MON BIEN-AIMÉ PÈRE
.. Pendant mon séjour à Folkestone (1), une lettre ou rapport publié par M. de Valcourt, sous les auspices de Gambetta, et où mon nom était cité, me fit écrire à Gambetta pour indiquer nettement quelle avait été ma ligne de conduite. Cette ligne de conduite, qui peut te paraître singulière lorsque tu envisages quels sont les devoirs d'un officier en sous-ordre, a été dictée dès le début par la conviction absolue que nos
(1) Après avoir passé de Metz en Belgique, Rossel était allé embrasser sa mère en Angleterre.
généraux étaient tout à fait ignorants, et qu'il fallait tout faire pour arracher de leurs mains l'armée de la France. J'ai joué ma tête sur cette conviction aussi ouvertement qu’on peut le
faire.
Une fois hors de Metz, j'appris plus clairement ce qui s'était passé dans le monde, le siége de Paris, le gouvernement prétendu républicain qu’on avait fait avec les débris de 1848. Je vis que Paris ne serait pas défendu avec intelligence; je vis, à mesure quej'avançais en France, des choses de moins en moins encourageantes. Ce qui me frappa d'abord, ce fut.le désordre de nos chemins de fer : les trains constamment arrêtés par suite de la désorganisation du service ; deux jours pour envoyer de Dieppe à Tours le courrier de Londres ; surles voies de garage, à Mézidon, de longues files de locomotives inutiles, remisées et froides : les wagons entassés en dehors des voies de circulation, enfin toutes les marques indiquant que
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ce puissant instrument de guerre restait sans utilité entre les mains du gouvernement. À partir du Mans, les gares étaient pleines de soldats et d'officiers. Et quels soldats! quels officiers ! C'était à se frotter les yeux pour voir si l'on rêvait. Il est vrai que je tombais au milieu d'un mouvement stratégique, ce qui peut servir d'explication au désordre que je voyais. Ce spectacle était plus attristant à mesure qu'on approchait de Tours ; on pouvait se convaincre pleinement de l'incapacité du gouvernement. A Tours, les rues étaient pleines d’uniformes étranges ; chacun avait du galon à son chapeau, à son képy, à son paletot. Des francstireurs indisciplinés parcouraient la ville: que faisaient-ils là ?
Un de mes camarades d'école, ingénieur des ponts et secrétaire de Gambetta, m'introduisit chez le ministre à mon arrivée, ou du moins le jour de monarrivée. Il avait ordre de me présenter sans retard dès que je serais à Tours.
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Des officiers venus de Metz avaient parlé de moi, et le ministre, en me recevant « toute
affaire cessante » et condamnant sa porte pour
m'interroger sur Metz, me fit un accueil qui me flatta. Lorsque je lui eus dit ce que j'avais fait et ce que j'avais voulu faire, il me demanda où je voulais être employé, et où je pensais que je serais utile. Je répondis bonnement que je croyais pouvoir rendre des services si on m’employait à l'organisation des armées ou aux mouvements militaires, choses que j'avais étudiées. Le ministre alors me donna une lettre pour M. de Freycinet, qui occupait la place de délégué au ministère de la guerre, et, armé de cette lettre, je pus être reçu par M.de Freycinet deux jours après, à l'heure où il recevait le public. Étrange contraste! autant Gambetta m'avait traité en homme considérable, autant Freycinet me traitait en solliciteur. Il y avait erreur d'un côté comme de l'autre, car je n'étais ni un personnage ni un solliciteur. M. de
Freycinet était un homme grave, grisonnant,
fatigué. « Supposez, me dit-il, que le ministère de la guerre fût à organiser ; quelle place choisiriez- vous ?» La question était singulière : je ne demandais la place de personne, et de plus, je n'ai jamais appris nulle part quelles places un ministre peut donner. Mais je t'ai dit que M. de Freycinet me traitait en solliciteur.
