EUX
Et elle pleurait, et ses jeunes filles pleuraient avec elle, gravement et silencieusement ; car,
comme l’a dit Rossel : « on a de la peine à pleurér dans sa famille. »
Elles pleuraient pourtant, et je les aidais à pleurer, la mère surtout, dont la douleur contenue m'inquiétait. Je les aidais à pleurer, en es faisant parler de lui, en les contraignant d'évoquer des souvenirs d'enfance, en examinant les autographes, les dessins, les portraits de celui qui la veille n'était qu'un condamné et qui, maintenant, était un martyr.
Ce fut ainsi qu'elles me montrèrent un manuscrit de onze pages, qui, dans la pensée de Rossel, n'était point destiné à la publicité, car l'enveloppe porte, avec le titre : « Derniers jours, » l'annotation suivante : « Pour mes parents. »
Je demandai la permission de l'emporter pour le lire plus à loisir. Je pensais qu’il n'y avait là que des impressions intimes et familières, in-
to
— 308 — téressantes seulement pour les parents euxmêmes ou pour ceux qui leur tiennent de près par le cœur. J'ai lu, et j'ai reconnu que l’âme et l'esprit de Rossel étaient tout entiers dans ces quelques centaines de lignes.
C'est pourquoi je me résous à les publier, sans demander l'aveu des parents, à qui j'écris simplement pour leur demander pardon. Ils comprendront, j'en suis sûr, que si Rossel vivant leur appartenait plus qu’à autrui, Rossel mort appartient à tous autant qu'à eux-mêmes, et c'est pour cela justement qu'ils ont le droit d'en être fiers. J'espère donc qu'ils ne me reprocheront pas d'avoir trompé leur confiance.
Et vous tous qui l’aimiez ; vous tous qui le pleurez ; vous tous : femmes, hommes, jeunes filles, jeunes gens, qui avez demandé sa vie, pardonnez à ceux qui vous l'ont refusée, comme Rossel leur a pardonné lui-même. Si l’agonie
des derniers jours lui arrache de temps à autre quelques plaintes exquises et touchantes, la haine et la colère n'ont point de prise un seul instant sur ce grand cœur. Soyez comme lui doux et cléments.
Vous surtout, mes jeunes amis, qui avez fait avec moi le suprême pélerinage à Versailles, que les dernières lignes écrites par Rossel vous calment au lieu de vous surexciter. Rossel n'est pas de ceux dont le cadavre ou le souvenir doivent servir d'occasion à des manifestations sanglantes ; il est de la race bénie qui apaise, console et réconcilie ; il est de ceux qui meurent, non point pour qu'on les venge, mais pour qu'on les aime et pour qu'on aime en se souvenant d'eux; il est de ceux qui, en s’offrant en holocauste, peuvent dire comme le Christ : « Ceci est mon sang, k sang de la nou- ° velle alliance. » |
39 novembre 1974.
JULES ÂAMIGUES.
Pour mes parents.
Samedi, 25 novembre 4871. .
Certainement cette journée vaut la peine d'être racontée : c'est une de celles où j'ai le plus souffert de ma vie. Depuis que j'ai quitté la Commune, je n'ai eu qu'un moment d’angoisse : c'était au mois de mai, pendant queje me cachais dans Paris, sous le coup de la proscription de cette déplaisante Assemblée. Un journal de Versailles publia un acte d'accusation, aussi bien fait certainement que dans un roman-feuilleton, où il était prouvé que j'avais reçu, dans telle et telle circonstance, un cer-
tain nombre de centaines de mille francs pour livrer Paris à M. Thiers. Cette effronterie m'accata un insiant; je craignis de ne pouvoir me laver de la calomnie qui y était contenue.
Mas, depuis ce moment, depuis mon arrestation par les vainqueurs, chaque phase du procès, chaque tentative de mes adversaires contre moi à mis mon caractère en évidence, de sorte uue, s'ls me font mourir aujourd’hui, ils en seront pour leurs frais, et auront commis le meurtre le plus dangereux pour eux-mêmes,
pour leur système, pour leurs enfants.
LS
Je suis fort tranquille dans ma prison, minquietant peu et rarement de la décision
qu'on prendra \ mon sujet.
H ya neuf jours, la Commission des grâces s'est réunie, et ses délibérations secrètes,
presque honteuses, se sont terminées hier.
On ne sait encorele résultat, mais l'allure de
ces pauvres diables indique nettement qu'ils sont disposés à sévir : il n'y a rien de terrible comme les gens qui ont peur. Il y a trois jours on a publié que j'étais exécuté, ainsi
que Ferré.
C'était, dit aujourd'hui la Presse, «un ballon d'essai» pour tâter l'opinion. Hier, sur un appel de la Constitution, quelques jeunes gens sont venus de Paris à Versailles pour demander ma grâce, ct intercéder in extremis. Respectueux et modérés, ils se sont fait représenter par cinq d’entre eux, qui n ont fait qu'entrevoir M. Thiers et ont été reçus par M. Barthélemy Saint-Hilaire. Thiers, qui montait en voiture, a refusé de les écouter : « Cette démarche ne peut être que nuisible à ceux que vous voulez sauver,» a-t-il dit, assez ému, parait-il, malgré le petit nombre de ses interlocuteurs. Barthélemy a été plus explicite; ses dents claquaient :
« Vous empêcherez l’Assemblée de rentrer à Paris!... Vous avez la République, que vous faut-il de plus?... Vous allez exaspérer la Commission des grâces!... Après tout vous n'êtes
pas si nombreux. »
A ces expressions fidèles de la pensée du gouvernement et de sa politique, et en particulier à cette dernière phrase, mon ami Baïhaut répondit: «Si vous ne nous trouvez pas assez nombreux, nous viendrons demain dix mille, si
cela vous convient. »
Aujourd'hui Joly est venu me voir. Il ne sait rien; il sait seulement que la Commission s'est définitivement séparée la nuit dernière, en s’ajournant au 4 décembre, et ayant statué sur les dix pourvois qui lui étaient déférés.
