MON BIEN-AIMÉ PÈRE
J'ai vraiment tant et tant de choses à te dire que je ne sais par où commencer. Je commence par ce qui te préoccupe le plus : je suis colonel du génie au titre auxiliaire, et je ne serai jamais ni capitaine, ni commandant, ni lieutenantcolonel, car je quitterai le service si la paix honteuse dont on nous menace vient à s’accom-
plir, et sila guerre continue, je saurai me faire
une place assez nette pour que personne n'ait à
la contester. Tu säis qu'avant la guerre j'étais
déjà for! dégoûté de cette vaste association d’incapables qui occupait les grades élevés, et convaincu que les efforts les plus intelligents et les plus heureux ne prévaudraient jamais dans cette armée contre la médiocrité tranquille : aujourd’hui j'ai rompu complétement avec le Génie et le Comité; les Frossart, les Coffinières, et d'autres moins en vue, sont d'assez beaux produits du système d'avancement de l'armée française pour que je renonce volontiers à concourir avec eux.
J'aieu,depuis le début de la guerre, des aventures assez étranges etassez nombreuses; mais un trait particulier et qui t'étonnera, c'est que je n'ai jamais été envoyé au feu. d'y suis allé quelquefois, mais pour mon seul agrément, et jyai couru peu de dangers.
A Metz, je n'ai pas tardé à reconnaitre l’incapacité absolue de nos chefs, généraux et étatsmajors, incapacité sans remède, confessée par
HU — toute l’armée, et, comme j’ai l'habitude depousser les déductions jusqu'au bout, je rêvais, avant” même la bataille du 14 août, aux moyens d'expulser toute cette clique: j'avais imaginé pour cela des moyens qui n'étaient pas impraticables. Je me rappelle que le soir, avec mon camarade *”, esprit généreux et résolu qui était tout à fait gagné à mes idées, nous nous promenions devant ces hôtels bruyants de la rue des Clercs, remplis à toute heure de chevaux, de voitures, d’intendants couverts de galons, et de tout le tumulte d'un État-major insolentet viveur. Nous examinions les entrées, et comment étaient placés les postes, et comment, avec cinquante hommes résolus, on pourrait enlever ces gaillards-là. Et nous cherchions ces cinquante hommes, mais nous n’en avons jamais trouvé
Le 14 août, vers le soir, nous vimes, du haut des remparts de Serpenoix, l'horizon depuis Saint-Julien jusqu'à Queuleu illuminé des feux.
de la bataille. Le 16, l'armée avait passé la Moselle et trouvait l'ennemi devant elle. Aussitôt que je fus débarrassé de mon service, les convois de blessés qui arrivaient annonçant une grande bataille, je courus à cheval, par Moulins et Châtel, jusqu'au plateau de Gravelotte, où j'assistai à une partie de l’action à côté d'une batterie de mitrailleuses magnifiquement commandée : j'ai revu une fois depuis, le jour de la Capitulation, le capitaine de cette batterie. Le 18, j'allai encore le soir voir la bataille, et je rencontrai le général Grenier, il en revenait ayant perdu sa division, qui se débandait tranquillement, ayant usé toutes ses munitions et combattu sept heures sans être relevée. Le lendemain, le blocus fut complété.
Je n’en continuai pas moins à chercher des ennemis à ces ineptes généraux. Le 81 août et le 4 septembre, ils essayèrent de livrer une bataille et ne surent même pas engager leurs troupes. Le malheureux Lebœufchercha, dit-on,
13 — à se faire tuer et réussit seulement à faire tuer sottement beaucoup de braves gens. Jd’allai, le soir du 31, voir la bataille au fort de Saint-Julien, et, lematin du 1° septembre, à la queue du champ de bataille; jy rencontrai en particulier Saillard, devenu chef d'escadron, qui attendait avec deux batteries le moment de s'engager. L’après-midi, lorsque je retournai au champ de bataille, on était en pleine retraite : j'ai rarement éprouvé un plus grand serrement de cœur qu’en voyant les dernières chances d'offensive qui nous restassent aussi honteusement abandonnées ; car, chaque fois qu'on se battait, je
reprenais confiance.