Je n'avais pas besoin qu'on mefit une place:
j'en avais une toute faite, puisque j'étais capitaine du génie; je demandais seulement qu'on me donnât des états de situation à débrouiller ou des cartes à étudier. Je répondis donc, après avoir un peu mâchonné la question du délégué pour voir si elle voulait dire quelque chose, « que si toutes les places étaient à donner, je prendrais la direction absolue des opérations ! » Il me fit répéter mon impudente réponse, et ce fut à son tour à réfléchir. Je crois que le résultat de sa réflexion fut qu'il ne m'emploierait jamais.
Voici ce qu’on faisait, sous la République de LA
70, des gens qu'on ne voulait pas employer :
on leur donnait une mission. « Je ne puis réussir à savoir, me dit le délégué, où en est l’armée du Nord, et quelles forces sont disponibles dans cette région. » Et il me proposa, en termes assez séduisants, une mission dans le Nord, en me demandant ce que je pourrais y faire. « Cela dépend, répondis-je ; aurai-je des pouvoirs et des crédits? » Il me fit connaître que je n'aurais ni l’un ni l'autre, et la mission finit par être une mission « d'études, » destinée à l’informer de ce qui existait, car il n'avait pas un seul état de situation de cette armée : Bourbaki en avait bien adressé un depuis son entrée en fonctions, mais cette pièce unique s'était perdue dans les bureaux du ministère. Cela t’étonne ? et moi aussi! mais je n'étais pas au bout de mes étonnements. Je te dirai peu de chose de cette. mission : je tirai le parti que je pus d'une situation fausse en ellemême, sachant qu'elle était fausse, mais ne m'inquiétant pas de ce détail. Avani de partir
— Hi — je vis, par convenance, le général Véronique, qui formait à lui seul le Comité du génie; il m'exprima ses craintes de me voir accepter une fonction qui me mettrait en présence d'officiers beaucoup plus anciens et plus élevés en grade que moi, dans des conditions exceptionnelles. Je n'ai jamais aimé le Comité, même lorsqu'il m'a honoré de ses faveurs. Je tranquillisai donc le général Véronique en l’assurant que je saurais garder toutes les convenances vis-à-vis de mes supérieurs. C'était une rupture avec le Comité, l'autocrate du Génie, rupture qui me fut d'autant plus légère que j'y étais décidé de longue date, et particulièrement depuis le blocus de Metz. Quand je dis rupture, je ne veux pas dire qu'on ne serait pas enchanté de voir rentrer au bercail un ex-colonel de l’armée auxil'aire ; je veux dire que je n'aurai jamais rien à espérer du Comité. Et qu’avais-je à espérer avant la guerre, si ce n'est d’avoir ma part de dangers après les favoris, ma part d'avancement
après les favoris... Ces pauvres favoris ! ils
sont en Poméranie !
Je partis pour le Nord le 18 novembre, et j'y passai quinze jours. J'y retrouvai mes trois compagnons de table de Metz, tous échappés après moi aux Prussiens ; le dernier avait passé en accompagnant un corps mort dans un cercueil. Je récoltai beaucoup de renseignements et de notes; je vis des préfets assez variés et des généraux assez uniformes. Les préfets, tous avocats ; les généraux, tous empaillés. Au premier coup d'œil j'écrivis au délégué qu'il n’y avait là rien de bon en fait d'armée, et je donnai mes raisons. Après quelques jours passés à Lille, j'allai à Mézières, qu'on disait bloqué par les Prussiens, sans rencontrer un seul Prussien : on ne s’imagine pas l'effet que produit un fantôme de Prussien. Lorsque je revins à Lille après quatre jours de voyage, l'armée que j'avais entrevue ou plutôt devinée venait de 8e faire battre à Amiens. Je courus à Arras, où
j'arrivai avec les fuyards, et, vers le 3 ou le 4 décembre, je rentrai à Tours par l’aviso de service de Boulogne ou Calais à Dieppe.