J'ai vu mes parents avant-hier reætin. Ma mère et ma sœur venaient en toute hâte me prévenir qu'un bruit avait crédit parmi les
membres de la Commission, d’après lequel j'aurais, peu après le 148 mars, demandé au ministre de la guerre un grade qui m'aurait été | refusé : j'écrivis aussitôt une lettre que j’adressai à ma mère et par laquelle je démentais ce
bruit, calomnie de la dernière heure.
Hier, je les ai revus au parloir: ma mère et ma sœur avaient passé la soirée, la veille, à attendre la sortie des membres de la Commission; ils s'étaient séparés très-tard, et elles les avaient regardés passer sans oser s'approcher d'eux. Ils n'avaient pas l'air de gens qui viennent de prononcer la mort de quelqu'un, ils marchaient légèrement : c'est qu'ils avaient grand faim et qu'ils étaient pressés de diner. Non, ils n'avaient pas l'air méchant ! Très-tard dans la soirée, un journalisie anglais avait envoyé un mot à mes parents pour leur dire que tout allait bien et qu'il ne voulait pas quitter Versailles sans le leur faire savoir. Mon père était allé aussitôt en informer M. Passa. « Je
viens vous le dire pour que vous passiez upe bonne nuit. »
Aujourd'hui, lorsqu'ils sont arrivés au parloir, ma sœur avait le visage tout décomposé et venait d'essuyer ses larmes. « Elle est trèsenrhumée, » me dit ma mêre. Ma mère était très-pâle, tout à fait pâle. La petite Sarah avait gardé sa voilette sur le nez — comme par coquetterie — et faisait comme si elle avait été calme ; de temps en temps une contraction du coin de ses lèvres, mais elle ne pleurait pas. Mon père se tenait au fond, comme d'habitude : son visage ne s’émeut pas, mais je l'aime trop pour ne pas comprendre qu'il n’en souffre que davantage au fond, et je me repens amèrement de causer de si profondes et de si amères douleurs à mon père bien-aimé.
Je ne puis pas supporter qu’on fasse souffrir mes parents. Pour mon compte, j'ai l'épiderme dur et je suis si peu préoccupé de cette éventualité d'une mort imminente, que je me de-
mande parfois si ce nest pas une insensibilié maladive de ma part. Mais ce que je ne conçois pas, c'est qu'en différant ainsi de prendre une décision, en dissimulant cette décision lorsqu’elle est prise, on fasse souffrir une longue
agonie à mes parents, qui n'ont commis d'’au-
tre crime que de m'avoir appris à aimer mon pays.
On à décidé quelque chose, on se tait:"c'est que la décision est fatale ; — voilà la conclusion que tirent mes parents.
« N'exaspérez pas.la Commission des grâces!»
Ce mot de Barthélémy mérite d’être encadré.
Comment! voilà une Commission qui est lâchée dans l’arène comme un taureau furieux, excitée par les cris des spectateurs, effarée, affolée, "et vous allez lui parler de grâce! C'est vouloir la provoquer, c'est lui porter un défi! « N’exaspérez pas la Commission des grâces! »
La vue de mes parents me navre. Hier, ma
mère meracontait leurs démarches de la veille; tout à coup elle s’interrompt : « Je ne peux plus ! jene me rappelle pas! je suis folle, voistu! » Ma sœur, qui était plus calme, reprit le récit, que je n'écoutais pas non plus. de les voyais, je les entendais, voilà tout; peu m'importait le reste. Aujourd'hui c'est ma mèrè qui était calme et ma sœur qui était folle : « Nous étions pourtant tranquilles hier au soir. M. Passa nous avait rassurés! — Mais j'ai confiance, dit ma mère, j'ai confiance, ils ne te feront rien. » Père, parle d’autre chose : du fort Sainte-Marguerite, du dernier dessin que j'ai fait, de celui que je vais faire ; ma mère m'a fait lui en promettre deux, et justement je lui fais le second ce soir, heureux de faire quelque chose pour elle. La petite ne pleure pas tout à fait, mais son cœur est plein. « Et toi aussi, lui dis-je, toi aussi ils te font de la peine ! » Làdessus elle éclate en sanglots, elle est au bout de son courage. Ma pauvre petite filleule, ma pauvre petite amie: on lui déchire son pauvre
petit cœur. Mais la blessure se cicatrisera, ma petite chatte bien-aknée ; je sais bien que personne ne prendra la place de ton vieux frère, mais il y a encoredans ton cœur assez de place pour bien des amitiés nouvelles. Seulement aie bien soin des autres : ils ont une si vieille habitude de m aimer que j'ai peur, j'ai peur pour eux quand ils n'auront plus à se dévouer à moi.
Le parloir est une petite cage de un mètre environ de surface, et de trois mêtres de hauteur. Derrière, une porte ; sur les côtés, des cloisons en briques ; devant, à hauteur d'appui, un grillage double, formés de treillis en fils de fer, dont les mailles ont deux centimètres d’ouverture; les deux grillages sont à cinquante centimètres l’un de l’autre. En face de cette cage est une loge un peu plus profonde, qui s'ouvre, aussi à hauteur d'appui, maïs sans grillage, sur un couloir intermédiaire où se tient un gardien. Ils sont tous les quatre dans cette loge : quand nous sommes de bonne hu-
meur, nous l’appelons notre Guigno}, parce que les personnages y sont aussi serrés que sur la scène où se représente le grand drame de Polichinelle. Seulement, c'est un autre drame qui se joue ici. Le gardien qui est chargé de contrôler nos paroles n'est pas un méchant homme ; c'est le plus souvent un ancien soldat; il a servi en Crimée ou avec Lamoricière, et aujour-
d'hui il gagne sa vie à ce malheureux métier.
Lorsque la demi-heure réglementaire est écoulée, il va ouvrir la porte derrière mes parents : « Messieurs, mesdames, il est l'heure. » Alors mes sœurs s’accrochent chacune à leur tour au premier grillage, y appliquent leur visage et m'envoient un baiser que je leur rends sur le second grillage; et puis chacune à son tour a le droit de sortir la dernière pour me voir un peu plus longtemps. « À après-demain, se dit-on quand on se quitte. » On ne pleure qu'en sortant.
