SIS
sent toutes les choses et toutes les personnes du gom nement. Ils ne l'aperçoivent pas et s'écrient : « On ne sent plus la main Ju go»uerne- » ment; il n'y a plus ni unité ni énergie dans l'administration. »
Eh bien! il faut le constater avec netteté une fois pour toutes, 'e'est là un véritable anachronisme. L'inauguration de la liberté de la presse a constitué une véritable révolution dans notre régime politique. Le gouvernement et les pouvoirs publics sont appelés désormais à vivre dans une atmosphère nouvelle. Le pays est assujetti à une grande épreuve, dont il est, quant à présent, bien difficile de préjuger l'issue. Toutes les questions importantes ou minimes sont portées sur la place publique et présentées à la toute sous un verre grossissant. Chaque montreur de lunette a son public, elles journaux du gouvernement, qui n'emploient que des conserves, ont très-peu de clientèle. Le pays éclairé s'affranchira-t-il des excitations incessantes de la presse, et ce quatrième pouvoir perdra-t-il son autorité malfaisante pour ne conserver que son rôle de contrôleur vigilant et utile? Là est le problème dont l'Empereur a voulu poursuivre la solution par les réformes du 19 janvier. '
Mais ces réformes n'ont pas encore reçu leur consécration définitive ; beaucoup de personnes, en l'avouant, ou sans le confesser, conviennent des inévitables périls de l'expérience, veulent s'arrêter et demandent, sous des formes diverses, à l'Empereur de revenir sur son programme.
Hier encore, un ami dévoué du gouvernement me disait: a Le pays ne veut » ni de la liberté de la presse, ni du droit de réunion ; il redoute, avec raison, » ces ferments révolutionnaires. Le moyen pour l'Empereur de se débarrasser, 1) sans une trop grande compromission, d'un programme dont les mois qui » viennent de s'écouler ont démontré les vices, est très-simple: il faut retirer » la loi sur l'armée, publier un rapport financier annonçant un dégrèvement » d'impôts, et dissoudre la Chambre. En réélisant les mêmes députés, les » collèges auront condamné les réformes ; ainsi, la responsabilité appartien- » dra au pays, qui, après tout, est le juge souverain. »
Cette politique a sa précision, et au moins une virilité du moment, sinon une virilité de longue haleine. Je la comprends, si je ne la conseille pas, et j'ai dit quelques-uns de mes motifs dans la note sur les élections. La détermination que prendra Votre Majesté, sur la date de la dissolution du Corps législatif, en contient implicitement l'adoption ou le rejet.
Mais, autant il serait difficile de ne pas louvoyer actuellement dans les affaires extérieures, autant il serait nécessaire d'avoir devant le suffrage universel une allure déterminée. Il faudrait lui dire carrément: « Le journa- » lisme et les passions ennemies tournent violemment toute liberté nouvelle » contre la stabilité des institutions; le pays est loyalement consulté sur la » convenance de l'ajournement des réformes proposées le 49 janvier, w A ce point de vue, je demande à Votre Majesté la permission de lui soumettre une objection respectueuse à l'égard des indications transmises par ordre de l'Empereur à M. de Saint-Paul, et destinées à servir de thème à quelques articles de journaux.
Une polémique dans ce sens, si voilée qu'elle soit, fournirait bien vite
l'occasion ou le prétexte à tous les journaux de crier à la réaction et même à la trahison. Il me paraît tout à fait inutile de donner un pareil prétexte aux agressions. La résolution d'un retour n'est pas de celles qu'on puisse utilement pressentir en la versant dans la polémique des journaux. Il faudrait carrément la poser devant le pays, lui demander sa décision, et, du même «oup, reprendre les armes disciplinaires conférées à l'administration par le décret de 1852.
En dehors de cette ligne de conduite, toute indécision, tout tâtonnement ne feraient qu'augmenter le trouble des esprits et l'ardeur des attaques. Je croirais donc, jusqu'à nouvel ordre, plus sage de ne pas faire les publications indiquées par Votre Majesté.
J'ai répondu par le télégraphe à la bienveillante invitation de Votre Majesté; je lui en témoigne de nouveau mes remercîments.
Daignez, Sire, agréer l'assurance de mon profond respect et de mon entier dévouement.
E. ROUHER
p. s. Votre Majesté se plaint du défaut de fermeté de la justice. Compter sur une répression par la justice est une pure illusion : c'est une arme essentiellement intermittente et faible. En user trop souvent, c'est risquer de briser cet instrument fragile. L'empereur en aura la preuve par le jugement rendu hier contre Le Courrier français pour un article détestable. Ce jugement condamne M. Vermorel à 500 francs d'amende.
LXXEX.
Lettre de M. de Persigny à. Napoléon.
Sire,
M. Rouher a fait un magnifique discours, quoique affaibli par une concession que je regrette. Il a remis les principes à leur place, et il en était temps. Mais je me permettrai de dire à ce sujet comme Catherine de Médicis : Le drap est bien coupé, il faut maintenant le coudre; c'est-à-dire : il faut rétablir l'autorité par des actes. Or, comme ce n'est pas par des discours ni par les attaques des ennemis que l'autorité a été ébranlée, mais bien par la faiblesse du pouvoir, ce n'est pas par des paroles qu'on peutlarétnblir. Dans huit jours on aura oublié le discours du ministre comme ceux de l'opposition, et la situation continuera en s'aggravant si l'on ne prend pas en toutes choses l'attitude que réclame le pays.
J'ai assisté aux principales séances de la Chambre. Cette Chambre est excellente; aussitôt qu'on fait acte d'énergie ou d'autorité elle applaudit avec transport. Si depuis deux ans on n'avait pas mis tout en question et même les
candidatures officielles, il n'y aurait pas eu cette défection que signale le chiffre 65 (1). Au lieu de se ménager un effet oratoire pour la fin de la discussion de l'Adresse, si M. Rouher, dès le début, avait posé carrément la question comme il l'a fait à la fin, l'amendement n'aurait pas eu lieu, et un fait grave, le chiffre de 65, ne serait pas venu accroître la situation en sollicitant de nouvelles défections.
On a fait juste le contraire de ce qu'il fallait faire. M. Rouher a .^ait au Sénat contre moi une harangue d'un libéralisme exagéré, et il a ainsi encouragé les esprits dans cette voie ; puis il ne parje au Corps législatif que quand les positions sont prises, les amours-propres engagés et les noms compromis. Tout cela, calcul d'orateur qui se ménage un succès, mais politique nulle.
Néanmoins, le discours en lui-même est une déclaration excellente à laquelle je m'empresse d'applaudir; mais Dieu veuille que les paroles soient suivies d'effet.
Je suis avec respect. Sire, de Votre Majesté, le très-humble et très-dévoué serviteur.
Persigny.
Caris, ee 30 mars 4866.
M. de Parieu à Napoléon.