‹ Papillon, dit Lyonnais le Juste; pièce en trois actesChapitre 35 sur 52 · SCÈNE IX MADAME VÉRILLAC, BERTHE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX MADAME VÉRILLAC, BERTHE

MADAME VERILLAC

As-tu vu M. Papillon?

!S6 PAPILLON

BElîTllE --

Oui, il est avec papa, avec Gaston.

>IADAME VIÏRILLAC

Je vais te parler comme on parle à une grande fille honnête et fine comme toi... sérieuse etintelligente comme toi. Sais-tu où nous en sommes? Non, tu ne le sais pas. Nous sommes ruinés! De plus, nous avons des dettes que nous ne pourrons jamais payer. Il faut que nous remboursions à M. Papillon tout l'argent que nous avons dépensé depuis que nous sommes ici... De plus, M. Papillon va épouser Louise, et nous allons être contraints de partir, couverts de ridicule.'

BEKTUE

Mon Dieul

MADAME VÉRILLAC

Ton père sera mis à la retraite d'office, et nos amis se feront un devoir de nous accabler, même par télégramme, des marques de leur sympathie !

liERTHE

C'est affreux!

Voilà la situation, ma fille I

BERTiiE, pré/e à pleurer.

Maman !

MADAME VÉRILLAC

Pas d'émotion; ce n'est guère le moment .. Ce que je dis va arriver si nous laissons aller les

événements... mais, si nous savons nous mettre en travers, si tu veux, toi surtout, cela n'arrivera pas.

BERTflE

Que faut-il faire?

MADAME VÉRILLAG

Songe à la situation! La fortune dépasse quinze millions au minimum !

BERTUE

Je suis prête, maman, dis...

MADAME VÉRILLAG

Nous sommes ruinés, disqualifiés. {Temps.) Il faut que M. Papillon t'épouse.

BERTUE

Mais je ne l'aime pas!

MADAME VÉRILLAG

Gela ne fait rien.

BERTUE

Oh ! maman, c'est Gaston que j'aime !

MADAME VÉRILLAG

Gaston est comme nous, ruiné.

BERTUE

Ça m'est égal, je l'aime, nous nous aimons. C'est lui que je veux épouser.

MADAME VÉRILLAG

Non.

BERTHE

Si, maman.

MADAME VÉRILLAC

Voyons, Berthe, pas d'enfantillage! Mon Dieu! si tu pouvais comprendre! Je te dis que M. de Sandray est comme nous, tout à fait comme nous, et nous, nous n'avons rien, ce qui s'appelle rien, sauf des dettes!

BERTUE

Ma chère maman, je t'en supplie !... Jaime Gaston, lui, il m'adore, il me le disait ici même, il n'y a qu'un instant... Ce qu'il fait pour moi est un acte de chevalerie; il me prend pauvre, lui, marquis de Sandray.

MADAME VÉRILLAC

Il est plus ruiné que nous.

BERTHE

Non, maman . Un homme comme lui trouve toujours une riche héritière. Il m'aime, je l'aime.

MADAME VÉRILLAC

Mais, petite malheureuse, tu ne comprends donc rien? tu es comme ton père. Lui, il veut mettre Papillon à la porte, ou se sauver, je ne sais pas. Toi, tu veux épouser le marquis. BERTOE, résolue.

Oui, maman.

MADAME VÉRILLAC

Le marquis ne t'aime pas, puisqu'il faut tout te dire.

niT LYONNAIS LE JUSTE 89

BERTOE

Pourquoi veut-il m'épouser, alors?

MADAME VÉRILLAC

Pour que Papillon ne songe pas à toi, mais à sa sœur Louise. Comprends-tu, enfin ?

BERTilE

C'est faux I C'est impossible !

MADAME VERILLAC

Sainte candeu

BERTUE, en larmes.

Je l'aime ! je l'aime ! [Elle pleure.)

MADAME VÉRILLAC, ClffectueUSe.

Pleure, ma chérie, cela soulage toujours. (Temps.) Crois-tu que je ne le désirerais pas autant que toi, ce mariage? Ma fille marquise ! Ma petite Berthe, ma petite Berthe de rien du tout qui devenait madame la marquise de Sandray, qui avait des aïeux aux croisades... Et tu as de qui tenir, toi aussi, car nos parents, nos grands-parents, nos arrière-grands-parents, n'ont jamais rien fait, tous fonctionnaires ! C'est presque de la noblesse. Ah! oui, je le regrette ce mariage ! c'était l'ascension dernière.

IJEHTIIE

Maman, tu es une bonne mère, je le sais, je le sens mieux que jamais... je comprends tes raisons, mais pardonne-moi, écoute-moi.

MADAME vÉRiLLAC, caressaiHe.

Chérie !...

BEPTUE

Jamais je ne pourrai aimer un autre homme que M. de Sandray.

MADAME VÉRILLAC

Épouse M. Papillon et aime qui tu voudras ; ce n'est pas mon affaire.

BERTHE

Oh! maman...