— Aujourd'hui, ces pauvres chers visages
étaient abattus et découragés. « Il y a si longtemps que nous patientons ! me dit ma mère, nous sommes à bout de forces. » Elle parle peu, mais elle me revarde avec une attention concentrée, comme pour graver mes traits dans sa mémoire. Un moment le gardien s’éloigne pour faire entrer d’autres visiteurs : elle accroche ses mains au grillage et s'en rapproche tant qu'elle peut :
« Mon fils, mon bon fils, mon bien-aimé ! Je t'aime !'ils ne te feront rien! »
Après la demi-heure écoulée, on me permet de les embrasser au greffe ; ils viennent seulement deux.à deux, pour que la surveillance soit facile. Ces embrassements les inquiètent. ..
on pourrait me passer du poison... Le directeur des prisons est un administrateur fidèle. On lui a confié la gestion de tant de kilos de chair vive ; il faut qu'il rende cette chair vive, soit au ponton, soit au bourreau, soit même, le
cas échéant, à la liberté; et je suis certain que c’est encore ce qui lui plairait davantage. Se suicider, se détruire, ce serait commettre une mauvaise action, le priver de sa position, briser sa carrière, « et, me dit-il, vous ne le voudriez pas. » Il me confie ses inquiétudes, il me dit combien il a confiance en moi, et cependant il prend ses précautions. Ce soir, je cousais un bouton, l'aiguille se plie entre mes doigts : je la regarde ; c'est une belle aiguille toute neuve qu’on a mise à la place des deux vieilles aiguilles d'acier que j'avais ; on a pris même la peine de l'enfiler comme étaient les autres.
Je verrai mes parents demain. « J'ai rassuré « votre mère, me dit le directeur; cette pau-
« vre dame me fait des questions qui m'embar-
AR
rassent beaucoup. Elle me demande si je sais
quelque chosé. Je ne sais absolument rien, je « vous en donne ma parole d'honneur. Mais je « l’ai rassurée. Vous verrez votre fils demain,
lui ai-je dit; c’est demain dimanche, et on
« n'a jamais fait d'exécutions le dimanche; on « n'en fait jamais, la loi le défend. Aïnsi, vous « pouvez être tranquille. » Si ma mère n'est pas rassurée avec cela, c'est qu'elle a mauvais
caractère.
M. Passa est venu après mes parents. Il m'apportait du choçolat; si on me fusillait demain, on en trouverait plein mes poches, car j'en avais encore une provision. Il m’apportait mieux que cela: sa bonne amitié et son bon cœur. Nous nous aimons véritablement, nous nous comprenons ; Cest vraiment un bonheur pour moi de l'avoir rencontré; il a toutes les délicatesses. Mon diner était sur la table... il ne voulait pas me déranger; mais, après une ou deux bouctiées, le souvenir de mes bien-aimés parents et de leur tristesse m'a étranglé. Je me suis levé et je me suis mis à
pleurer.
Mourir jeune, d'une mort rapide, d’une mort
CE
honorable ; laisser un nom respecté et un couragrux exemple, ce n'est pas là un sort à plaindre. Ma mort sera plus utile cent fois que ne l'a été ma vie, plus utile que n'eût été une longue carrière bien remplie; je ne me plains pas. Mais pourquoi fait-on souffrir mes parents et mes sœurs ? C’est si facile de tuer un homme, et c'est si vite’fait! Pourquoi hésitez-vous à tirer du fourreau le glaive rouillé de votre Justice ?
44 heures du sotr.
26 novembre, soir.
Je suis accablé de douleur. Il me faut faire effort pour prononcer une seule parole. Hier soir, tout en érivant, je copiais un dessin pour ma mère, ct je le lui ai donné aujourd'hui :
c'est une pauvre femme avec trois petits cnfants ; elle allaite le plus jeune, un autre est grimpé sur son dos, el le plus grand est debout à côté d'elle. Quand nous élions petits, nous donnions des noms aux figures d’une image. Je me disais en copiant celle-là: «lls trouveront que c'est mère avec ses trois petits enfants.» Le petit “arçon est vêtu de pauvres habits qui semblent des oripeaux : une petile veste à basques, un gilet “aloniné, ct surtout un très-grand feutre avachi qui lui pend sur le dos, et sur lequel se dresse misérablement une petite plume : ce maigre panache sur la tête du petit gueux grelottant me mppelait nos joies misérables, les ornements dont nous parons notre tête, ou notre esprit, ou notre corps, et sous lesquels nous frissonnons de froid, d'ennui .
ou de douleur.
Vers onze heures, j'ai eu fini de dessiner el d'écrire. Alors, tout en arpentant ma cellule, je me suis rappelé une parole de ma mère :
« Crois-tu, me disait-elle en s’attachant au grillage du parloir, crois-tu qu'ils te feraient sauver si nous leur donnions de l'argent? Si nous donnions 20,000 francs ? Nous les avons. » Vous avez 20,000 francs, pauvre mère, vous avez réuni toutes vos pauvres ressources, el vous voulez savoir si c’est assez pour la rançon de votre fils! Non, ma mère, ce n'est pas assez. Si j'avais vendu ma patrie, si j'avais livré son armée à la captivité, alors nous aurions des millions, et ce serait assez. Il n'y aurait personne pour nous condamner, personne pour nous exécuter, personne pour nous arréter.
