‹ Papiers secrets et correspondance du second EmpireChapitre 57 sur 130 · LA MARSEILLAISE · texte numérisé non relu

LA MARSEILLAISE

l'alais (les Tuilctict, le i3 avril 4870

Le directeur de l'Eldorado demande à faire chanter la Marseillaise dans son établissement.

On ne peut se dissimuler que cette autorisation spéciale accordée entraîne une autorisation générale, et que, presque instantanément, comme une traînée de poudre, l'hymne célèbre va retentir sur tous les théâtres et sur les innombrables scènes de cafés-concerts qui pullulent dans Paris et dans ses faubourgs,

(1)A la lettre est joint UM fragment de journal annonçant qne le reiiijjlaceiuent de M. de MoTBy b Saint- PétcrEboiirg donnera lieu !t un giand mouvement diplomatique.

Aussi est-Cfr ft un point de vue général que la question nous paraît devoir être examinée.

Il y a deux choses dans la Marseillaise: la Marseillaise telle qu'elle a existé, telle qu'elle est encore, i\ ne prendre que le sens exact du texte; la Marseillaise telle qu'elle est devenue par l'interprétation haineuse des partis.

La Marseillaise, si on ne veut voir que le chant lui-même, si par l'esprit on se reporte dans le milieu qui l'a vue éclore, si on reste enlin dans les sphères historique et artistique, la Marseillaise est le chant français par excellence. C'est son rhythme entraînant, qui, aujourd'hui encore, pousse les soldats à la victoire, comme en 92 il faisait voler les enrôlés à la frontière. Ce caractère héroïque et grandiose de l'œuvre est indiscutable. Malheureusement, la Marseillaise patriotique n'existe plus pour les hurleurs de la rue; les passions des partis en ont travesti le sens. La Marseillaise est devenue le symbole de la révolution ; ce n'est plus le refrain de l'indépendance nationale et de la liberté, c'est le chant de guerre de la démagogie, c'est l'hymne de la république la plus exaltée. Que la rue soit en mouvement, qu'une réunion publique fermente, qu'une barricade tente de se former, que l'atelier ou l'école s'agite, c'estlerugissementdeto.V«rs<'j//«wequi retentit. Lesmusiquesmilitaires ne la jouent plus, les tribunaux condamnent les perturbateurs qui dans la rue font de ce chant un cri séditieux ; le plus irréconciliable des journaux s'arme de ce titre comme d'un défi à la paix publique; à Londres, si les réfugiés du monde entier fêtent, à l'ombre du drapeau rouge, quelque éphéméride républicaine, c'est au refrain de la Marseillaise qui se portent les toasts ; tout enfin, à Paris, en France, à l'étranger, a concouru à faire de ce chant, magnifique souvenir d'une des crises glorieuses de notre pays, le refrain le plus entraînant de la révolution européenne.

Y a-t-il lieu de laisser chanter aujourd'hui la Marseillaise ?

Deux opinions se trouvent en présence.

Des personnes pensent que le gouvernement, par' l'autorisation générale, complète, hautement avouée et même patronnée de la Marseillaise, enlèverait de suite au chant une partie de son caractère d'hostilité, et sans que cette habileté désarmât les factions révolutionnaires, elle atténuerait, du moins instantanément, la valeur et la portée d'un de leurs moyens d'action. Le puolic, n'étant plus alléché par l'attrait du fruit défendu, envisagerait l'œuvre d'une façon plus calme et plus intelligente, et les impressions mêmes produites par la sauvage énergie du refrain se modifiant peu à peu, les uns cesseraient peut-être bientôt d'en faire un épouvantail, tandis que les autres, s'accoutumant à l'entendre, ne s'en troubleraient plus.

D'autres personnes, au contraire, croient que. dans l'état actuel des esprits, l'exécution multipliée de la Marseillaise dans tous les lieux publics serait une cause nouvelle et dangereuse d'excitation. Son caractère exclusivement révolutionnaire, est trop universellement connu et accepté aujourd'hui pour espérer que la générosité du gouvernement le modifie en rien. A voir de quel enthousiasme, vrai ou factice, sont accueillies les quelques mesures intercalées

dans des chansons, on peut préjuger de l'effet produit par l'œuvre ellemême.

Entre ces deux opinions, la Commission d'examen penche pour la dernière, surtout dans les circonstances actuelles.

Nous pensons qu'avec l'effervescence que les partis extrêmes entretiennent lans les classes ouvrières et dans la jeunesse, à la veille des réunions publiques et d'un vote (1) qui vont remuer la France entière, la Marseillaise courant de salle en salle, de ville en ville, profitant de l'autorisation même pour déborder impunément dans la rue, ne peut être qu'un ferment révolutionnaire de plus. Nous craignons que cette cause, secondaire sans doute, mais assez vive pourtant, de trouble et d'émotion, venant se joindre à toutes celles qui existent déjà, pour les entretenir et les aviver, ne desserve, au profit de l'agitation républicaine et socialiste, la cause de l'ordre et de la liberté.

Telles sont les considérations que nous avons l'honneur de soumettre à la haute appréciation de l'administration supérieure.

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