‹ Papiers secrets et correspondance du second EmpireChapitre 55 sur 130 · G' C" DE LORENCEZ · texte numérisé non relu

G' C" DE LORENCEZ

Les élections.

Rapport très-curieux sur les élections , les candidatures ofBcielles , le manque d'hommes et de talents (ti'ûuvé dans les papiers deM. Couti); malheureusement sans signature.

Paris, 6 août ig68.

Si les élections générales ne paraissent plus aussi absolument et aussi immédiatement nécessaires depuis que le Corps législatif a cessé de fonctionner, les élections partielles, que de fâcheux hasards renouvellent sans cesse, entretiennent une fâcheuse agitation dans les esprits.

Il est certain que pour le gouvernement il vaudrait mieux réunir deux, trois ou quatre fois par an les élections partielles que nécessitent les vacances survenant parmi le Corps législatif; la presse n'aurait plus l'occasion de traiter d'une manière permanente les questions électorales ; la léÊralité ne serait ei? rien compromise , puisque la constitution le permet, et loui ie monde 5 gagnerait.

De toutes les questions électorales, la plus ardente, la plus vivement discutée est évidemment celle des candidatures oflicielles, et, dans la discussion même des candidatures officielles, le point le plus vivement controversé parmi

les hommes modérés de tous les partis, c'est la pénurie de sujets capables et convenables, autant chez le gouvernement que chez l'opposition.

C'est toujours, en effet, aux hommes du passé que s'adressent le gouvernement et l'opposiiion; jamais aux hommes d'aujourd'liui, jamais aux hommes de demain.

Si l'opposition n'est pas plus hardie que le gouvernement dans ses candidatures, si elle accepte et pousse toutes les réputations démodées et vieillies, si elle galvanise des cadavres, elle a au moins une excuse : l'impossibilité où elle s'est trouvée pendant de longues années de faire des boutures politiques.

Le gouvernement, lui, n'a été arrêté par aucune entrave dans l'élève de ses candidats, et, s'il est embarrassé dans ses choix, c'est sa i'aute, sa très-grande faute.

La France ne manque pas plus d'intelligences pour administrer pendant la paix qu'elle ne manquera de bras pour la défendre en cas de guerre.

La France ne manque ni d'hommes de paix ni d'hommes de guerre; seulement le gouvernement ignore où se trouvent les premiers.

Et comment ne l'ignorerait-il point, puisqu'il n'a, rien fait pour établir la carte intellectuelle du pays?

Quel que soit le respect que l'on professe pour les institutions politiques actuelles, on ne peut se dissimuler qu'elles n'ont point été édictées en vue de développer l'initiative individuelle. Tant que le gouvernement a trouvé dans les hommes qui se sont ralliés à lui dès son début un recrutement suffisant, il ne s'est pas trop inquiété de l'avenir ; mais, dès aujourd'hui, il s'aperçoit que la matière ministériaUe se raréfie, et que, s'il est difficile de trouver des hommes capables d'être ministre, il n'est pas facile d'en trouver de capables d'être préfet.

Deux grandes carrières du gouvernement, la diplomatie et le Conseil d'État, sont envahies par le dandysme; et le dandysme actuel a bien dégénéré : Xclion est devenu petit crevé ; nous n'avons plus de dandysme, mais bien du gandinisme, et, tandis que les conseillers d'État et les ministres sont des hommes sérieux, bon nombre de maîtres des requêtes, d'auditeurs et de secrétaires d'ambassade pensent plutôt à l'honneur de conduire un cotillon illustre qu'à !!.'i?îstruiFe solidement dans leurs spécialités.

Ils sont rares les hommes qui peuvent mener de front les plaisirs et les affaires; on les compte; aussi, quand on n'est pas pourvu d'un tempérament exceptionnel, il faut choisir.

Aujourd'hui généralement on choisit le plaisir.

Pour ce qui est de la députation, le recrutement, très-facile en ISlî'i, devient de plus en plus difficile. Les hommes de 1852 ont aujourd'iiui seize années de plus, et la mort sévit dans leurs rangs; il faut songer à remplacer certains d'entre eux, et le gouvernement ne paraît se préoccuper de celte nécessité que lorsqu'un vide se fait violemment.