Mais 20,000 francs... Tu veux rire! |
J'étais attendri de cette folle obstination à me sauver par les moyens impossibles. « Est-ce que tu ne peux pas scier les barreaux de ta fenêtre? Est-ce que tu ne pourrais pas sortir de la prison à la place de M. Passa quand il vient te voir? » En pensant à tout cela, et surtout à cette idée de réunir 20,000 francs et-de les offrir pour
racheter ma vie, j'ai eu envie de pleurer. Mais la porte de la cellule est percée d'un guichet où vient fréquemment regarder le gardien de ronde. Faut-il mettre ces gens dans la. confidence de mes sanglots? Ce sont de braves gens, quoique geôliers, ils seraient capables de chercher à me consoler : « Voyez-vous, Monsieur Rossel, il ne faut pas croire ça, c'est pas possible : moi, j'y crois pas....ŒÆEt puis, il n'y a encore rien de sûr. » J'ai éteint ma bougie et je me suis pro- : mené à la lueur de la veilleuse qui est dans chaque cellule de par le règlement ; alors j'ai pleuré et sangloté tant que j'ai pu, m'arrêtant dans le coin à côté de la porte, où on ne peut être vu, appuyant mon visage contre le mur et criant tout bas : « Ma mère! ma mère! ...»
J'ai de la peine à pleurer; nous sommes ainsi dans la famille : les larmes ne veulent pas venir. J'aurais voulu pouvoir me rassasier de larmes, mais la douleur s'accumule en dedans et n'atteint pas le visage. |
Vers. minuit je me suis couché, et presque aussitôt le cours de mes idées a changé. Après tout, pensais-je, combien de mères chaque jour perdent un fils bien-aimé et ne peuvent le dispeter à la mort! Le monde est peuplé de semblables douleurs. Et moi, quelle meilleure mort
puis-je souhaïter?
Cependant combien de choses en moi répucrrent à la mort! me disais-je ; j'ai beau ne pas me:plaindre, je sens que j'ai droit d’être plaint. Je-n’ai pas assez vécu , j'ai besoin ide travailler, de penser, d'agir, d'aimer, d'aimer surtout. \les poumons sont faits pour respirer longtemps encore, et mon cœur pour battre.
Il n'est pas naturel de mourir ainsi!...
Mes pensées passent si rapides que j’ai peine à les suivre. Je songe combien sont promptes ces dernières heures, et combien change à chaque instant la perspective du passé et de
l'avenir. Je ne suis plus ce que j'étais hier : il
y à comme des pages entières qui s effacent du livre de ma mémoire. Un air de Mozart vient de me passer par la cervelle : que viennent faire ici ces notes Joyeuses ? Est-ce moi qui savais et qui aimais cet air? Déjà je ne me le rappelle plus et je le cherche en vain.
Combien de sensations, combien de sentiments sontainsieffacés pour ne plus reparaïtre! Mais que de douleurs, que d’angoisses ont aussi disparu ! que de fautes incorrigibles où je ne retomberai plus, que de rêveries amères ne viendront plus m’obséder ! Je salue la mort libératrice : ce qu'elle m'apporte compense ce qu'elle m'ôte!... Et pourtant j'ai soif de vivre et d'aimer |
J'ai entendu sonner minuit trois quarts. Je sonde en mon esprit les éléments du grand problème, l'être, le moi, l'enveloppe organique, la résultante des organes, la résultante des impressions, des affections, des mouvements ;
où est l'effet, où est la cause? Je m'endors en y songeant.
Je rêve. Je rêve que je me promène dans l'étroit préau, et qu'on y amène mes parents pour que nous nous voyions. Je rêve que je me suis jeté tout habillé sur mon lit dans ma cellule, et que je m'y suis endormi, il est une heure du matin, des voix s'arrêtent à la porte, on ouvre, on entre; je suis debout aussitôt ! ils ont l’air ennuyé de m'avoir trouvé habillé. C'est un prêtre âgé, maigre, d’une figure qui m'est inconnue; je tends la main à ce vieux prêtre, derrière lequel entre le vieux Breuil, le gardien ordinaire de ma galerie. Il me dit quelques mots et cherche à me faire regarder vers la fenêtre, mais je le guette et je vois qu'il va se jeter sur moi pour me mettre lacamisole de force ; le prêtre me retientla main ; ma première pensée est : « L’exécution est donc définitivement décidée ? » de lutte contre Breuil, qui ne peut semparer de moi; le prêtre s’est
réfugié contre le chevet du lit. Je me jette sur le dos et j’envoie des coups de pieds à Breuil...
À ce moment je m'éveille pour de bon. Il n’est pas encore jour, mais la fanfare de la diane retentit dans la caserne voisine et répète plusieurs fois ses notes joyeuses. Je me rendors et ne me lève qu’à dix heures du matin.
Mes parents vont venir vers onze heures. On me laissera les voir sans grillage -et même causer ainsi avec eux. Ce sera dans une cellule vide ; le directeur sera présent et il est probable que M. Passa viendra. A onze heures un quart on vient me chercher : c’est l'abbé Ferrand, mon bon abbé Ferrand. Il ne ressemble pas au prêtre de mon rêve. Il ne sait rien, il est plein d'espérance ; il a lu mon livre, il m'en fait des compliments. Il voudrait avoir le temps de me parler, et je le voudrais aussi; mais on vient nous avertir que mes parents sont là, et on le presse d'achever sa visite. L'un et
l’autre nous sommes désolés de nous séparer
ainsi et sans avoir rien pu nous dire.
On vient me prendre au parloir pour me mettre dans la cellule n° 2, où l'on a porté des chaises. Ils arrivent, on s’assied ; le directeur a tout à fait surmonté ses craintes et me laisse asseoir entre ma mère et ma sœur. Père n'est pas là ; il est chez M. Thiers. M. Passa s'assied un peu plus loin; petite Sarah devant moi, à ma droite. Elles ont promis de ne pas pleurer. M. Passa leur a dit que j'avais pleuré hier et leur a fait promettre d’être calmes : il a emmené la petite passer la soirée chez ses enfants.
