SCÈNE IX MADAME VÉRILLAC, BERTHE
MADAME VERILLAC
As-tu vu M. Papillon?
!S6 PAPILLON
BElîTllE --
Oui, il est avec papa, avec Gaston.
>IADAME VIÏRILLAC
Je vais te parler comme on parle à une grande fille honnête et fine comme toi... sérieuse etintelligente comme toi. Sais-tu où nous en sommes? Non, tu ne le sais pas. Nous sommes ruinés! De plus, nous avons des dettes que nous ne pourrons jamais payer. Il faut que nous remboursions à M. Papillon tout l'argent que nous avons dépensé depuis que nous sommes ici... De plus, M. Papillon va épouser Louise, et nous allons être contraints de partir, couverts de ridicule.'
BEKTUE
Mon Dieul
MADAME VÉRILLAC
Ton père sera mis à la retraite d'office, et nos amis se feront un devoir de nous accabler, même par télégramme, des marques de leur sympathie !
liERTHE
C'est affreux!
Voilà la situation, ma fille I
BERTiiE, pré/e à pleurer.
Maman !
MADAME VÉRILLAC
Pas d'émotion; ce n'est guère le moment .. Ce que je dis va arriver si nous laissons aller les
événements... mais, si nous savons nous mettre en travers, si tu veux, toi surtout, cela n'arrivera pas.
BERTflE
Que faut-il faire?
MADAME VÉRILLAG
Songe à la situation! La fortune dépasse quinze millions au minimum !
BERTUE
Je suis prête, maman, dis...
MADAME VÉRILLAG
Nous sommes ruinés, disqualifiés. {Temps.) Il faut que M. Papillon t'épouse.
BERTUE
Mais je ne l'aime pas!
MADAME VÉRILLAG
Gela ne fait rien.
BERTUE
Oh ! maman, c'est Gaston que j'aime !
MADAME VÉRILLAG
Gaston est comme nous, ruiné.
BERTUE
Ça m'est égal, je l'aime, nous nous aimons. C'est lui que je veux épouser.
MADAME VÉRILLAG
Non.
BERTHE
Si, maman.
MADAME VÉRILLAC
Voyons, Berthe, pas d'enfantillage! Mon Dieu! si tu pouvais comprendre! Je te dis que M. de Sandray est comme nous, tout à fait comme nous, et nous, nous n'avons rien, ce qui s'appelle rien, sauf des dettes!
BERTUE
Ma chère maman, je t'en supplie !... Jaime Gaston, lui, il m'adore, il me le disait ici même, il n'y a qu'un instant... Ce qu'il fait pour moi est un acte de chevalerie; il me prend pauvre, lui, marquis de Sandray.
MADAME VÉRILLAC
Il est plus ruiné que nous.
BERTHE
Non, maman . Un homme comme lui trouve toujours une riche héritière. Il m'aime, je l'aime.
MADAME VÉRILLAC
Mais, petite malheureuse, tu ne comprends donc rien? tu es comme ton père. Lui, il veut mettre Papillon à la porte, ou se sauver, je ne sais pas. Toi, tu veux épouser le marquis. BERTOE, résolue.
Oui, maman.
MADAME VÉRILLAC
Le marquis ne t'aime pas, puisqu'il faut tout te dire.
niT LYONNAIS LE JUSTE 89
BERTOE
Pourquoi veut-il m'épouser, alors?
MADAME VÉRILLAC
Pour que Papillon ne songe pas à toi, mais à sa sœur Louise. Comprends-tu, enfin ?
BERTilE
C'est faux I C'est impossible !
MADAME VERILLAC
Sainte candeu
BERTUE, en larmes.
Je l'aime ! je l'aime ! [Elle pleure.)
MADAME VÉRILLAC, ClffectueUSe.
Pleure, ma chérie, cela soulage toujours. (Temps.) Crois-tu que je ne le désirerais pas autant que toi, ce mariage? Ma fille marquise ! Ma petite Berthe, ma petite Berthe de rien du tout qui devenait madame la marquise de Sandray, qui avait des aïeux aux croisades... Et tu as de qui tenir, toi aussi, car nos parents, nos grands-parents, nos arrière-grands-parents, n'ont jamais rien fait, tous fonctionnaires ! C'est presque de la noblesse. Ah! oui, je le regrette ce mariage ! c'était l'ascension dernière.
IJEHTIIE
Maman, tu es une bonne mère, je le sais, je le sens mieux que jamais... je comprends tes raisons, mais pardonne-moi, écoute-moi.
MADAME vÉRiLLAC, caressaiHe.
Chérie !...
BEPTUE
Jamais je ne pourrai aimer un autre homme que M. de Sandray.
MADAME VÉRILLAC
Épouse M. Papillon et aime qui tu voudras ; ce n'est pas mon affaire.
BERTHE
Oh! maman...
MADAME VÉRILLAC
Quoi? Dabord je suis stupide de discuter avec toi. Tu épouseras M. Papillon ; ton père et moi en avons décidé ainsi.