Alors on voit surgir une candidature à laquelle personne ne .songeail la veille; personne, même point celui qui en est Tobjei.

Dans les élections du Gard et du Jura, les choix de i administration se sont

plus spécialenu nt portés sur deux hommes qui représentent uniqnemfnt le passé.

Dans le Gard, M. Dumas a cté choisi à cause de son père ; c'est le passé se perpétuant |iar fhi'i'iiage.

Dans le Jura, M. Huot est un rallié tardif; représentant sous la République, il a voté souvent contre le prince président, et il vient, après seize ans <ie règne, abdiquer ses vieilles convictions. M. Huot est encore le passé.

En présentant au suffrage universel ces deux candidats, dont les mérites personnels ne sont pas ici mis en question, l'administration semble dire :

« Nous administrons le pays depuis seize ans et nous n'avons pas su créer » une génération d'hommes politiques Quand nous avons besoin d'un homme » nouveau, nous prenons un homme ancien, ou à son défaut le fils d'un homme » ancien. »

II est certain que la loi sur les incompatibilités ^êne beaucoup le gouvernement dans le recrutement du Corps législatif, mais il est certain aussi que la moyenne de mérite du Corps législatif sous l'Empire est au-dessous de la moyenne de mérite des grands corps délibérants sous les gouvernements qui l'ont précédé.

Cette critique, très-facile à faire, n'aurait aucun méritent elle-même, ni surtout aucune opportunité, si on ne l'accompagnait du remède à apporter au mal : remède d'autant plus simple et d'autant plu facile, que les hommes ne manquent pas.

Il s'agit de les trouver.

D'ordinaire, quand un député vient à mourir, la préoccupation dominante de l'administration est de triompher dans le scrutin qui doit élire son successeur.

Préoccupation très-louable, si elle n'absorbait point toutes les autres considérations qui devraient être scrupuleusement pesées.

Avant d'examiner si le candidat peut faire un bon député, on examine s'il a la chance d'être élu, et souvent l'administration emploie tous les moyens mis à sa disposition pour le triomphe d'un candidat dont elle connaît la médiocrité. Pour le candidat, la question de dévouement absolu ou d'indépendance est souvent, d'ailleurs, attachée à l'appui qu'on lui prête ou qu'on lui refuse; c'est le sabre de Joseph Prudhomme, qui défend les institutions et au besoin les attaque. Dans l'élection de M. d'Estourmel, l'exemple est palpable, et bien des gens se creusent la tête pour savoir comment M. d'Estourmel, jeune homme élégant, riche, ami du plaisir, vote avec M. Jules Favre.

M. d'Estourmel vote avec M. Jules Favre parce que l'administration l'a combattu, pas pour autre chose.

Ce phénomène, tout exceptionnel aujourd'hui, pourra devenir beaucoup plus fréquent, parce que les élections commencent à coûter gros. Les candidats riches ont usmé le suiïrage universel, et il faut dépenser aujourd'hui de 15 à 20,000 francs pour lancer une candidature. Plus on ira, plus cela coûtera cher, et, sil'administrationest logique, entre deux candidats de médiocrité égale, eUe devra pousser le plus riche, parce que c'est celui qui peut ponter le plus fort.

Tout cela est fort triste ; il faut donc le plus vite possible appeler les capacités et les illuslrations à se présenter au Corps législatif: c'est .'" remède au mal.

Mais les capacités et les illuslrations, où sont-elles?

Elles sont partout. 'J

Il existe neuf départements ministériels qui comprennent tous les services de l'État. Qui empêche que chaque ministre dresse ou f;isse dresser par ses directeurs une liste par service des fonctionnaires de trente-cinq à quarantecinq ans aptes à la députation? Qui emi)èche de pressurer le pays officiel pour en faire sortir sa quintessence et en extraire des hommes aptes à la députation, et qui, après cinq ou six ans de politique, fourniraient sans doute quelques bons ministres et quelques bons orateurs?

Qui l'empêche ! Rien.