Père arrive. M. Thiers n'a rien pu lui dire : « il ne sait rien et il n’est pasle maitre. » Père avait demandé à être introduit ; on lui avait dit qu'il fallait parler à M. Barthélemy Saint- Hilaire. Il entre, et dit à M. Barthélemy: «ll faut que je voie M. Thiers!» M. Barthélemy hésite, oscille, cherche à ajourner : de ne veux
pas attendre pour défendre mon fils que ce
soit fini, je ne m'en irai pas sans avoir vu M. Thiers ; vous me chasserez si vous voulez. d'attendrai que vous fassiez venir les hommes de garde. » M. Thiers vient; mon père lui parle avec force, lui dit que je n'ai pas eu des juges, mais des assassins; lui en donne des preuves. Il lui a écrit deux fois hier pour lui exposer le côté moral de la question, et il lui apporte une troisième lettre où il achève cette exposition. Ces lettres, il les publiera : « Il faut que la France juge : on ne peut pas assassiner un enfant!» Comme mon père est grand, comme il est bon, comme il est énergique dans les situations décisives, et paisible dans la vie ordinaire ! [Indifférent à ce qui est petit, inca-
vable même de voir les petitesses des autres !
Un journal a déclaré que j'étais condamné, par commutation, à vingt ans de travaux forcés. Les travaux forcés ! cette idée révolte le directeur. Pour nous, elle ne nous choque pas le
moins du monde, ni mes parents ni moi. Qui
est-ce qni peut attenter à mon honneur ? N'estil pas au-dessus de semblables détails? Mes parents seraient trop heureux qu'on me condamnät aux travaux forcés : ce serait la vie.
Joly est venu me voir vers quatre heures ; il disait, comme dit M. Passa, comme disent mes parents, comme je me dis peut-être secrètement à moi-même : « C’est impossible ! » Mais il en est aussi à rêver des expédients impraticables. Il a vu M. Thiers, il va retourner encore à la Préfecture, tâcher de savoir quelque chose. Il a écrit : « La sentence est illégale, contraire à la loi; la commission est incompétente, un quart des siéges à la Chambre étaient vacants quand elle a été nommée. Il faut attendre la réunion de l'Assemblée. » Ce sera de lundi en huit... Voilà un lundi qui est bien loin de moi!
Nous causons. « Où allons-nous? où va le pays? Nous sommes aux mains des soldats ! »
Vous vous repentirez, vous autres républicains, de n'avoir pas fait comme moi. Il faut con-
naître bien peu nos révolutions pour ne pas comprendre la nécessité de se joindre au parti le plus extrême (1). Le 18 mars, l’armée, la France, la République étaient aux républicains ; le 19 elles étaient aux incapables du Comité central! .. L'armée n'est pas redoutable en elle-même ; elle est composée de citoyens... Qui sait si je n'emporte pas avec moi le secret de ces questions, que j'étudie depuis plusieurs années?
Quelle faute à ceux qui me tueront ! Une fois mort, je suis inattaquable. La mort est mon triomphe; j'ai rompu ce lien trompeur qui attache le soldat à des chefs même traïitres et infâmes. J'ai prouvé qu'on pouvait briser ce joug avec honneur. Si des officiers courageux et patriotes se courbaient devant des exigences indignes, acceptaient la fuite, la capitulation, la guerre civile envers et contre tous, ce n'était
(1) Véritable pensée d'homme d'État. Cavour, Bismark, n’ont pas fait autre chose. Hélas! la France n'a ni Cavour, ni Bismark : Quand elle en trouve un, elle le tue
pas par crainte de la mort, mais par crainte du déshonneur. Vous n'avez plus désormais cette ressource : j aurai appris à tous qu'il y a des jours où un soldat discipliné et fidèle doit
désobéir et peut désobéir sans se dégrader.
Joly me demande, en partant, la permission de m'embrasser : il est très-ému. Nous nous disons au revoir. Tout en causänt, je lui avais dit, pensant à mon rêve: « J'espère que lorsque « l'ordre définitif viendra, on ne me mettra pas « la camisole de force! » Il en a parlé au directeur, qui est venu peu après dans ma cellule, a longuement causé avec moi, et a trouvé moyen de m'expliquer , longuement aussi, qu'il re mettait jamais la camisole de force que dans les cas de folie et de fureur. Ma voix avait peine à sortir et était plus faible que de coutume et un
peu rauque.
Le moment du jourle plus difficile à passer, je l'ai souvent éprouvé dans cette solitude, est le
moment où le jour baisse. Si l'on était heureux,
on aimerait ce moment où les objets extérieurs s’effacent dans la nuit, et où les pensées intimes prennentd’autant plus de force. On est alors plus pleinement à soi-même, et c’est alors que Je suis plus accablé. Mais cet accablement disparait lorsque les lumières s’allument, et j'ai éprouvé un vrai soulagement à mettre par écrit
ces tristes souvenirs.
Ces épreuves sont fortifiantes, me disait ce matin M. Passa. C’est vrai, elles sont fortifiantes et saines. Je ne jouis jamais d'une meilleure santé morale que pendant les dures épreuves ; pendant ces moments si amers, je me désintéresse de toutes choses mesquines
et frivoles.
« Que voulait-il? Où allait-il? Quelle était son ambition?» Comment répondre à ces questions ” En toute autre main que la mienne, mes idées sont des utopies. D'ailleurs, je n'ai pas étudié pour enseigner et pour écrire, j'ai étudié
pour agir. Chaque élément d'action que j'exa-
mine dans les livres ou dans l'expérience des hommes, je ne le classe pas méthodiquement dans un casier de théoricien, mais j'en cherche l'application actuelle, qui se transforme chaque jour. Plus âgé, mes idées auraient pris une forme arrêtée, et je pourrais les écrire; aujourd’hui, je n'aurais pu que les exécuter.
Lorsque je suis allé joindre l’insurrection, je ne comptais pas sur le succès, et je ne croyais pas y'arriver à un des premiers rangs. J’obéissais à un devoir politique ; lorsqu'une guerre civile est engagée, il faut que tout citoyen soutienne son parti. Républicain, mon parti était à Paris. Il y en a qui se disent républicains et qui n'étaient nulle part à cette époque (1) : ils me laissent mourir aujourd'hui, et demain relèveront mon cadavre pour s’en faire un drapeau ou une arme. Qu'ils sachent que je ne suis pas des leurs! Je suis de ceux qui se battent, et
(1) On sent à qui s'adresse ici la parole sévère de Rossel. J. À.
j'irais plutôt rejoindre les zouaves de la Vierge que les démocrates incolores qui n'ont pour leur patrie que de vaines paroles et point de bras. Je hais le néant, même quand on le décore du nom de République ou du nom de patrie.
