PIÈCES TROUVÉES AUX TUILERIES
Affaires du Mexique Lettre de M. J. B. Jecker à M. Contiy chef du cabinet de VEmperettr, M. Jecker explique dans la pièce qui suit ies causes de l'expédition mexicaine.
Paris, 8 décembre 1869.
Monsieur,
Ne trouvez pas étrange que je m'adresse à vous de préférence, ayant à vous entretenir d'une affaire qui regarde particulièrement l'Empereur.
Vous aurez assez entendu parler de mon affaire des Bons pour la connaître un peu. Eh bien, je trouve que le Gouvernement la considère avec trop d'indifférence, et que, s'il n'y fait pas attention, elle pourrait amener des suites fâcheuses pour l'Empereur.
Vous ignorez sans doute que j'avais pour associé dans cette affaire M. le duc de Morny, qui s'était engagé, moyennant 50 p. c. des bénéflces de cette affaire, à la faire respecter et payer par le Gouvernement mexicain, comme
elle avait été faite (h-s le princiiio. Il y a là-dessus une correspondance volumineuse d'échangée avec son agent, M. de Marpon.
En janvier 1861. on est venu me trouver à Wexico de la part de ces messieurs pour traiter cette affaire.
Cet arrangement s'est fait lorsque ma maison se trouvait déjà en liquidation, de sorte que tout ce qui la regarde appartient exclusivement à celle-ci.
Aussitôt que cet arrangement fut conclu, je fus parfaitement soutenu parle Gouvernement français et sa légation au Mexique. Celle-ci avait même assuré à mes créanciers, au nom de la France, qu'ils seraient entièrement payés, et avait passé des notes irès-fortes au Gouvernement mexicain sur l'accomplissement de mon contrat avec lui, au point que rultimatura de 1862 exigeait l'exécution pure et simple des décrets. Depuis cette époque, j'ai été constamment exposé à la haine du parti exalté, qui m'a jeté en prison, ensuite m'a banni, me confisquant mes biens.
L'affaire en resta là jusqu'à l'occupation du Mexique parles Français. Sous l'empire de Maximilien, et aux instances du Gouvernement français, on s'occupa de nouveau du règlement de mon affaire. En avril 1865, je parvins, aidé des agents français, à faire une transaction avec le Gouvernement mexicain.
A la même époque, M. le duc de Morny vint à mourir, de sorte que la protection éclatante que le Gouvernement français m'avait accordée cesna complètement. Le Ministère des finances français permit bien qu'on payât les premières traites que le Gouvernement mexicain m'avait données sur Paris pour couvrir une partie de ce qu'on me devait, mais les agents français au Me>eique s'opposèrent, d'après les Instructions qu'ils avaient reçues, qu'on me délivrât les traites pour 10 millions de. francs solde de ma transaction, malgré que que j'en eusse parfaitement rempli les conditions, et que le Gouvernement mexicain était disposé à me payer, se trouvant avoir à Paris, à cette époque, plus de 50 millions de francs.
Comme le Gouvernement français avait déclaré dans les Chambres qu'il s'était oppose à l'exécution de ce contrat et qu'il s'était appliqué ce qu'on aurait dû me payer, je fus obligé, comme liquidateur de ma maison et après avoir épuisé les voies de conciliation, de lui intenter un procès devant le Conseil d'État. Malheureusement cette démarche n'a eu aucun résultat, car ce tribnnjil vient de se déclarer incompétent, d'après l'indication (jue m'en a faite le Ministre des finances dans sa déiense.
J'étais aussi un des plus forts indemnitaires mexicains. La Commission mixte établie à Mexico m'avait reconnu une somipe de 6 millions de francs environ, qui a été réduite par celle-ci à 500,000 francs à peu près. Je suis en instance pour la différence auprès du Ministre des affaires étrangères, qui n'a pas encore daigné me répondre là-dessus. Mais à l'avance je m'attends à la réponse négative que m'a donnée le Ministre des finances pour l'affaire des Bons.
Quelques créanciers, voyant que je n'obtenais rien du Gouvernement pour mes principales réclamations, ont mis ijaisie-arrêt à la Caisse des depuis et consignations sur ce que j'ai à recevoir de ces 500,000 francs, de sorte que
je n'ai pu disposer que d'une faible somme pour les besoins pressants de ma maison.
Complètement ruiné par suite de l'expédition au Mexique, n'ayant plus rien à faire ici et ne pouvant rien y faire, je suis obligé de retourner là-bas pour rendre compte à mes créanciers de ma gestion.
Malgré que je n'aie rien négligé pour tâcher de payer la totalité de ce que je leur dois, comme je n'ai pu y parvenir par suite de circonstances extraordinaires qu'il m'a été impossible d'éviter, ils ne tiendront pas compte des sacrifices énormes que j'ai faits pour y arriver et me traiteront sans considération aucune.
Ils voudront savoir le motif qui avait porlé, en 1861, M. de Saligny, alors ministre au Mexique, à leur promettre au nom de la France qu'ils seraient payés de ce que ma maison leur devait, et pourquoi, en 1863, cette protection extraordinaire m'a été si brusquement retirée par le Gouvernement français.