Les manufacturiers, les propriétaires et les avocats ne manqueront jamais au Corps législatif; on en aura tant qu'on voudra; mais les avocats sont presque toujours plus hommes de parole que de gouvernement, les manufacturiers et les gros propriétaires se cantonnent dans les questions purement commerciales. Les banquiers lanceurs d'affaires sont également gourmets de la députation, mais leur présence dans le Corps légiférant est presque toujours inutile et souvent dangereuse pour la majesté de cette assemblée. Ce qui manque au Corps législatif, c'est le grand courant social, humain, contemporain, actif, progressiste, le courant de la vie réelle touchant atout, le courant qui vivifie les grandes assemblées vraiment nationales et qui donne à certaines discussions du Sénat une autorité solide, malgré l'âge de certains sénateurs et le dévouement beaucoup trop muet de presque tous.

C'est que les sénateurs ont touché à tout et que les députés n'ont touché à rien. Un homme qui a été mêlé aux affaires spéciales d'une certaine branche du gouvernement, qui sait bien ces affaires spéciales, entre avec un bagage utile dans une assemblée où tout se discute.

D'ailleurs, la liste que l'on propose de dresser de toutes les capacités spéciales aptes à la politique, ne serait pas une simple liste de candidatures pour la députation; elle pourrait être le vude-mecum du souverain et lui offrir en maintes occasions des ressources promptes et sérieuses.

Après avoir dit quelques mots sur le dressement de cette liste, nous reviendrons sur son application à des besoins généraux.

Nous supposons que l'enquête intellectuelle, entreprise et menée à bien par les ministres et leurs agents supérieurs produise une liste de cinq cents personnes âgées de trente-cinq à quarante-cinq ans, prises partout, dans l'armée, dans la presse, dans la magistrature, dans la marine, dans l'administration, dans toutes les carrières, que des qualités évidentes permettent de croire aptes à la politique, et qui renonceraient volontiers à leur carrière spéciale pour tenter la grande fortune.

Cette liste devra être complétée par les renseignements établissant où chacune des personnes désignées a des intérêts locaux, car, si dans les électionsla question locale ne doit pas être tout, il ne faut pas qu'elle soit rien.

Lorsque l'Empereur et M. le ministre posséderont cet état, ils pourrom préparer de longue main des candidatures et l'adrainistration ne sera plus forcée d'improviser des candidats singuliers.

Nous revenons aux applications générales de la liste intellectuelle. Mais cette liste ne sera-t-elle point l'état-général de la France, et dans les cas embarrassants ne pourra-t-on point y chercher et y trouver des préfets et des administrateurs?

Napoléon l" ne savait pas respecter la hiérarchie lorsqu'il avait besoin d'un homme de mérite, et souvent il dénichait un bon préfet là où uii souverain énamouré de la règle n'aurait vu qu'un irsgénieur ou qu'un militaire. Les préfets du premier Empire ont laissé une réputation qui n'a jamais été égalée depuis, et tout le secret de leur supériorité est dans la volonté ferme que Napoléon I" a toujours appliquée à ne donner les fonctions de préfet qu'aux hommes qu'il reconnaissait capable de les remplir. D'aiileurs il les choisissait partout.

SuvVAlmanach impérial de 1810 on trouve, parmi les préfets, quatre généraux de brigade, MM. Lachaise, Castellane, Schineri et Jullïen; un coloneL M. Auvray; des anciens constituants comme Jean-Bon Sainî-André, des administrateurs comme Rœderer et Ladoucette; des nobles comme Cossé-Brissac; des hommes sensés comme de Barante.

Il est évident que Napoléon 1" avait gravé dans sa tête la carte des forces vives de la nation ; rien ne lui avait été plus facile à lui, général, administrateur, législateur, qui avait tout réformé, tout organisé, que de connaître les inflniment petits pour y distinguer les relativement grands.

Aujourd'hui, ce travail de dassenvînt est plus difficile, parce que ni 1830, ni 18i8, ni 1851 n'ont bouleversé et mêlé la société; cependant il parait nécessaire que ce travail soit fait, puisque les hommes ne sont pas éternels et qu'un gouvernement prudent doit toujours, lorsqu'il nomme un fonctionnaire, lui préparer un successeur.

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