Comment remercierai-je tous ceux qui m'ont aimé, qui ont cherché à me sauver, qui ont souffert de mes souffrances? Les premiers jours que j'ai passés ici, Je m'arrétais pour rire de moi-même, de ma folie, de mon dévouement à des idées: « On te fusille, disais-je, c’est bien fait; c'est le juste salaire de tant d’aberration. » Mais un jour, j'appris qu'il se signait à Metz une pétition pour moi. Cette nouvelle me causa une émotion vive, la plus vive que j'aie éprouvée jusqu'à la journée d'hier (1).
Après avoir su cela, je me promenais dans ma cellule, le cœur plein, et je m'appuyais au
(4) Cette journée d’hier est celle du 925, où il a appris
la manifestation des jeunes gens.
mür en me disant: « Ce n’est donc nas une chose vaine, de se dévouer pour les hommes !»
Je veux remercier suriout mon camarade et ami Baïhaut. On ne manque pas de le calomnier aujourd'hui pour m'avoir soutenu. Je sais combien de sympathie on a eu chez lui pour mes malheurs, et combien on a partagé mes souffrances : je voudrais pouvoir, je voudrais oser dire combien il m'a été doux d'être ainsi soutenu, et combien j'ai eu de plaisir à deviner tant de discrète sympathie. Corabien d’'inconnus ont ainsi espéré et craint avec moi! Je ne puis les remercier, je ne puis leur prouver que je voudrais être digne de leur bonne et gratuite confiance; mais je veux du moins qu'ils sachent qu'à mesure que j’apprenais les efforts tentés pour moi, je ne me sentais plus seul, et que je vivais presque heureux, entouré d'un peuple d'amis inconnus. Il a fallu, pour produire chez moi l'abattement de ces deux derniers jours, que je fusse écrasé par la lenteur des délais et des incertitudes, par les al-
— 335 — | ternatives rapides d'espoir et de résignalion, et, plus que tout cela, par le spectacle du chagrin de mes parents, de leurs derniers efforts désespérés et fatalement stériles.
J'aurais voulu servir ma patrie ; je ne puis que
mourir pour elle. C’est déjà un sort très-ho-
norable et peut-être très-utile. Chacun fait ce:
qu'il peut; ily en a qui n'ont fait que mourir et qui sont restés illustres. Il y a un an, fuyant Metz conquise et l’armée prisonnière, je passais à Bruxelles. En traversant une place, je me penchai hors de la voiture pour Lire l'inscription gravée au piédestal d'une double statue, représentant deux jeunes gens qui se tiennent embrassés. Il y avait quelques mots en deux langues : « Den Graafen von Egmont und von Hoorne... Aux comtes d'Egmont et de Hoorne, injustement mis à. mort sur cette place par ordre du duc d’Albe, le.... » Je lus respectueusement l'inscription, et je m'aperçus, en remettant mon chapeau sur ma
tête, que j'avais salué la statue. Était-ce sympathie dans nos destinées? Était-ce respect pour ce sangnoblement versé et qui peut-être n'a pas été infécond? Ce souvenir m'a plus d'une fois soutenu : les peuples, après plusieurs siècles, se souviennent de ceux qui les ont aimés
et qui sont morts pour eux.
Uhaque fois qu'on sonne et que s'ouvre la grande porte de la prison, je me dis qu'on vient peut-être me chercher; qu'on vient peut-être me faire évader. Quelqu'un a osé en parler à M. Thiers : « Il est trop tard ! » a-t-il dit. Pauvre Monsieur Thiers, il sera bien plus tard quand vous aurez Mon sang aux mains |!
— Mais, lui disait-on, vous avez bien fait partir Beslay ?
— Je n'aurais pas fait arrêter Rossel... si j'avais su!...
Si j'avais su!... Il est trop tard ! Combien
de fois et à combien de pauvres diables ai-je entendu répéter c:s mots depuis que la France succombe ! Et ils savent de moins en moins, et ils attendent de plus en plus, et il est toujours trop tard.
Souffrance, délivrance, voilà ce qui domine de plus en plus en moi à mesure que le moment décisif s'approche. Cette excitation et ce dénoûment factices sont ainsi l'image un peu
faussée de tout acte physiologique naturel.
Cette excitation, d’ailleurs, n'est pas continue. Elle ne s’est développée qu'à la suite de chocs répétés et d'une attente trop vive et trop prolongée. C’est Cing-Mars, je crois, qui était entre les mains d’un bourreau maladroit, dont la main tremblante multipliait les co ups d'épée sur son cou. La Commission des grâces est un bourreau maladroit. D'ailleurs la crise a des intermittences : d'abord ce: serait
bien étonnant si je ne continuais pas d'avoir, comme toujours, mes huit ou dix heures de bon et dur: sommeil; et puis je lis, j'écris, je pense aux questions qui me préoccupent d’'habitude, tactique , littérature , politique. J'ai même, dans mes préoccupations, des moments de gaieté, des caprices humoristiques que m'inspire la situation même. Mais le fond est triste, lugubre, navrant. La santé physique est légèrement altérée. C'est une véritable maladie que d’être condamné à mort; lassitude, inappétence, un peu de fièvre, légère anxiété. On finit par souhaiter d'en finir.
C'est moi qui suis là! C'est un rêve. Moi, dont la mort est implacablement poursuivie au nom des lois ! J'avais rêvé de vieillir, de m’entourer d'une famille, d’aimer, d'élever des enfants : je vivais dé mes rêves.
Mes rêves m'auraient trompé. La réalité est peut-être plus douce ?
Mais finissons-en.