C'est à mon retour que je vis combien ces missions étaient une étrange facétie. M. de Freycinet était toujours occupé et toujours invisible. Admis enfin avec les solliciteurs, je suis reçu par le chef du cabinet. « Ce n’est guère la peine de rendre compte de votre mission, me dit-il, le ministre n’a pas le temps de s'occuper des détails. Je lui ai mis sur son bureau toutes vos lettres (j'avais rendu compie jour par jour de mon travail), il ne les a pas regardées ; voyez, elles sont dans ce dossier. » Il ouvrit le dossier, elles n'y étaient pas. « C'est singulier, dit-il, il les a donc lues ? » Cela m'encouragea à laisser un « compte reridu sommaire » que j'avais préparé la nuit précédente ; puis je m'en allai, résolu à attendre des ordres, mais à ne plus aller les chercher dans des antichambres.
Cependant le fruit de la première affaire d'Or-
— HW — léans, victoire obtenue par une faute, venait d’être perdu. L’armée française était en retraite, et opérait, qui pis est, une retraite excentrique. Il y avait une double réaction contre les stratégistes ignorants qui avaient dirigé nos opérations : d’une part le parti de Gambetta, qui aurait voulu donner à ce ministre une part plus directe dans la conduite de la guerre, et lui voir employer des généraux et des officiers de son . choix, au lieu de généraux cacochymes et d'officiers réactionnaires ; de l’autre côté, le parti réactionnaire, qui voulait renverser Gambetta, en lui attribuant la responsabilité des défaites, et nous ramener où nous allons aujourd'hui. Et Gambetta, que faisait-il dans tout cela ? Je ne sais : c'était un drapeau plutôt qu’un chef, drapeau dont le gouvernement se servait pour avoir l'air républicain et viril, et dont les hommes d'action auraient voulu se servir pour être virils et républicains. C'était une sorte de Louis XIII qui n'avait pas de Richelieu, il faisait et défaisait des préfets pendant qu'on
jouait la fortune de la France sur des cartes
biseautées.
Le 6 décembre au soir, comme j'étais au café avec un ou deux camarades, entra Cavalier, mon ancien à l'École polytechnique, plus connu sous le nom de Pipe-en-Bois, journaliste, orateur de réunions publiques, el à ce moment secrétaire de Gambetta. Cavalier se mit à table avec nous, et, comme membre du gouvernement, ne tarda pas à nous prouver que tout était pour le mieux dans les armées de la meilleure des Républiques. Il me trouva incrédule, s’anima, discuta, pérora, jura, et, me trouvant toujours incrédule, finit par me prendre au sérieux ; d'autant plus qu'il savait en ce moment que les armées de la meilleure des républiques étaient un peu en débandade, qui vers l'Est, qui vers l'Ouest, qui vers le Sud. « Quandon a de ces idées-là, dit-ilaprès m'avoir écouté, on les dit au ministre. » Et comme je répondais que le ministre n'était pas accessible, il fit la ga.
geure de me faire parler à lui le. soir même. Il
était dix heures du soir; — nous entrons au ministère !
Me voilà à la onzième page de ma lettre, et je
ne l'ai conté mes aventures qu’en en sautant les trois quarts; mais la destinée a si bizarrement joué de moi et, ma foi, de nous tous, pendant ces derniers mois, que rien plus ne m'étonne, et que je raconte le roman de mes caravanes comme si C'était l'histoire la plus simple du monde.
Mais où je suis embarrassé, c'est quand il me faut parler de Gambetta. Comment dire du mal du tribun énergique qui a proclamé le premier la déchéance de l'Empire, et qui a été, pendant six mois d'une crise désespérée, l’âme et la vie de notre gouvernement imbécile? Comment dire du bien, d'autre part, du ministre indécis et ignorant qui ne savait ni la situation ni l'emplacement de ses armées, et dont l'activité
stérile et inintelligente ne savait ni empêcher les désastres ni remédier à leurs effets? Je suis donc étrangement partagé quand je pense à Gambetta. Je sympathise avec sa puissance, son aversion pour le sang, sa conception rapide des choses, son dévouement à la Révolution ; mais je déteste ses demi-mesures, ses faiblesses de chaque instant, ses concessions aux hommes de l'Empire et aux choses de l’Empire.
