LE CAMP DE NEVERS
Avant le 18 mars,
Camp de Nevers, 7 janvier 1870.
Mon cHER KREMER,
Pas de nouvelles de vous depuis notre aventureuse rencontre au café de la Ville, à Tours.
Vous commenciez à monter en graine, vous
avez prospéré depuis, et, ma foi, j'ai commencé à suivre votre exemple. Le proverbe a raison, il faut prendre du galon. Ne songez-vous pas avec regret, en regardant vos étoiles, que si, il y a trois mois, nous avions eu ces bibelots, l'armée de Metz opérerait aujourd’hui en France ? Il ne nous a manqué que du galon.
La question de la défense nationale va peut-
être se poser un de ces jours comme la question de la défense de Metz s’est posée autrefois ; si Paris tombe, il va y avoir un de ces jolis moments de lâcheté générale dont le spectacle commence à nous devenir familier (4). Je ne sais pas si vous avez toujours la même idée de moi : vous me trouviez trop aventureux !
Je voudrais éviter que nôus ne courions l’aventure de la paix, et je suis occupé aujourd’hui à communiquer cette impression à mes amis, et à leur demander leur avis.
Paris une fois tombé, le gouvernement que vous avez vu à Tours, et qui a déjà négocié trois ou quatre armistices, sera peut-être dis-
(1) Dans une autre lettre datée du camp de Nevers, 7 janvier 1871, et adressée par Rossel à son camarade Cendre, je trouve le curieux passage qui suit :
« Je n'ai pas renoncé au sot métier de prévoir l'avenir, et je pense : {° que notre prochaine entreprise militaire se conclura par une défaite, parce qu’elle a été démasquée trop tôt et conduite avec décousu ; 2 que Paris tombera, à moins que Paris n'ait plus de trois mois de vivres ; on ne
eut pas savoir de si loin; 8 qu'au moment de la chute de aris, il y aura une crise de désorganisation sociale dont les réactionnaires et les capons profiteront pour tenter de couler l'affaire de la défense nationale. »
posé à en négocier un sérieux, un de ces ar- -mistices, mortels pour les vaincus, qui suivent les grands désastres. Que ferez-vous alors ? Je ‘ne sais trop pourquoi je vous le demande, à vous, Lorrain : je sais parfaitement que vous continuerez la guerre. Écrivez:moi donc un mot à ee sujet, ne füt-ce que pour me dire que yous n'avez pas changé d'idées depuis Metz et “depuis Tours.
Vous avez dans votre voisinage un de mes anciens camarades, Bourras, lieutenant-colonel du génie, qui commande des partisans.
C’est un patriote sérieux et un vrai militaire. Vous retrouverez au 20° corps, si vous le rencontrez, notre ami Padovani, avec lequel nous travaillions à Metz ; il est toujours capitaine du génie. Tâchez de le tirer de là et de lui donner des troupes à conduire. Vous trouverez rarement un bonhomme plus résolu.
Je vous écris de Bois-Vert, par Magny- Cours (Nièvre). Je suis chef du génie du camp
de Nevers. J'ai un petit noyau d'officiers patriotes auxquels je donne des mobilisés pour en faire des soldats, mieux encore, des soldats du génie. Cela a l’air de réussir. Nous verrons plus tard si cela résiste au feu. Je vous serre la main.
Votre tout dévoué.
ROSSEL