Enfin on connut le désastre de Sedan et la proclamation de la République. C'était vers le 6 septembre. Ce soir-là, j'étais chez M°*° Cuvier, et le père Prost se montrait fort confiant dans la fausselé des mauvaises nouvelles; on me plaisantait fort d'y ajouter foi, et on me trouvait un alarmiste dangereux. Enfin on me fit
CE
dire, tout en riant, ce que je pensais de la situation, et:je leur racontai comme quoi cela finirait par une cabitulation, en les ajournant, pour'me prendre au sérieux, au jour où ‘ils défileraient sans armes devant les Prussiens. « Quoi! dit
-Prost, vous ne nous accordez pas même les “armes ? » Ceux qui m’avaient entendu ce soir-
là me l'ont rappelé depuis.
Il n'y avait presque pas à Metz de mes contemporains du génie; il n'y avait que Padovani de ma promotion. Sans cela, avec l’aide de quelques-uns de ces hommes vigoureux comme j'en connais, quelque chose aurait pu se faire. Mais les uns disaient : «C'est impossible;» à quoi je répondais: « C’est peut-être impossible, mais c'estabsolument-nécessaire. » Les autres s’imaginaient que Bazaine « avait son plan, » le pauvre homme! Ton ami Worms écoutait avec plaisir mes demi-confidences ; sa finesse
‘devinait le reste et devinait même plus que je
ne pensais ; mais il avait là-dessus un scepti-
cisme de bonne humeur qui s'est peut-être dissipé depuis la capitulation.
Bientôt Bazaine, dont les relations avec le quartier général prussien devenaient presque intimes et pleines de confiance, commença à ourdir ses intrigues bonapartistes. Je n'avais jamais eu l'intention de rien faire qui eût un caractère politique; mais ici la partie devenait belle, puisque Bazaine n'avait pas reconnu le gouvernement nouveau de la France: il suffisait de lever le drapeau du gouvernement français pour faire tomber à plat la coterie impérialiste. On commençait à parler de généraux disposés à ne pas suivre le maréchal dans ses intrigues ; on prononça le nom de Clinchant, qui, chef d’un régiment de zouaves au Mexique, commandait alors une brigade de deux beaux régiments de «mexicains. » J’allai le voiren me servant de ton souvenir comme de présentation, et bientôt il en fut aux confidences et me dit combien il était peu assuré d'être suivi de
ses régiments en tout étal de choses. Il s'agissait, suivant lui, de donner un vernis de légalité au renversement des généraux, et pour cela il voyait deux moyens : d’abord organiser clandestinement les élections (qui devaient se faire le 16 septembre), et faire nommerreprésentants des hommes dont on fütsür, et en particulier Changarnier. Cemoyenne pouvait pas réussir ; leshommes du parti libéral dans Metz, avec lesquels j'avais des relations suivies, n’étaient ni des hommes de caractère, ni des hommes d'action. Un seul avait peut-être l'énergie voulue : un cordonnier de la rue de la Téte-d'Or, Péchoutre, vieux proscrit de 1851 ; mais il avait vieilli, son parti avait été désorganisé par vingt ans d'oppression ; les classes ouvrières étaient sans énergie et avaient perdu toute aptitude politique ; c'était un homme isolé et qui sentait tristement la faiblesse de notre parti. Quant à la bourgeoisie..…, c'était la bourgeoisie : braves gens, bons pères, bons époux et bons gardes nationaux; mais, quand on leur présentait quel-
que résolution virile, donnant comme dernier argument : « Après tout, je suis marié, j'ai une famille... » — L'autre entreprise consistait à envoyer à Gambetta un émissaire pour lui exposer l’état des choses et revenir avec des pleins pouvoirs pour le général Changarnier, qui décidément était la tête de ce parti : — tête sans grande cervelle !