Quoique, jusqu'à présent, j'aie gardé le plus grand secret sur cette affaire, malgré qu'on m'ait fortement engagé à la publier, je serai obligé de me défendre pour ne pas me voir jeté en prison pour dettes; je serai forcé de dire à mes créanciers ce qui s'est passé, en leur délivrant tout ce que j'ai là-dessus, qu'ils réclameront d'ailleurs comme appartenant à ma liquidaiion. Le Gouvernement mexicain sera enchanté de connaître cette afiaire à fond pour sa conduite ultérieure avec la France.
Je prévois bien l'effet qu'une confession semblable produira dans le public et le mauvais jour qu'elle jettera sur le Gouvernement de l'Empereur, surtout dans les circonstances critiques où nous vivons ; mais je ne puis l'éviter, à moins qu'on ne me facilite les moyens de faire une proposition à mes créanciers en les empêchant, par ce moyen, d'exiger que je leur rende compte de ma liquidation. Cela me serait d'autant plus facile que, parmi les propriétés que le Gouvernement mexicain n'a pu saisir, à cause de l'intervention de mes créanciers, qui ont réclamé comme appartenant à la liquidation de ma maison ce qui est sa propriété, elle possède encore des raines et des forges qu'elle n'a pu exploiter dernièrement à cause de la pénurie où elle se trouve, mais qui, avec des fonds suffisants, laisseraient de beaux bénéfices et seraient à même de couvrir ce qu'elle doit, surtout à présent qu'on vient de perfectionner en Allemagne des appareils à concentrer le minerai qui permettraient de réduire le pauvre, qui est toujours très-abondant, et d'en retirer des bénéfices qu'elles n'auraient pas pu donner autrefois, avec l'ancien système encore employé au Mexique.
Ne doutant pas que, dans l'intérêt que vous portez à l'Empereur, vous n'ayez l'obligeance de lui faire part de ces justes observations, je vous prie Monsieur, d'agréer l'assurance de ma considération distinguée.
J. B. Jecker.
Dans une lettre en date du 6 uelobre 1870, adressée au Journal de iiraxeUcn, le
secrétaire de Napoléon III, M. Conti, a cru l)Oii de faire, à propos de la pièce précédeute, une observation personnelle que voici :
f Je n'ai (ju'un mot à dire sur la lettre de M. Jecker. Ce monsieur est venu me l'apporter lui-même ; et, après l'avoir parcourue en sa présence, voyant qu'elle contenait une demande d'argent, sous menace, en cas de refus, de divulguer des pièces diflamatoires, je le menaçai à mon tour de le déférer à la justice comme coupable du délit de chantage, et l'invitai à repasser le seuil de mon bureau. Depuis, je ne l'ai plus revu. »
Bien que, du vivant de M. de Morny, M. Conti eut sans doute contenu ce mouvement d'indignation, il est boau ; mais il n'inûrme en rien les révélations de la lettre Jecker sur les intrigues d'aii^cut qui ont précédé et suivi l'expédition du Mexique.
Copie d'une lettre du général Ducrot au général Trochu.
Cette copie se trouvait dans le cabinet de l'Empereur, qui sans doute n'a jamais eu l'original entre les mains.
La copie a été prise, selon toute probabilité, par les employés du cabinet noir. — La note qui se trouve en tète et qui indique : 1» que la lettre n'est pas datée; 2" qu'elle est arrivée à Paris le vendredi matin, 7 décembre 1866, laisse peu de doutes à cet égard.
Extrait d'une lettre du général Ducrot au général Trochu.
Cette lettre n'était pas datée : elle porte le timbre de Strasbourg et elle est arrivée vendredi matin, 7 décembre 1866, à Paris.
Puisque tu es en train de faire entendre de bonnes vérités aux illustres personnages qui l'entourent, ajoute donc ceci : Pendant que nous délibérons pompeusement et longuement sur ce qu'il conviendrait de faire pour avoir une armée, la Prusse se propose tout simplement et très-activement d'envahir notre territoire. Elle sera en mesure de mettre en ligne 600,000 hommes et 1,200 bouches à feu, avant que nous ayons songé à organiser les cadres indispensables pour mettre au feu 500,000 hommes et GOO bouches à feu.
De l'autre côté du Rhin, il n'est pas un Allemand qui ne croie à la guerre dans un avenir prochain. Les plus pacifiques, qui, par leurs relations de' famille ou par leurs intérêts, sont plus Français, considèrent la lutte comme inévitable et ne comprennent rien à notre inaction. Comme il faut chercher une cause à toutes choses, ils prétendent que notre Empereur est tombé en enfance.
A moins d'êti'^ aveugle, il n'est pas permis de douter que la guerre éclatera au premier jour. Avec notre stupide vanité, notre folle présomption, nous pouvons croiie qu'il nous sera permis de choisir noire jour et notre heure, c'està-dire la lin de l'Exposition universelle, pour l'achèvement de notre organisation et de noire armement.