J'en étais au soir du 6 décembre. Nous arrivâmes dans la pièce qui formait comme l’antichambre de Gambetta, pièce inaccessible aupublic, et où setenaient les secrétaires particuliers du ministre. On dictait une dépêche, on causait, on bavardait. Gambetta était à côté, dans son cabinet. Cavalier, puis Cendre, un autre de mes anciens, le sollicitèrent de m'entendre : il promit pour le lendemain; mais comme, dans ce pays-là, demain veut dire jamais, mes camarades insistèrent encore. Cependant le ministre était venu se camper dans un fauteuil de la
grande pièce où nous étions. À propos de je ne sais quel crime d’un sous-préfet quelconque, il pérorait de sa voix de taureau ; puis, me voyant à la table de Cavalier, il vint me dire bonjour. « Et que faites-vous là ? » demanda-t-il, nous trouvant le nez sur une carte de France.—« Nous faisons des plans de campagne, comme tout le monde ; vous devez en avoir les oreilles rebattues ! » —« Venez me parler demain, » conclut-il. Mais Cavalier ne pouvait pas se décider à me laisser partir : il fit si bien que le ministre m'appela dans son cabinet vers minuit, et me garda, seul à seul, jusque vers deux heures et demie du matin, causant guerre et organisation d'armées. Sachant que je parlais à un homme énergique et honnête, je ne lui ménageai pas la vérité; il se laissa séduire surtout par une idée de tiercements entre les gardes nationales mobiles, les mobilisés et la ligne, quelque chose d'analogue à la création des demi-brigades en 1794. Il voulait que j'en fisse le projet séance tenante pour l'armée de la Loire; puis, crai-
gnant de désorganiser cette armée en présence de l'ennemi, il m'offrit le commandement du camp de Saint-Omer, pour faire l'expérience.
Mais il ne me convenait pas de m'en aller si loin du point où allait se jouer la partie décisive. Il revint à l’idée de tiercer l’armée de la Loire, de manière à n'avoir plus qu’une seule espèce d'infanterie. Mais ce ministre de la guerre n'avait ni les états de situation ni l'emplacement exact des corps de sa principale armée, et je me refusai à toucher à l'organisation existante sans savoir au juste à quoi je touchais et sans opérer avec précision.
Peut-être, avec un peu de charlatanisme, me serais-je emparé solidement de l'esprit du ministre; j'ai assez étudié les organisations d’armées pour pouvoir jongler avec desnuméros de bataillons ou improviseren l'air un système. Mais je respectais trop et l’homme à qui je parlais et les intérêts qui étaient en jeu. Après une longue conversation où Gambetta fut, ma foi,
aussi aimable qu'un dictateur peut l'être avec un pauvre homme, il me fixa une heure pour le lendemain, pour étudier avec moi, sur des positions et des chiffres réels, la réorganisation de l'armée. Le lendemain, il ne me reçut pas. Était-ce méfiance, prévention, faiblesse ? jene sais; mais Comme j'arrivais armé d’une petite feuille de papier à calque, mon camarade Cendre me dit que le ministre était au conseil, — ce qui n'était pas.
Le même soir je rencontrai au café le général Vergne, qui m'avait offert la place de chef du génie au camp qu'il allait commander, et j'’acceptai cette place un peu par dépit. Je suis arrivé à Nevers le 18 décembre, après un séjour à Bourges qui ne fut pas sans épisodes, et je me suis employé à former des compagnies du génie. Malgré l'incurie qui empêcha Îles troupes d'arriver à ce camp, j'y ai réuni, un à un, vingt officiers et cinq cents hommes; aujourd'hui le camp est dissous, la paix est peut-
61 — être faite, mais j'ai pu constater que ma petite troupe, livrée à elle-même, est beaucoup plus disciplinée, plus sage, plus sérieuse que les bataillons d’où je l'ai tirée.
La paix est faite, dit-on; alors je ne suis plus soldat. Avant peu je te rejoindrai à Paris et je m'embarquerai soit dans la politique en France, soit dans l'industrie aux États-Unis, suivant que je serai plus ou moins degoûté de notre misérable pays.
Adieu, mon bien-aimé père, je t'embrasse.
Ton fils affectionné,
ROSSEL