Envoyer un homme à Gambetta, c'était trèschanceux, mais surtout c'était très-long, et je doutais que l'agonie de l’armée püt durer aussi longtemps. Enfin, voyant que personne ne se déciderait sans l'appui de cette ombre de légalité, j'acceptai les offres d'un jeune élève de l'École polytechnique, qui m'était absolument dévoué et qui n’était pas lié au service. Mais avant de lui faire courir cette aventure, je voulus m'assurer si le jeu valait la chandelle, et j'allai voir Changarnier.
Je trouvai en lui un militaire éclairé, et
chez lequel l’âge paraissait n'avoir pas détruit une certaine vigueur. Les maréchaux l'abusaient en paraissant écouter ses avis et lui laissant espérer qu'ils seraient suivis; luimême il comptait toujours qu'on allait se battre : « C'est pour après-demain », me disait-il avec une confiance que j'étais loin de partager. Il ne voulut pas entendre parler de prendre aucune initiative sans ordre du gouvernement ; ses scrupules étaient fort honorables, mais je tâchais de Tui prouver qu'ils étaientrintempestifs : « Non, disait-il, ‘je ne veux pas usurper le commandement dans une armée où je sers comme volontaire; je ne veux pas déshonorer mes cheveux blancs. » Lorsque je ie quittai, il me prit les mains et me les serra. « Vous voyez bien, -mon général, lui dis-je, que ce que je vous ai proposé n'était pas déshonorant, puisque vous me tendez la main. » C'était vers le 26 septembre que cela se passait. Le lendemain, nous nous procurâmes des vêtements de paysan et nous passâmes plusieurs
“8 jours à chercher un point de départ favorable pour franchir les lignes et gagner promptement le Lüxembourg. L'entreprise était tout à fait dif. ficile. Sur ces entrefaites, le père de mon ami tomba malade, et le projet de départ fut ajourné.
Tu sais, par le blocus de Paris, comme les lignes prussiennes ont été raremeñt franchies : c'est ce qui excuse notre indécision. Mais l’impatience me gagnant, je voulus m'assurer, par autre chose que des probabilités, de la trahison de notre général. J'allai veir mon ancien camarade Albert Bazaine, neveu et officier d’ordonnance du maréchal, et je trouvai en lui tant de duplicité, et de duplicité maladroite, que je résolus de sacrifier décidément mon devoir de soldat à mon devoir de citoyen, et de tenter moi-même de traverser les lignes : ce que je fis le lendemain, vêtu des mêmes effets de paysan que nous avions achetés pour mon camarade l'élève de l’École. Mais, soit mauvaise chance, soit maladresse, après plusieurs heures passées à
cheminer dans la pluie et l'obscurité, je fus pincé, à la lueur d'un rayon de lune, par des sentinelles prussiennes, au milieu desquelles je tombai tandis qu'on les relevait. On me conduisit à l’avant-poste: c'étaient des jeunes gens de bonne humeur qui me donnèrent gaiement d’affreux pain noir et un peu d'eau-de-vie. Le chef de poste, un jeune porte-épée, après m'avoir interrogé assez sottement en mauvais français, me fit conduire à la grand'garde, d'où l'on me mena au cantonnement. Je passai la nuit au poste après m'être séché devant un grand feu, car je grelottais de pluie ; — mes pauvres habits (le pantalon m'avait coûté vingt sous) étaient traversés ; — et le matin, je subis, d’un officier supérieur, un interrogatoire sommaire où il me prit pour quelque malheureux que la faim chassait de Metz. Alors il me fit reconduire par trois grenadiers jusqu'aux dernières sentinelles, avec ordre de me tirer dessus si je me retournais. |
La précipitation des événements m'empêcha
de renouveler cette tentative, que j'avais faite, je crois, le 6 octobre. L'inaction de l'armée, les intrigues des généraux semblaient devoir aboutir à une capitulation prochaine. Bazaine et Coffinières commençaient à parler ouvertement de l'impossibilité de la résistance ; ce fut presque le moment le plus honteux de cette honteuse affaire. Avant de me décider à rien entreprendre pour avertir le gouvernement et mettre en avant le nom de Changarnier, j avais vouu, comme je fe l'ai dit, voir ce vieux général : mais n’ayant trouvé chez lui qu'une résolution, celle de ne pas se compromettre, je ne l'aurais laissé proposer qu'à défaut de toute autre solution. Clinchant m'envoyait souvent son aide de camp Kremer, pour voir si quelque nouveau moyen ne se présentait pas. Incertain, hésitant, il ne voulait s'engager qu'avec l'appui de la population, et de son côté la population ne voulait s'engager qu après l'armée. De la sorte, personne ne s'engagea. Mais voici ce qui arriva à un de mes camarades et a moi :