En vérité, je suis de ton avis pl jo commenci! ;i croire que notre gouvernement est frappé de démence. Mais si Jupiter a décidé de le perdre, n'oublions pas que les destinées de notre patrie et que notre propre sort à tous est lié à ses destinées, et, puisque nous ne sommes pas encore atteints par cette funeste démence, faisons tous nos efforts pour arrêter cette pente fatale qui conduit droità des précipices.
Voici un nouveau détail sur lequel j'appelle ton attention, parce qu'il est de nature à faire ouvrir les yeux les moins clairvoyants.
Depuis quelque temps, de nombreux agents prussiens parcourent nos départements de la frontière, particulièrement la partie comprise entre la Moselle et les Vosges ; ils sondent l'esprit des populations, agissent sur les protestants, qui sont nombreux dans ces contrées et sont beaucoup moins Français qu'on ne le croit généralement. Ce sont bien les tils et les petits-fils deces mêmes hommes qui, en 1815, envoyaient de nombreuses députations au quartier général ennemi pour demander que l'Alsace fît retour l'i la patrie allemande. C'est un fait bon à noter, car il peut être avec raison considéré comme ayant pour but d'éclairer les plans et la campagne de l'ennemi. Les Prussiens ont procédé de la même façon en Bohême et en Sili'sie trois mois avant l'ouverture des hostilités contre l'Autriche,
in.
Existence du cabinet noir.
Le gouvernement déchu a toujours nié l'existence de ce cabinet noir où les lettres des particuliers étaient décachetées et lues. La lettre suivante de M. de Persigny prouve l'existence de ce cabinet, qui avait, comme on l'a vu, pris connaissance de la lettre du général Ducrot au général Trochu.
Le cabinet s'inquiétait même des alTaires de famille. La Commission a trouvé, par exemple, copie d'une lettre intime, adressée par M"e de Rémusat à M. de Rémusat.
Sire,
Permettez-moi d'adresser directement à Votre Majesté un exemplaire d'un ouvrage qui vient d'être publié par mes compatriotes du Forez et qui forme un recueil des principales choses que j'ai faites, dites ou écrites.
Je prends la liberté de faire quatre marques au livre. Si vous voulez bien lire trois courtes allocutions faites par moi dans mon pays, vous verrez dans quel esprit s'exerce l'influence que je puis avoir dans ma provjjice. .le signale en outre un exposé succinct de mon système des Pyramides, qui résume, je crois, très-clairement toute la question.
Je n'ai pas provoqué cette publication. Elle a été préparée à mon insu, et ce n'est qu'au dernier moment qu'elle m'a été communiquée... Bavoux, le con-
seiller (rKl.it, m'avait lonî^tomps sollicite^ de la faire faire dans nn sentiment napoléonien, et. n'avait |iu triompher de mon indifférenee. Mais aujourd'hui j'e ne suis pas ffulié qu'elle ail été faite.
Sire, h cause de la question des titres, je n'ai pu vous dire mon impression sur la réduction de l'armée; mais je ue crois pas qu'on ait fait faire depuis longtemps une faute plus grave à Votre Majesté. Quand on veut réduire l'armée et arrêter l'avancement dans tous les corps, on invoque de grandes considérations de politique européenne. Si l'armée se voit bh'ssée dans ses intérêts, elle est du moins forcée de s'incliner devant de grandes raisons. L'intérêt public et son patriotisme lui imposent la résignation. Mais n'alléguer que des raisons vulgaires d'économie pour gagner douze à treize millions dans un budget de près de deux milliards, blesser à ce point l'armée, en vérité, c'est payer bien cher une économie de bouts de chandelle. Puis annoncer au monde que le pays est tellement obéré qu'il ne peut pas payer son armée, en vérité, je le regrette, cela me paraît être le comble de l'imprudence politique et financière. Décidément ces deux hommes d'affaires, Fould et Rouher, par leur absence complète de sens politique, semblent conjurer votre perte.
J'aurais voulu vous parler aussi d'un sujet délicat. J'ai reçu des révélations au sujet du service de ce qu'on appelle le Cabinet noir, par le chef de bureau. Cet homme a besoin de son pain; il ne faut donc pas révéler à ses chefs les observations qu'il m'a faites. Elles intéressent le service de Votre Majesté. Si Votre Majesté venait à Paris, je la prierais de me faire donner une audience ; mais pas à Compiègne, parce que cela fait trop de tapage dans le Gouvernement.
Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté le très-humble et très-dévoué serviteur et sujet,
Persignt,
(Sans date.)
Les serviteurs de rErapircscd6nonpaientvolonlierscntreeux.rtprbpbsdeM.de Persigny, l'extrait suivant d'un rapport (^manant du cabinet du Préfet de police, et daté du 28 novembre 18G9, donne à Napoléon le renseignement suivant :
« Il y a quelques jours à p(!ine, dans un restaurant de Paris, M. de Persigny (je crois pouvoir garantir le fait), mettait sa main dan^ celle de Glais- Bizoin : l'un contre l'Empire, l'autre contre M. Rouher, je le veux bien; mais M. de Persigny s'exprimait sur la situation dans les termes les plus alarmants. N'est-ce point un signe du temps ?
» Le Préfet de police,
» J. M. PlÉTRI. »