SCÈNE VI VÉRILLAC, MADAME VÉRILLAC
MADAME VÉRILLAC, énergique.
Nous en aller! mais, mon ami, ce serait nous couvrir de honte... Comprends...
VEHILLAC
Je comprends tes raisons. Mais si le testament n'est pas entaché de conditions immorales et sûrement il n'y en a pas, l'insolence de Pathe le prouve, il est impossible de discuter utilement. Nous ne sommes pas même héritiers réservataires.
Alors, au point de vue droit, procédure, chicane, il n'y arien à espérer ?
VÉRILLAC
Non !
MADAME VÉRILLAC
Toi, président...
VÉRILLAC
Si je jugeais l'affaire seul, sans Cour d'Appel, ni Cour de Cassation...
MADAME VÉRILLAC
Et là? en Appel?... en Cassation ?-
VÉRILLAC
Là?... Ils sont trop.
MADAME VÉRILLAC
Pourtant, ce que ce vieux satyre a fait est nettement immoral et il y aurait fort à dire. Cette sorte de régularisation de son libertinage est un outrage aux bonnes mœurs. Si l'on introduit les fils de cuisinières dans la bourgeoisie, c'est fini de tout. Destouches est un goujat.
VÉRILLAC
Tu as raison. Seulement, il avait le droit de faire ce qu'il a fait.
C'est du propre, le droit!... {Un temps.) Alors, nous devons tout abandonner, les bois, les vignes, les prés...
VÉRILLAC
Oui.
MADAME VÉRILLAC
Le château ?
VÉRILLAC
Oui.
MADAME VÉRILLAC
Les meubles aussi, l'argenterie, oh ! cette argenterie !...
VÉRILLAC
Oui, tout, absolument tout.
MADAME VÉRILLAC
Et les titres de rente?
VÉRILLAC
Aussi, avec leurs coupons, tous leurs coupons; les titres étaient nominatifs.
MADAME VÉRILLAC
Mais c'est abominable! [On entend des bruits de voix derrière la porte.) Le voilà!
SCËNE YII Les Mkmes, PAPILLON
PAPILLON, qu'on ne voit pas, la j^orte est seulement entr ouverte.
Laisse ma valise tranquille. Ça ne me gêne pas. Laisse, laisse. (Papillon entre, une valise à la main. Baptiste sort sur un geste de Vérillac. Papillon paraît légèrement interloqué.) Ah ! bonjour, monsieur... Bonjour, madame... Je viens, oui... j'arrive de Dijon... Je suis Papillon, dit Lyonnais le Juste, tailleur de pierres... Vous ne m'attendiez pas?... On ne vous a pas écrit?... J'ai la lettre du notaire... (// se fouille longuement.) C'est pas celle-là... celle-là, c'est la première que j'ai reçue... Est-ce bête? Ohl... je l'ai... je l'ai sûrement... La voilà !... Tenez, lisez, monsieur.
VÉRILLAC, lisant d'un coup d'œil.
Je suis informé. M. Destouches a laissé un testament par lequel il vous institue son légataire universel.
PAPILLON, énergique, l De plus, il y a un acte de reconnaissance.
VÉRILLAC
Parfaitement !
MADAME vÉRiLLAC, tvès sijnipathique.
Monsieur, soyez le bienvenu ici. Nous sommes enchantés, monsieur Vérillac et moi, de ce qui vous arrive.
l'AHILLON
/^ Madame...
MADAME VÉRILLAC, SOnuani.
Débarrassez-vous, monsieur Papillon. [A Baptiste qui entre.) Prenez la valise de monsieur. [Elle a pris le chapeau des mains de Papillon.)
l'APiLLON, à Baptiste.
(Non... Laisse la valise. J'ai toutes mes aiïaires dedans... Je ne m'attendais pas, madame... Ah ! j'aime beaucoup mieux que ce soit ainsi... je craignais...
MADAME VÉRILLAC
Vous n'avez rien à craindre ici, cher monsieur, vous êtes chez d'honnêtes gens.
(Case voit, madame.. {Vérillac lui tend la main sur un coup d'onl de sa femme.) Je suis plus à mon aise. Je ne vous le cache pas, j'étais ennuyé, oui, ça m'embêtait de venir, quoi !...