Nous nous occupions activement de trouver des moyens d'action contre Bazaine. Un samedi, Boyenval alla voir Changarnier, tandis que j'ailais voir deux généraux fort intrigants du 8 corps. Ils m'accueillirent assez bien et me firent un tas de confidences intéressantes sur la mission Boyer et autres choses ; mais lorsque je les vis disposés à traiter avec les Prussiens pour aller favoriser en France quelque changement politique, je rompis assez brusquement l’entretien, ne voulant pas me trouver avec des gens préoccupés de politique intérieure tandis que le pays élait envahi. Je crois que ces gaillards-là (Changarnier en était, Aymard était le plus important après lui) étaient des orléanistes ou des ambitieux du pouvoir absolu. Mon long entretien avec Aymard fut très-curieux.
Le lendemain, j'étais dénoncé à Bazaine aingi que mon camarade; j'ai su depuis que même jour Changarnier avait renqué des relations avec le quartier général. Bazaine fit appe-
— 9 — ler mon camarade, qui s’empoarta et confessa ses tentatives patriotiques. On le conduisit dans un fort, où il fut interné.
J'arrivai au quartier général juste comme Boyenval en sortait avec un officier supérieur ; il paraissait récriminer assez vivement. de l'appelai ; il me dit seulement que le maréchal voulait me parler. Je m'aperçus alors que son compagnon était un officier général. Je sus après que ce général l'avait remis aux mains - d’un officier de gendarmerie, qui le conduisit incontinent au fort Saint-Quentin.
Je fus introduit dans ce vaste cabinet, qui est au fond du couloir à droite. Il était bien éclairé ; outre le maréchal étaient présents ses deux officiers d'ordonnance de service (Mornay-Soult et un grand cuirassier). Le maréchal est plutôt petit que grand et d’un embonpoint ordinaire. En me voyant avec mes bottes jaunes et ma vareuse militaire, il s’écria avec violence :
« Qu'est-ce que c’est que cette tenue! Qu'’estce que c’est que cette tenue ! » en me coupant la parole comme je voulais répondre. « Je ne comptais pas, répondis-je, avoir l'honneur d’être admis devant Votre Excellence. »
Il parut subitement calmé. J'étais fau milieu du bureau, pas loin de l'entrée, dans la position militaire. Le maréchal se promenait; les deux officiers étaient adossés à la cheminée. Le maréchal me questionna avec calme, peut-être avec - une lègère irritation ; je lui répondis avec pleine possession de moi-même, parlant très-nettement, et même à un certain moment je m’aperçus que le ton de ma voix était beaucoup plus élevé que celui de la conversation ordinaire. Je ferai observer ici que le maréchal, non plus que ses neveux, ne fit pas preuve de grande habileté en cette occasion. Cela étonnera peut-être ceux qui sont accoutumés à supposer chez les gens en place une habileté au-dessus de la moyenne. Mais il suffit de faire remarquer que si le maréchal était un homme d’une capa-
— 9% — cité moyenne, ou s’il y avait eu des gens capables dans son entourage, nous n'en serions pas réduits où nous sommes.
Comme science militaire, comme science de gouvernement, les hommes qui nous gouverpent en sont à l'ABC; il n’est pas étonnant qu'il en soit de même pour la petite diplomatie et la police.
Si j'ai des secrets à cacher, la société civilisée possède, particulièrement en France, des moyens tout prêts, de terribles mécanismes pour me les arracher. Il n’y a plus de torture, mais sans aucun doute un Camusot quelconque est plus apte à retourner un homme, il dispose de moyens plus redoutables que le maréchal dans son cabinet.