MADAME VÉRILLAC

Quoi? Dabord je suis stupide de discuter avec toi. Tu épouseras M. Papillon ; ton père et moi en avons décidé ainsi.

BERTUE, résolue.

Non!

MADAME VÉRILLAC

Oh ! c'est trop fort ! Dans la bourgeoisie, chez les honnêtes gens, les filles obéissent à leurs parents I... [Berllie pleure ) Tiens, je consens encore à te dire pourquoi tu dois renoncer au marquis... Si tu l'épousais, que ferais-tu le lendemain du mariage? Le lendemain, entends-tu?

BERÏUE

Nous partirions en voyage.

MADAME VÉRILLAC

Naturellement ! Petite sotte, avec quel argent payerez-vous le chemin de fer, l'hùlel. Je m'ar-

rèle là. Réponds !... Réponds, voyons. Combien as-tu dans ta poche?... Fouille-toi.

BERTUE

Je n'ai pas de poche.

MADAME VÉRILLAC, à part.

La robe moderne... C'est un symbole, cette robe. {Haut.) Tu as une bourse pour tes pauvres?

BERTUE

Oui... Elle est vide... Hier, j'ai tout donné à une brave femme malade qui a cinq enfants.

Tu as bien fait. Dieu te le rendra plus tard. Alors, tu n'as rien?

BERTUE

Non.

MADAME VÉRILLAC

Moi non plus. Ton père doit deux cent mille francs. Le marquis doit le double, si ce n'est le triple. Je le sais, je lui ai demandé son bilan lorsque le mariage était possible. Si le marquis partait, marié, sans régler ses comptes, ses bagages seraient saisis à la gare. Les fournisseurs ont dix jugements contre lui. Voilà. Épouse-le, maintenant.

BERTUE, un temps.

Il est vulgaire, M. Papillon.

MADAME VÉRILLAC

Tout lui appartient ici.

BERTQE

Il est mal élevé.

MADAME VÉRILLAC

Le domaine est une merveille.

BERTIIE

C'est un ouvrier.

Il est immensément riche... Tu t'appelleras madame Destouches.

BERTIIE

Oui, en un seul met.

MADAME VÉRILLAC

Tu en mettras deux. Personne ne protestera. C'est ainsi que se forment les beaux noms... Enfin, chérie, je n'ai plus qu'un mot à dire. Si tu épouses le marquis, il faudra travailler.

BERTHE

Oh!

MADAME VÉRILLAC

Dame ! réfléchis... Et tu ne sais rien faire.

BERTRE

Âh ! que je suis malheureuse I

MADAME VÉRILLAC

Tu seras la châtelaine du pays ; tu nous sauves de la honte... de la misère. Sauve-nous, Berthe 1 Sauve ton père... Quel rôle pour toi!

BERTHE, vaincue.

Eh bien, soit. Je le déteste, cet liomme, ce compagnon; je le hais, ce tailleur de pierres... je l'épouserai.

MADAME VÉRILLAC

Tu es un grand cœur, Berthe.

BERTIIE

Maintenant, tout m'est égal. Je m'abandonne à tes conseils. Précise. Que dois-je faire? Je t'obéirai mot pour mot.

MADAME VÉHILLAC

Précise... précise... Que veux-tu que je précise... C'est à toi de trouver ce qu'il convient de faire à un moment donné. Cela dépend des circonstances... de mille choses... Sois aimable avec lui.

BEBTUE

Mais je le suis.

MADAME VÉRILLAC

Sois-le davantage... Sois un peu coquette, c'est permis... Ne le repousse pas, ce garçon... Sois familière...

BERTHE

Je suis familière, maman, je ne le repousse pas. Nous jouons ensemble... Nous courons ensemble, il me prend par la main.

MADAME VÉRILLAC

Bon.

BERTHE

Il méprend parla taille.

MADAME VÉRILLAC

Bon!

BERTHE, confuse.

Hier, dans le parc, j'étais seule avec lui, il m'a embrassée.

MADAME VÉRILLAC

Ah!...

Dans le cou.

BERTIJE

MADAME VERILLAC

C'est la première fois qu'il t'embrasse ainsi ?

BERTHE

Dans le cou, oui maman. Dois-je l'embrasser aussi?

MADAME VÉRILLAC

Tu me fais des questions ridicules... Je ne sais pas... C'est à toi d'apprécier. Il est des pudeurs que tu dois respecter chez ta mère, des choses que tu dois comprendre d'instinct, sans me forcer à les dire. Je t'ai donné de l'instruction, des principes, c'est à toi de t'en servir, de juger. Les filles bien élevées savent jusqu'oii elles peuvent aller, oîi elles doivent s'arrêter, font certains actes, certains gestes, dont elles ne parlent jamais. C'est imprévu, c'est spontané, c'est passé

et c'est fini. C'est à cela que les hommes se laissent prendre.

BERTHE, résolument.

Maman, je ferai ce qu'il faudra I

Songe à notre départ, à la marquise triomphante !

BERTllE

Maman! Tu seras contente de moi. {Elle son.)

MADAME VÉRILLAC

Enfin! Ah! c'est dur de faire le bonheur de sa fille!

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