soie, ce grand prince donna la seule marque d'extravagance qui puisse ternir légèrement l'éclat de sa vie publique. Son

valet de chambre, qui seul assistait à cette scène, a raconté (et on l’a depuis imprimé en Hollande) que le roi, laissant glisser son portefeuille, partit d'un grand éclat de rire ; il assura gaillardement sur sa tête la couronne fermée, empoigna la main de justice, et dessina le pas chorégraphique le plus franchement parisien, tout en jonglant de la main de justice comme un tambour-major de sa canne, et chantant l'antique refrain :

Les mouche’ étaient sur le plancher Qui se crevaient de rire, Qui se crevaient de rire, lon la (bis),

Qui se crevaient de rire.

On demandera la morale de cette histoire.

Cette histoire n'a pas de morale, car ce n’est pas une fable. On en demandera la fin. Ce fut la fin de toutes les entreprises de ce genre.

Si vous allez à Bruxelles, au café d’Allemagne, en entrant par le passage, vous verrez

en face de vous, incrusté sur la banquette, regardant la vitre d'un œil incertain, un vieux homme, qui fume une vieille pipe.

Cet homme, dont la physionomie ne manque pas d'une certaine majesté, est usé par la fatigue plus que par l'âge. Il passe ses journées entières dans le silence; seulement, chaque jour, à une heure réglée, il demande du papier et une plume, et écrit avec précipitation, avec fièvre, une douzaine de pages; puis il relit son œuvre avec complaisance, corrige les lapsus de sa plume, polit son style, et, redevenu sombre, découpe ces pages en longues allumettes dont il allume ga pipe jusqu’au lendemain. Il hait les journaux : déployez un journal auprès de lui, il se renfoncera dans son coin avec inquiétude; posez-le sur la table, il s’en ira, si le garçon n'a pas rapidement enlevé l’objet de son souci. On dit qu'il est « puissamment riche. » Causez avec lui, il répondra avec discrétion et finesse,

— %08 — parlez-lui de lui-même, de son passé, il des viendra taciturne et répondra en se levant pour partir : « J'ai tué la poule aux œufs d'or!!! » Le garçon de café prétend que c'est un banquier français qui a fait de mauvaises affaires : le résident de France à Bruxelles sait seul que’ c'est l'ex-roi Timothée I*', chef de la septième ou huitième dynastie. Ce vieillard serait heureux dans son intérieur, s'il savait oublier; il s'est marié en Belgique avec une Flamande, excellente ménagère, qui fait bien la pâtisserie et qui l'a rendu père de douze prétendants.

. Versailles, 20 septembre 1924.

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