On interroge directement un homme qu'on veut intimider; le maréchal n'a pas cherché à m'intimider — ou un homme qu'on veut sé-
— % — duire ; il n’a pas cherché à me séduire — au un homme qu'on veut tuer après qu'on lui a parlé, et je suis sorti librameut de son quartiergénéral.
de n'ai même pas été suivi.
« Qu’allez-vous faire dans les camps? » Telle fut la première question du maréchal, question assez vague pour qu'il me fût nécessaire . de solliciter des explications avant de répondre; mais Le maréchal ne voulant pas préciser et disant qu'il n’y avait rien à préciser, je répondis que je me promenais parfois hors de la ville, et que j'en avais toujours usé ainsi.
« Et de quoi parlez-vous en vous promenant ? » — « Je parle de toutes sortes de choses, de la situation actuelle, de ce qui se passe. » Il voulut que je définisse; et vraiment c'était difficile, sinon impossible, car on entend et on dit tant de choses, qu'il y en aurait, lui dis-je, pour jus-
qu’à demain à les répéter. « Eh bien, nous resterons jusqu'à demain, » dit le maréchal.
Cependant quand je lui dis que je causais parfois de la situation actuelle, il voulut y voir un aveu, et parût assez satisfait. Comme il me pressait là-dessus, sans toutefois préciser, je lui dis que je ne m'occupais pas de la situation actuelle parce qu'elle était actuelle, mais seulement au même titre que je m'étais occupé de celles qui l'avaient précédée ; que mes préoccupations relativement à la science militaire ne dataient pas d'hier, et qu’il était facile de s’assurer, en examinant mes notes, que je m'étais, depuis des années, occupé de ces études d’une manière continue ; que je ne faisais rien de clandestin... Mais je m'aperçois que j'intervertis un peu l'ordre de la conversation.
La première question un peu nette que me posa le maréchal, fut de savoir si je ne m étais pas présenté chez des officiers généraux et
— 2% — des officiers supérieurs pour leur parler de la situation actuelle. Je répondis que j'en avais parlé à différents officiers !
— Mais vous ne les connaissiez pas!
— J'en ai parlé à des gens que je connaissais et à d’autres que je ne connaissais pas. — Mais vous y alliez exprès.— Exprès pour quoi, monsieur le maréchal?
On voit que mon entrevue avec Son Excellence avait pour point de départ quelque dénonciation en forme, avec circonstances spécifiées. Ce qui me valait cela, je l'avais vu dès l'abord, c'était l'imprudente démarche où j'avais arraché au général Aymard des détails sur le projet de capitulation.
Je retourne à mon interrogatoire. « Exprés pour quoi, demandai-je ?»— « Exprès pour vous
— 7 — informer des intentions de ces généraux et de ce qu'ils comptaient faire dans le cas où certaines circonstances se présenteraient. » Etun moment après, précisant davantage : « Dans le cas, me dit-il, d'une capitulation, à laquelle, Dieu merci, personne n'a encore songé. »
J'opinai respectueusement d'un signe de tête pour approuver cès paroles ; le maréchal alla s'’adosser à la cheminée; les officiers étaient au fond, près du bureau.
Je ne me rappelle pas du tout comment la chambre était éclairée, mais je me souviens très-bien que tous les visages étaient en pleine lumière.
Le maréchal insistait, je me défendais.
« Dans la haute situation où se trouve Votre Excellence, disais-je, il est naturel qu'elle reçoive une foule de rapports, qui se rapprochent plus ou moins de la vérité, et qu'il faut soigneusement contrôler avant de les croire. »
J'obtins du maréchal qu'il convint que c'était une accusation qu'il portait contre moi, et je fis ressortir l'invraisemblance qu'il y avait à montrer un simple capitaine allant dicter à des généraux la conduite à tenir; j'exposai quil y avait un moyen bien simple de savoir si un officier perdait son temps dans des intrigues coupables, c'était de voir comment son service était fait et comment il s’acquittait des devoirs de son grade.
