A SA MAJESTÉ L'EMPEREUR
Parif, le 8 janvier 185T.
Le capitaine de Douyn (Frédéric) Vous supplie de lui accorder la grâce de venir devant Votre Majesté pour Lui faire connaître des mesures qui portent atteinte à la dignité d'une arme dont tous les actes doivent être publics et jamais de nature à détruire sa considération.
Le aécret impérial du l" mars iSU, art. 119, est ainsi conçu : Dans ttUcun cas, ni directement ni mdirectcmcnt, la gendarmerie ne doit recevoir de missions occultes qui lui enlèvent son caractère véritable.
D'après des instructions que j'ai entre les mains, 11 m'a été ordonné de dire combien dans mon arrondissement il y a de légitimistes, orléanistes, républicains, socialistes, etc. de surveiller leurs démarches, allées et venues, leurs relations, leurs faits et paroles, les connaître et les nommer.
Tous mes subordonnés doivent être employés par moi à remplir cette mission el doivent me faire des rapports.
Dans d'autres circonstances, mes subordonnés, onldû, en exécution d'ordres îju'on m'avait laissé ignorer, employer tous les moyens pour assurer une candidature, empêcher celle d'une autre personne, quelque honorable qu'elle fût, malgré toutes les sympathies des populations et des autorités iu pays, parce que, pour des motifs personnels, on préférait le premier, l'ai défendu à mes 5ui>ordonnés d'exécuter ces ordres, qui étaient imprudents.
Toutes ces mesures ont un inconvénient plus grand que de déconsidérer une arme, elles peuvent porter atteinte aux sympathies si justement acquises à Votre Majesté.
Un décret de Vous, Sire, est un ordre suprême. Je dois obéir dans la sage Qiesure des dispositions qu'il trace, et non à ce qu'un zèle mal entendu peut y ajouter
Vous avez voulu, Sire, que la gendarmerie veillât au repos public, qu'elle fit respecter la loi, qu'elle fût la protectrice de tous, qu'elle fût paternelle, mais redoutée seulement par les malfaiteurs. Rien dans sa manière d'être Uo doit exciter de la méfiance, rien ne doit faire supposer que ses devoirs demandent mystères et ténèbres.
Le jour où devant raoi tout le monde se tairait, ce jour-là je serais honteux de moi-même et me croirais déshonoré.
11 ne peut être de la compétence de la gendarmerie de chercher à pénétrer les tendances politiques de chacun. Elle ne doit pas abuser de la confiance qu'on peut avoir dans la dignité qu'on lui suppose.
Un officier qui profilerait de son accès dans le monde pour étudier les gens, pour les signaler, méconnaîtrait sa dignité el ses devoirs. Il arrive un jour où les malintentionnés se trahissent eux-mêmes, et c'est alors qu'ils se trouvent en face de la gendarmerie, toujours fidèle à sa mission, et d'autant plus prompte qu'elle ne coûte rien à sa délicatesse.
Je vous supplie, Sire, de m'accorder l'insigne honneur d'être admis devant Votre Majesté, non pas pour accuser qui que ce soit, mais pour vous faire cannaitre des faits dont les conséquences ont pour résultat de donner des rapports inexacts, d'indisposer les populations et de faire des ennemis à votre gouvernement.
Fils d'un ancien officier supérieur iu premier empire , c'est vous-même qui m'avez placé la croix sur la poitrine, et je m'en souviendrai toujours. Comme moi, mes deux frères sont dans l'armée, mais comme raoi (je n'en doute pas),
ils renonceraient à leur carrière le jour où l'on exigerait d'eux quelque chose d'incompatible avec la délicatesse.
i'ai l'honneur d'être, avec un très-profond respect, Sire, de Voire Majesté, le très-humble et très-dévoué sujet.
K Aurillac (C-mial). Le capitaine de gendarmerie.
Frédéric de Bouyn.
Cabinet de TEmpcreur.
~ Palais des TniUries, le 32 janvier 1857«
Monsieur ,
La première loi de la hiérarchie militaire est d'exécuter sans commentaires, sans interprétation fâcheuse, les instructions transmises par ses supérieurs. Ce n'est donc pas sans une surprise extrême que l'Empereur a reçu une demande d'audience pour discuter les ordres émanés de vos chefs. A l'avance même vous leur donnez la qualification ù'occuUcs, qui emporte toujours avec elle quelque chose d'odieux : vous pouvez en recevoir de confidentiels, mais non d'occultes, de ténébreux. Aussi, loin de vous accorder l'entretien que vous sollicitez, Sa Majesté me charge devons témoigner formellement toute sa désapprobation.
A. M. Bouyn, capitaine de gendarmerie à Aurillac (Cantal).
Aarillac, !« 3 février mi (1).