Me pauvre mêre-bien-aimée m'a envoyé ce soir deux paires de chaussettes et deux servietles. Elle ne veut pas craindre: elle croirait que le moindre doute serait criminel. Espérons, ma chérie, espérons que ce que tu m'as envoyé me sera utile : celame ménerait au delà de ce fameux lundi, où se réunira la Chambre.
Je te bénis, ma mère, ma bonne mère, pour tous les petits soins dont tu m'as toujours entouré, pour la grande et sainte affection que tu m'as vouée, et dont je n’ai pas su profiter pour | être heureux.
Que de débris, que de travaux interrompus, que de notes incohérentes je laisse derrière moi! Que d’ébauches inutiles ! J'espère qu'on ne les connaïtra pas, ou que si on les con- naît, on se souviendra qua je suis-mort jeune, etqu'on n'est pas encore parvenu, à mon âge, à fixar ses pensées et à les formuler.
27 novembre, © houres après midi.
Ce n'était pas pour ce matin. Hier, après avoir lu et écrit assez tard, je suis resté un moment accoudé sur ma table, à ne penser à rien, éprouvant un grand bien-être. Je me suis endormi difficilement, et j'ai été éveillé en sursaut par des cris comme ceux que se renvoient les sentinelles. Le premier eri semblait être parti de la sentinelle du chemin de ronde; le dernier, de celle de la galerie: j'ouvris les yeux, il faisait une lueur comme la première lueur d’un crépuscule d'hiver. Je pensais qu'on venait nous chercher. Nous, c'est Ferré et moi: bizarre association. Puis, j'entendis vaguement une horloge lointaine qui sonnait deux heures du matin. Comme je cherchais à me réndormir, les cris recomimencèrent, des lambeaux de phrases, des hurlements : cela dura jusqu'après trois heures du matin : j'eniendis qu'on ouvrait ma cellule ; puis, un tumulte : puis les
— JM — cris, plus lointains, durèrent quelque temps ehcore. Ces bruits insolites, ce demi-sommeil interrompu me donnaient la fièvre. Je fus encore réveillé par la diane, puis par chaque sonnerie de la caserne, puis par chaque coup de sonnette à la porte de la prison, pensant à chaque fois que c'était peut-être nous qu'on venait chercher. Enfin je me levai à dix heures.
.. Le directeur vient me voir; il ne saitrien encore el parle de l'une et l’auffre éventualité. L'homme de cette nuit était un détenu pris d'un
accès de folie.
Cinq heures du soir,
La crise intime que je’subissais depuis avanthier a beaucoup diminué de violence; elle est méme presque passée. Certainement cette nuit
agitée en a brusqué la solution. J'ai occupé mon esprit une partie de la journée à un
travail mécanique qui a certainement contribué à le cahmer, à des recherches de facteurs pfemiers : cela ne mène à rien, ‘eela ne signifie rien, maïs cela occupe et repose. La soirée est bien meilleure qu'hier, mais je vais me coucher de bonne heure, car ce sommeil du matin est trop coupé et interrompu. Et puis, à tout prendre, je crains moins aujourd'hui qu’hier d’être réveillé pour dller « au feu: »: Ce matin, il y avait une raison : la Commission dite des grâces s'était séparée venüredi après le départ de M. Thiers pour Rouen : on n'avait donc pas pu exécuter ses arrêts samedi; on n'exécute pas le dimanche, donc l'exécution immédiate arrivait ce matin. Ce matin passé, nous retomhons dans l'arbitraire des délais.
M. Passa ‘m'a fait une bonne visite : il ‘est plein de confiance. Sa lettre ayant été publiée par la plupart des journaux, il en a reçu de nombreuses félicitations. L'opinion publique se transforme, dit-il. Mon père est venu à quatre
heures du matin chez lui avec M. Amigues lui demander « des nouvelles. » Il les a rassurés eta fait coucher M. Amigues chez lui. Mon père est retourné à Paris à septheures du matin, et n'est revenu que vers quatre heures; ‘aussi n’ai-je pu voir mes parents qu'un instant, car le jour tombait quand ils sont venus. Ils sémblent un peu plus calmes. Plus on tarde, plus ils espèrent. Ils doivent inspirer des craintes folles au pauvre directeur par la chaleur avec laquelle ils m'embrassent : hier, il lui.avait semblé voir ma mère me glisser quelque chose dans ma poche; il s’en est ouvert à M. Passa, qui l’a rassuré. D'ailleurs, il est d'une parfaite bienveillance ; maïs le sentiment de sa responsabilité tempère légèrement sa confiance. Si j'étais mort quand on voudra me tuer, cela entraverait l’action de la loi, et ilen serait comptable.
Je verrai mes parents demain, dans la matinée. Certainement ces deux derniers jour8 m'ont un peu bronzé.
À tout hasard, je veux noter mes dernières réflexions sur l'art militaire. Le groupe de deux cent cinquante hommes, la compagnie prussienne, a de sérieuses qualités tactiques que j'ai longtemps méconnues. Elle est bien appropriée au nouvel armement. Mais le bataillon de mille hommes ne me semble par avoir la même valeur, et je préfère de beaucoup notre bataillon à sept cents hommes présents, au plus. J'ai été plus d'une fois injuste en ce qui concerne le mérite des armées prussiennes dans la dernière guerre. Je suis toujours convaincu qu'on aurait pu et dû les vaincre, mais il faut reconnaitre qu'ils entendent trés-bien la politique de la guerre, science oubliée chez nous ; qu'ils traitent la logistique avec tout le soin qu’elle mérite et réalisent ainsi des résultats dignes d'être étudiés. Je ne vois pas de génie dans la dernière guerre, mais un incontestable talent, qui les aurait toujours préservés de tomber aussi Las et aussi honteusement que nous.
— ÿ4ÿ — DERNIÈRES RECOMMANDATIONS
Les papiers relatifs à ma mission dans la région du Nord seront envoyés au ministère de la guerre en y joignant une somme de 269 fr. 80 c. environ, si je m'en souviens bien. Parmi ces papiers se trouve la note justificative de l'emploi de 280 fr. 70 c., qui serait le complément de la somme de 500 francs qui m'avait été remise pour frais de mission. Cependant, cette somme de 269 fr. 30 c. doit être compensée avec la somme à laquelle je puis avoir droit, suivant les règlements militaires, pour mes appointements pendant la durée de la prévention, soit depuis le 8 juin jusqu'au jour de l’exécution (ou du jugement définitif).