Le maréchal m'avait demandé quelle mission je remplissais en circulant dans les camps: « de ne remplissais aucune mission; et quelle mis-
sion aurais-je pu remplir ? »
Dans la chaleur de ma défense, la conversation devenait pour ainsi dire familière; je riais de l'invraisemblance de cette mission d'un capitaine allant séduire des généraux. de sollicitais une enquête, ou au moins une conirontation; ce ne pouvait être qu'un malentendu, une erreur de fait, que je demandais à discuter.
— H — — Üne pareille accusation, disais-je, veut être autrement examinée.
— Mais, dit le maréchal, il n'y a pas d'accusation !
— Je n'ai qu'une préoccupation, repris-je, c'est de faire en tout mon devoir.
— Je n’en doute pas, dit le maréchal.
— Enfin, résuma-t-il, je suis franc; je vous interroge avec franchise, répondez-moi avec une franchise égale (4). :
(1) Il n'est pas besoin de faire remarquer que la franchise à laquelle le supérieur invitait le subordonné eût, dans la situation respective des deux personnages, manqué de garanties pour ce dernier. S'il eût donné dans le jeu du maréchal, Rossel eût suivi Boyenvalau fort Saint-Quentin, et la tentative projetée était à vau-l’eau. Aussi cette scène singulière, où le maréchal et le capitaine ferraillaient en évitant de se porter des bottes à fond, appartient-elke à Ia meilleure comédie diplomatique. Le maréchal ne s’y montre pas de la force de M. de Bismark ; mais le capitaine y rendrait des points à M. Benedetti. J. A.
— C'est, lui dis-je, ce que je m'efforce de faire depuis que vous me faites l'honneur de m'interroger. Posez-moi des questions, et je suis entièrement à vos ordres pour y répondre aussi nettement que possible.
Il en convint, et ne parut pas mêcontent de mon attitude.
— Avez-vous vu, demanda-t-il, le général Changarnier?
— J'ai eu l'honneur de le voir une fois.
— Etque lui avez-vous dit ?
— Rien qui mérite d'être rapporté. J'ai été très-heureux d'approcher d'aussi près cet homme éminent, dont j’ai souvent entendu par-
ler dans mon enfance.
— Je n'ai pas l'honneur, dit le maréchal, de
connaître M. le général Changarnier; il n’est venu me voir qu'une fois depuis qu'ilest ici. (Le maréchal me croyait peut-être un affidé de Changarnier.)
— Et quel était le but de votre visite?
Ici je mis quelque... coquetterie à répondre, ne trouvant rien de désagréable à me faire prier. Je dis que ce motif n'avait rien qu'il me fallüt cacher ; que cependant je le dirais plus volontiers en la présence du général Changarnier qu'en son absence. Enfin, pressé par le maréchal, j'avouai qu'il s'agissait d'un mémoire militaire que j'avais rédigé sur la situation de l'armée (situation bien changée depuis ce temps, ajoulai-je en secouant la tête), et dont on m'avait assuré que le général consentirait à se faire le patron. J'y avais cependant renoncé; car ce mémoire contenait des choses difficiles à dire; il existait d’ailleurs, et on pouvait le consulter.
— Je ne dis pas, 'ajoulai-je, ‘que ce 'travail serait en état d'être présenté tel quel à Votre Excellence; mais ce que je puis assurer, c’est qu'il ne contient rien .qui puisse m'incriminer.
— Je suis loin de vous blâmer, dit le maréchal, en terminant par une réticence.
J'ai oublié de dire qu’un des premiers chefs de l'interrogatoire du maréchal, que je l'avais énergiquement obligé à abandonner, avait été « que j'aurais entretenu des généraux de projets contraires à la discipline, et que je les aurais forcés à m imposer silence. »
Je relevai très-fièrement ces derniers mots, en disant au maréchal que jamais je n'avais mis personne dans le cas de m'imposer silence. Et comme il revenait sur ces mêmes faits, je l'arrêlai de nouveau par la netteté de mes dénégations.