Monsieur,
M. de Bouyn, capitaine de gendarmerie à Aurillac, et non Brouyn, à qui vous avez répondu, a adressé à Sa Majesté une supplique tendant à avoir l'honneur de l'entretenir d'une instruction du commandant de la compagnie de gendarmerie du Cantal qui lui enjoint, entre autres dispositions, « de re- » chercher et de faire rechercher par les chefs de brigade le nombre de légi- )) timisies, orléanistes, républicains, socialistes, etc., surveiller leurs démar- » ches, allées et venues, leurs relalions, leurs faits et paroles, et de les nommer » sur mon rapport toujours et toujours. »
En réponse à celte supplique, vous m'avez fait connaître le refus de Sa Majesté de m'entendre et son extrême surprise que je me permisse de discuter des ordres émanés d'un chef, et, à ce propos, vous me rappelez que la première loi de la hiérarchie militaire est d'exécuter sans commentaires les instructions transmises par un supérieur.
Permettez-moi, Monsieur, d'avoir l'honneur de vous faire observer que l'ordre dont je suis saisi et dont je cite les termes est trop clair, trop précis, trop impératif, pour être susceptible d'interprétation aléatoire quelconque; il est une violation inintelligente ou coupable de l'article 119 du décret de l'Empereur du i" mars 185 i. Je me suis refusé résolument, à mes risques et périls, îi y prêter mon concours, parce que j'y ai reconnu l'acte d'un zèle
[i] La iiiarfc Jo 1« IcUrc, on a Écrit : Faits ijiatet.
immesuré, d'une ambition mal déguisée, sans efficacité aucune, et pouvant avoir les plus graves inconvénients, par suite de son envoi dans les cantons d'un départe/nent ; un acte enfln contre lequel ma dignité d'officier, ma délicatesse, ma conscience se révoltaient; là, j'ai vu la limite de la subordination militaire que vous me rappelez et qu'en deçà de ces graves motifs, je reconnais comme vous pour la première loi de la hiérarchie militaire.
En dehors des mesures de police dont M. le commandant de la compagnie du Cantal a le, triste mérite de Vinvcnlion, car il n'existe rien de semblable dans les autres légions, la gendarmerie a des devoirs importants et difficiles qu'elle sait remplir et qui ne sont pas incompatibles avec sa dignité et le premier rang qu'elle tient dans l'armée; à ceux-là je n'ai jamais fait défiiut; l'extrait de la lettre de M. le commandant de la compagnie de la Nièvre, par laquelle il m'annonce ma mise à l'ordre du jour de la légion en fait foi : « Je m'empresse » avec le plus grand plaisir de vous adresser l'ordre de la légion, que M. le » colonel a bien voulu donner sur mon rapport; vous y trouverez, j'espère, la » juste appréciation de votre zèle et de votre haute intelligence. — « Signé » Pinard. » — Puni d'un mois d'arrêts immérités, l'ordre de mon renvoi de la gendarmerie à la veille d'être décidé, j'ai eu le tort, dans cette pénible position, d'élever tout d'abord ma pensée d'espérance vers l'Empereur. Je le regrette vivement, puisque Sa Majesté vous a chargé de me témoigner toute sa désapprobation ; j'aime encore à espérer pourtant que Sa Majesté verra dans cette démarche spontanée un juste témoignage de la confiance que tout ce qui tient à l'armée a dans sa haute justice et sa bienveillance, et qu'elle ne permettra pas que des sentiments d'honorable susceptibilité deviennent la cause de la perte de la carrière d'un officier qui compte vingt et un ans de services, chevalier de la Légion d'honneur, quatorze ou quinze campagnes, et qui est revenu de Crimée avec un pied brisé ; aimé, estimé et apprécié par un si grand nombre d'officiers, ayant deux frères au service (la belle-mère du plus jeune est la sœur de M^e la marquise de Mac-Mahon et la tante de M. le colonel des guides). Mon renvoi de la gendarmerie, pour avoir réclamé avec l'énergie que donne le bon droit contre une sévérité imméritée, pour n'avoir fait qu'invoquer le règlement contre des mesures de basse police auxquelles un commandant veut m'associer, tout cela produira un effet très-regretlabie. Après avoir été chargé de me porter au nom de l'Empereur des reproches affligeants, je fais des vœux, monsieur, pour que ces observations excitent chez vous quelque intérêt et vous décident à m'accorder votre interposition officieuse, afin qu'elles ne restent pas ignorées de Sa Majesté.
J'ai l'honneur d'être, avec un très-profond respect, monsieur, votre très* Lunible et très-obéissant serviteur.
Le capitaine de gendarmerie d'Âurillac»