BERTUE, résolue.
Non!
MADAME VÉRILLAC
Oh ! c'est trop fort ! Dans la bourgeoisie, chez les honnêtes gens, les filles obéissent à leurs parents I... [Berllie pleure ) Tiens, je consens encore à te dire pourquoi tu dois renoncer au marquis... Si tu l'épousais, que ferais-tu le lendemain du mariage? Le lendemain, entends-tu?
BERÏUE
Nous partirions en voyage.
MADAME VÉRILLAC
Naturellement ! Petite sotte, avec quel argent payerez-vous le chemin de fer, l'hùlel. Je m'ar-
rèle là. Réponds !... Réponds, voyons. Combien as-tu dans ta poche?... Fouille-toi.
BERTUE
Je n'ai pas de poche.
MADAME VÉRILLAC, à part.
La robe moderne... C'est un symbole, cette robe. {Haut.) Tu as une bourse pour tes pauvres?
BERTUE
Oui... Elle est vide... Hier, j'ai tout donné à une brave femme malade qui a cinq enfants.
Tu as bien fait. Dieu te le rendra plus tard. Alors, tu n'as rien?
BERTUE
Non.
MADAME VÉRILLAC
Moi non plus. Ton père doit deux cent mille francs. Le marquis doit le double, si ce n'est le triple. Je le sais, je lui ai demandé son bilan lorsque le mariage était possible. Si le marquis partait, marié, sans régler ses comptes, ses bagages seraient saisis à la gare. Les fournisseurs ont dix jugements contre lui. Voilà. Épouse-le, maintenant.
BERTUE, un temps.
Il est vulgaire, M. Papillon.
MADAME VÉRILLAC
Tout lui appartient ici.
BERTQE
Il est mal élevé.
MADAME VÉRILLAC
Le domaine est une merveille.
BERTIIE
C'est un ouvrier.
Il est immensément riche... Tu t'appelleras madame Destouches.
BERTIIE
Oui, en un seul met.
MADAME VÉRILLAC
Tu en mettras deux. Personne ne protestera. C'est ainsi que se forment les beaux noms... Enfin, chérie, je n'ai plus qu'un mot à dire. Si tu épouses le marquis, il faudra travailler.
BERTHE
Oh!
MADAME VÉRILLAC
Dame ! réfléchis... Et tu ne sais rien faire.
BERTRE
Âh ! que je suis malheureuse I
MADAME VÉRILLAC
Tu seras la châtelaine du pays ; tu nous sauves de la honte... de la misère. Sauve-nous, Berthe 1 Sauve ton père... Quel rôle pour toi!
BERTHE, vaincue.
Eh bien, soit. Je le déteste, cet liomme, ce compagnon; je le hais, ce tailleur de pierres... je l'épouserai.
MADAME VÉRILLAC
Tu es un grand cœur, Berthe.
BERTIIE
Maintenant, tout m'est égal. Je m'abandonne à tes conseils. Précise. Que dois-je faire? Je t'obéirai mot pour mot.
MADAME VÉHILLAC
Précise... précise... Que veux-tu que je précise... C'est à toi de trouver ce qu'il convient de faire à un moment donné. Cela dépend des circonstances... de mille choses... Sois aimable avec lui.
BEBTUE
Mais je le suis.
MADAME VÉRILLAC
Sois-le davantage... Sois un peu coquette, c'est permis... Ne le repousse pas, ce garçon... Sois familière...
BERTHE
Je suis familière, maman, je ne le repousse pas. Nous jouons ensemble... Nous courons ensemble, il me prend par la main.
MADAME VÉRILLAC
Bon.
BERTHE
Il méprend parla taille.
MADAME VÉRILLAC
Bon!
BERTHE, confuse.
Hier, dans le parc, j'étais seule avec lui, il m'a embrassée.
MADAME VÉRILLAC
Ah!...
Dans le cou.
BERTIJE
MADAME VERILLAC
C'est la première fois qu'il t'embrasse ainsi ?
BERTHE
Dans le cou, oui maman. Dois-je l'embrasser aussi?
MADAME VÉRILLAC
Tu me fais des questions ridicules... Je ne sais pas... C'est à toi d'apprécier. Il est des pudeurs que tu dois respecter chez ta mère, des choses que tu dois comprendre d'instinct, sans me forcer à les dire. Je t'ai donné de l'instruction, des principes, c'est à toi de t'en servir, de juger. Les filles bien élevées savent jusqu'oii elles peuvent aller, oîi elles doivent s'arrêter, font certains actes, certains gestes, dont elles ne parlent jamais. C'est imprévu, c'est spontané, c'est passé
et c'est fini. C'est à cela que les hommes se laissent prendre.
BERTHE, résolument.
Maman, je ferai ce qu'il faudra I
Songe à notre départ, à la marquise triomphante !
BERTllE
Maman! Tu seras contente de moi. {Elle son.)
MADAME VÉRILLAC
Enfin! Ah! c'est dur de faire le bonheur de sa fille!