Tout cela se passa fort doucement; je fus
respectueux comme il convenait de l'être, et le maréchal très-calme. C'était un supérieur interrogeant”un inférieur sur un fait de service, indifférent, au fond, à l’un et à l’autre. Cependant, lorsque je lui dis que je ne cherchais qu'à faire mon devoir, lorsqu'il me répondit aussitôt qu'il n'en doutait pas, il y eut entre nous je ne sais quel étrange et violent sous-entendu. Je voudrais pouvoir reproduire la fermeté convaincue de mon accent lorsque je prononçai ces paroles, et je crus deviner dans le sien une nuance de tristesse.
Enfin, comme je devenais plus pressant et le maréchal moins assuré, comme je demandais la discussion et l'enquête sur les faits incriminés, comme le maréchal s'y refusait et me demandait seulement de répondre avec une franchise égale à la sienne, il me posa une dernière fois la question : « Si j'étais allé chez des officiers généraux ou supérieurs pour les engager à agir d’une manière déterminée dans certaines
circonstances. » Je répondis par une négation très-nette, et j'attendis qu'il me donnât congé pour partir. Ce qu'il fit. |
Une fois dehors, je m'aperçus qu'il était nuit close, et, craigant que les portes de la ville ne fussent fermées, je fis appeler un des officiers d'ordonnance pour me faire donner un laisserpasser. M. de Mornay-Soult se présenta, rentra dans le cabinet pour écrire le laisser-passer, et me traita en tout point avec une politesse exceptionnelle chez des hommes obligés d'évincer à toute heure tant de solliciteurs.
Je rentrai librement à Metz; j'allai diner à ma popote, et de là, je passai un moment au eafé, où on me regarda comme une bête curieuse, à ce qu’il me sembla.
Boyenval n'ayant pas reparu, je pris, pour éviter tout accident, les mesures qu'exigeait la prudence.
... Je sus, en effet, que le maréchal avait donné ordre aux généraux et à la gendarmerie « de faire arrêter, partout où on les trouverait dans les camps, deux capitaines du génie qui parcouraient l’armée en répandant des doctrines socialistes et excitant les soldats à l'insubordination. » Cet ordre melaissait en süreté dans la ville, où j'avais mon service. Je me cachai néanmoins pendant deux jours et redoublai mes efforts pour entrainer la ville.
Mais l'arrestation de Boyenval avait refroidi bien des gens : lorsque, au bout de deux jours, j'allai, déguisé, au camp de Clinchant, il ne me vit pas, et son aide de camp Kremer, qui me reçut, m'apprit l'ordre d'arrestation et la renonciation de tout le monde à rien tenter. Cependant il ne renonçait pas absolument, mais il abandonnaïit des auxiliaires aussi compromettants que nous pour en chercher d'autres,
qui étaient incapables de se compromettre.
Mes chefs directs me considéraient depuis
longtemps comme assez dangereux; ils ne me parlèrent pas de mon absence momentanée.
Mon chef du génie, Salanson, de la coterie . Frossard, allait parfois chez M Cuvier, où je le rencontrais, et où les hasards de la conversation m'amenaient souvent à montrer des opinions fort différentes des siennes; de là une certaine hostilité déguisée.sous une cordialité apparente. Il savait que mes collègues et moi nous ferions le diable pour éviter la capitulation
et pour en venir à quelque chose d'extrême.
Du 18 au 27, absolument isolé, je ne m'occupai pas de politique; seulement, pour passer le temps, je passai une nuit aux avant-postes avec une compagnie franche qui faisait une guerre souvent heureuse aux Prussiens. Un lieutenant, entreprenant et sage, expert à cette guerre nocturne, me conduisit, avec une forte patrouille, jusqu'à quarante pas du retranchement ennemi, où nous essuyämes à plusieurs reprises, sans perte et presque sans danger à
— 79 — cause de l'usage intelligent que notre chef faisait des plis du terrain, une fusillade soignée. C’est un de mes bons souvenirs, et je voudrais avoir travaillé plus souvent avec ces braves
gens.