VÉRILLAC
Et pourquoi donc, monsieur Papillon?
[ Je me disais : Gomment ces gens vont-ils
prendre la chose 1 Ils vont peut-être se fâcher, me mettre à la porte, il faudra discuter, batailler, que sais-je, moi? Des idées! des idées que je me faisais.
MADAME VÉRILLAC
De fausses idées, monsieur Papillon. Vous n"avez plus peur, j'espère. [Elle le fait asseoir.)
Non, madame.
MADAME VÉRILLAC
Vous sentez bien que nous n'allons pas nous donner le ridicule de discuter une chose aussi claire que celle-là ! Puisque la fortune est à vous, elle esta vous. C"est simple.
PAPILLON, sou7'iant niaisement.
Très simple I...
MADAME VÉRILLAC
Vout avez dû être surpris... Vous n'y comptiez pas?
Pas du tout.
MADAME VÉRILLAC
Comme c"est drôle 1
Oui. {Temps.' Il fait chaud dans ce pays ?
MADAME VÉRILLAC
Très chaud ! oui.
f Oui,
VÉRILLAC
Vous connaissiez M. Destouches?
r PAPILLON
Je ne l'ai vu qu'une seule fois.
VÉRILLAC
Vous désirez peut-être boire un peu. Vous êtes venu à pied de la gare ?
très vite.
MADAME VÉRILLAC
Je vais vous faire donner des rafraîchissements.
l'APILLON
/ Ça sera du vin blanc, si vous préférez. {Madame ( sort un court instant.)
VÉRILLAC
Vous disiez, monsieur Papillon, que vous n'avez vu M. Destouches qu'une seule fois?
Oui, près de Saint-Sorlin. {Madame est revenue.) Je travaillais à la restauration d'une vieille église... {D'un air entendu.) quatorzième siècle! Je taillais un morceau de chapiteau. Deux touristes, de vieux messieurs, qui visitaient l'église, me regardaient bûcher ma pierre. Un camarade m'appelle : « Papillon, donne-moi un coup de main ». Je donne le coup de main, c'était pour
l'APILLON
faire quartier à un bloc, puis, je reviens à mon chapiteau. Un de ces messieurs me dit : « Vous vous appelez Papillon? » et il me demande où je suis né ; je lui réponds à Saint-Sorlin, canton de Berny, liliùne. Il me demande encore le nom de ma mère : je lui dis que ma mère s'appelait Mariette Papillon, j'avais pas à le cacher. Làdessus, ce vieux monsieur parle bas à son ami qui se met à me dévisager comme s'il voulait faire mon portrait. Bref, on m'invite à déjeuner à l'hôtel, à la Croix d'Or, bonne maison. Ce monsieur me dit son nom, c'était M. Destouches. Il me (ait, en déjeunant, mille questions sur ma mère qui est morte depuis longtemps, sur moi, sur tout enfln, puis, tout d'un coup, il se met à pleurer, à rire. lime dit qu'il esl le plus heureux des hommes, il m'embrasse, puis il s'en va dans une auto. En partant, il me dit : « IS'e bouge pas d'ici, je reviens dans trois jours!... » Je ne l'ai plus revu. M" Broquet, un notaire, m'a appris, voilà une quinzaine, que M. Destouches était mon père et qu'il était mort des suites d'un accident d'automobile, mais qu'il avait laissé un testament en ma faveur et fait un acte de reconnaissance. Voilà l'histoire. Je n'ai vu M. Destouches que pendant deux heures, il avait l'air très brave homme. Il paraît qu'il est mort tout près d'ici. M'^' Broquet n'a connu l'accident que ces jours derniers. Si je suis le fils de M. Destouches, je n'en sais rien. Il l'a dit. Faut croire que c'est
vrai, sans cela, il ne m'aurait pas laissé son bien. Le notaire, M"" Broquet, m'a dit de venir, je suis venu. Il m'a dit de lui écrire s'il y avait des difficultés et d'aller chez le procureur de la République. Il n'y a pas de difficultés et je n'ai besoin d'aller chez personne... Voilà! {7'empst)
VÉRILLAC
Vous ne rencontrerez ici aucune difficulté. Aucune...