Les papiers ont été confiés par moi à M. Brisson, banquier à Bourges, et doivent.se trouver dans sa caisse.
26 novembre 1971,
A PÈRE, MÈRE, BELLA ET SARAH 26 novembre soir.
Je ne veux pas désigner, mes bons chéris, l'usage à faire du peu de choses qui m'ont appartenu. Je laisse si peu de choses que ce n'est guère la peine d'en parler. J'ai un véritable regret de n'avoir pas été assez heureux pour contribuer à votre aisance, et pouvoir vous remercier aïnsi de tant d'amour que vous avez si mal «employé en m'aimant;:
je suis malheureux de vous avoir été à charge toute ma vie. Enfin, si eette vie est finie, ce n'est peut-être un mal ni pour moi ni pour :
vous.
Père a si peu de besoins que je ne vois guère lesquelles de mes affaires pourront lui
faire plaisir; j'espère qu'il conservera pour
yon usage Ce que je laisse de bons effets ; cela
me ferait plaisir.
Mère a pris l'habitude de porter ma chaine de montre; j'espère qu'elle la gardera. Je n'ose pas lui rendre le petit Chinois de jade qui a couru tant d'aventures avec moi. On le trouvera sur moi au dernier moment, et j'en parlerai à M. Passa ; je le garderai sur ma poitrine jusqu'à la fin (14). Jedonne aussi spécialement à
mère les cinq volumes de Monteïlqu'elle aimait à lire.
Bella prendra dans mes livres les.six volumes de Bouïillet (deux Antiquités, deux Histoire, “deux Sciences); AnacharSis, cinq volumes
(4) Ce « Chinois » a été remis par Rossel au pasteur Passa, à la dernière minute avant l’exéculion. Rossel, au moment d'affronter la mort, n'avait gardé sur lui, comme souvenir de famille, qu'une ‘petite photographie de sa sœur Bella, quia été volée sur son cadavre, dans l'hôpital de Versailles. — J. A.
et un atlas; une Histoire ancienne récemment publiée, en deux volumes in-12 brochés, qu’elle avait commencé à lire à Paris.
Sarah gardera, bien entendu, le petit Don Quichotte, qui est bien plus à elle qu'à moi. Elle prendra aussi les pelits Chinois en porcelaine, très-jolis, qui sont dans un des compartiments de gauche de la cassette, enveloppés dans du coton.
Bella et Sarah se partageront mes livres, en choisissant chacune suivant son goût, en prenant l'avis de mère, et se cédant mutuellement lorsque toutes deux désireront le même livre. Bella gardera, en sus du partage, les livres foncièrement ennuyeux, comme dictionnaires grecs, géométrie, etc. R.
26 novembre, soir.
Je compte, mes bons chéris, que vous retournerez à Nimes aussitôt après l'événement, sans vous attarder à gémir ici, car si vous y restiez quelque temps, on s’attache Si sottement aux
lieux où l’on a souffert, que vous auriez de la peine à vous en détacher. À Nimes, au con-
traire, vous serez dans un milieu sympathique quivous aidera à supporter la douleur. En restant à Versailles, la vue de ces officiers, de ces juges, de ces députés, de tout ce monde qui continuera à fonctionner après que vous aurez cessé d'espérer, tout cela ne fera que vous aigrir et rendre la douleur plus à charge, et peut-être lui Ôtera de sa dignité et de sa vérité, en la détournant du souvenir de votre fils’ pour changer votre regret en dépit el en haine contre la société,
Ainsi, toutes affaires réglées anssi vite que
possible , retournez au milieu de vos amis; même il vaut mieux partir plus tôt, en chargeant M. Passa et M. Larnac de régler ce que vous aurez à régler ici et à Paris. J'ajouterai que le climat de Nimes convient à Père et aux enfants, et que je suis certain qu'il aura une heureuse influence sur la santé et le développement de ma petite filleule. |
Je vous engage à me faire enterrer ici. Vous m'aimez assez profondément pour n'avoir pas besoin de la vue d'un tombeau pour garder mon souvenir, j'aime mieux que vous vous rappelliez votre Lisé (1) de tous les jours, que d'aller chercher un signe matériel qui vous rappellerait plutôt mes malheurs et mon supplice que mon caractère et mon amitié pour vous. C’est de ma vie et non de ma mort qu'il faut vous souvenir.
J'ajoute que vous n'obtiendrez probablement
(4) Diminutif de Louis: nom familier par lequel les paents de Rossel avaient coutume de l'appeler. — J. A.
pas la permission, soit de me transporter, soit de me faire un tombeau, ce que je considère comme les choses les plus vaines du monde.
Je suis bien tranquille, mes bien-aimés, en vous écrivant tout cela. Ce n’est que pour vous que je souffre, car, pour moi, il ne me disconvient pas de mourir, et de mourir comme je meura Je compte sur votre énergie et votre vertu dans cette circonstance; soutenez-vous les uns les autres, et ne vous laissez pas aller à trop de regret. Ghacun de vous a besoin de tous les soins des autres, et c’est surtout à mes sœurs que je recommande leurs parents, et avant tout mon bien aimé-père.
Ce n’est qu’en pensant à lui que je me ‘sens venir les larmes aux yeux; car je le connais si bon, si grand, je sais si bien que son affection est d’autant plus grande qu’elle est moins prodigue de manifestations, que je me repens amèrement de lui infliger une si grande douleur. Si j'ai le temps de lefaire, j'écrirai à chacun de
vous ; mais vous èles si bien unis pour m'aimer, que je ne vous sépare pas dans l'amour que je vous rends.
Que Dieu vous bénisse et vous console, mes bon:, mes meilleurs amis.
Je vous aime.