Pendant tout ce temps mon service marchait :
il consistait à faire arranger les ponts-levis et les portes de la ville; j'airéparé et même refait presque tous les ouvrages en terre du Saulay, et le colonel Petit disait un jour, en s’y promenant, que c'était certainement le point de la place où les travaux de défense s'étaient le plus développés. Tout cela n’a servi qu'aux Prus-
siens.
Vers le 27, il parut certain que la capitulation était signée. J’eus la consolation de savoir qu'elle avait été négociée par Changarnier. Le 28 à midi, le hasard m'apprit qu'une réunion d'officiers du génie avait lieu au café pour résister à la capitulation. Nous fûmes assez
— 40 — | nombreux. Un colonel, brave homme, intelligent et fin, mais incapable d'une résolution durable, prit la parole, s'éleva avec vigueur contre l’idée d'une capitulation, et demanda aux hommes résolus de se compter. Le général Clinchant promettait de prendre le commandement si l’on réunissait 20,000 hommes. La question une fois posée, la délibération devint confuse, et je ne tardai pas à prendre l'initiative : les officiers présents une fois rangés par corps d'armée, il fut aisé de voir qu’une très-faible portion de l'armée élail représentée. On convint d’avertir autant de monde que possible, et que le lendemain, à neuf heures, Clinchant se ferait rendre compte de la quantité d'hommes réunis ; on devait venir s'inscrire dans une salle des bureaux du génie, qui nous servait de salle à manger. Ni Clinchant, ni son aide de camp, ni le colonel, ni les autres znitiateurs de la réunion de la veille ne s'y trouvèrent, mais seulement deux élèves de l’École polytechnique, avec Padovani et moi. L’affluence fut
considérable ; beaucoup d'officiers se faisaient inscrire, et en particulier des officiers des régiments; des colonels avaient envoyé leurs adjudants-majors;, beaucoup d'officiers venaient prendre des renseignements. Kremer fit une apparition dans la matinée et promit que Clinchant viendrait à une heure et parlerait aux officiers présents. Après déjeuner, l'affluence fut plus grande que le matin; mais on voulait-voir Clinchant, et onl'attendit en vain jusqu’à trois heures. À ce moment, le même colonel du génie, si bouillant la veille, apparut, morne et découragé, et opina que la résistance était impossible et qu'il fallait se résigner. Au milieu du tumulte qui s’ensuivit, une délibération sur la possibilité de résister s'établit entre quelques officiers; mais on ne put se mettré d'accord, et cette tentativè s’en alla en fumée. On rendait les armes et les canons à l'arsenal. Les officiers voulaient une grosse épaulette pour les conduire, et les grosses épaulettes caponnèrent, comme elles l'ont fait si souvent.
Le soir, je partis avec mon ami Padovani pour retrouver cette compagnie franche où j étais allé quelques jours auparavant. Nous avions des fusils, des vivres etdes cartouches.
Mais la compagnie était dissoute, les armes rendues. Le plus vigoureux des officiers qui la commandaient, mon lieutenant de l’autre nuit, avait poussé une reconnaissance jusqu'aux grand'gardes prussiennes, avait causé avec l'officier supérieur qui y commandait, et s'était assuré de l'impossibilité de s'échapper sans coups de fusil. Nous retournâmes chez nous, et le lendemain je repris mon paletot gris et mon chapeau rond : de braves gens de la campagne, mari et femme, m'emmenèrentdans leur village, à la limite des lignes françaises et prussiennes, à Châtel-Saint-Germain, qui était occupé par le 84° prussien. Je n’éveillai aucun soupçon parmi les nombreux régiments ennemis que nous rencontrâmes, et le dimanche 30 octobre, vers midi, ayant causé avec quelques
Prussiens et m'étant assuré que la circulation était rétablie, je mis une blouse bleue sur mes habits et je me dirigeai vers le Nord par une affreuse pluie et une boue profonde. J’arrivai à Luxembourg le 4% novembre à sept heures du soir, sans mésaventure mais non sanstraverses. Le lendemain j'étais à Bruxelles. . . . . . .