‹ Papillon, dit Lyonnais le Juste; pièce en trois actesChapitre 36 sur 52 · MADAME VÉRILLAC, LE MARQUIS. VÉRILLAC · texte numérisé non relu

MADAME VÉRILLAC, LE MARQUIS. VÉRILLAC

LE MARQUIS, gaiement.

Tant pis pour le costume, pour l'heure, pour l'endroit; tant pis pour le protocole et toutes les formules et tous les usages. Je vais vous dire ce que j'ai sur les lèvres depuis quinze jours, ce qui m'emplit le cœur, ce qu'il faut absolument que je vous dise.

MADAME VÉRILLAC

Inutile, je le sais.

LE MARQUIS

Hé!

MADAME VÉRILLAC

Oui, mon ami. Vous aimez BerLhe, elle vous aime également. Vous venez nous la demander en mariage.

LE MARQUIS

Oui.

MADAME VÉRILLAC

Nous vous la refusons. Vous ne pouvez pas épouser notre fille. [Geste du marquis.) Des explications sont inutiles, ou plutôt elles tiennent dans un mot : nous sommes ruinés, vous aussi.

LE MARQL'IS

Qu'importe! j'aime mademoiselle Berthe.

MADAME VÉRILLAC

Sans doute, mais la question n'est pas là! Nous ne pouvons plus, hélas! nous contenter de ces équivoques de bon ton, de ces atténuations de langage qui sont le charme de notre société; nous nous devons malheureusement la vérité tout entière. Comment nourririez -vous notre fille? Comment l'habilleriez-vous? Mon ami, nous avions fait un beau rêve, M. Papillon nous a réveillés. C'est fini... C'est bien fini. Berthe vous serait une surcharge dans la nécessité où vous êtes de travailler.

LE MARQUIS, fvoissé.

Ah! permettez...

MADAME VÉRILLAC

Soit... soit... Mais nous n'accepterons jamais, nous ne pouvons pas accepter que notre fille vive d'emprunts, d'expédients.

LE MARQUIS

Mais, madame...

VÉRILLAC

Mais quoi! monsieur... Vous n'avez pas de rentes. Vous n'avez pas de situation officielle... Vous n'avez ni emploi, ni métier... Vous n'avez pas de ressources...

LE MARQUIS, fièrement.

Je suis le marquis de Sandray.

VÉRILLAC

C'est très beau, mais... c'est insuffisant pour nous qui sommes pauvres. Restons-en là!...

MADAME VÉRILLAC

Nous nous devons la vérité, vous dis-je.

LE MARQUIS

Eh bien, soit! Madame Vérillac a raison, nous nous devons la vérité. 11 faut bien s'entendre. Nous jouons au plus fin, et nous jouons Papillon. A quoi bon des mensonges inutiles? Ai-je triché? Nos moyens sont égaux. Votre fille d'un côté^ ma sœur de l'autre.

VÉRILLAC

Je vous ai reçu avec bienveillance et vous apportez le trouble dans ma maison.

î)8 PAPILLON

LE MARQUIS

Dans la maison de Papillon. Ce n'est pas la même chose. Soyons précis.

VÉRILLAC

Vous cherchez à me nuire.

LE MARQUIS

Du tout. Je désirais épouser votre, fille, je le désire encore. Et j'ai l'honneur, une seconde fois, de vous demander sa main.

VÉRILLAC

Ma fille épousera M. Papillon,

LE MARQUIS

Alors, que me reprochez-vous ^

VÉRILLAC

D'empêcher le mariage. Je ne vous ai jamais promis la main de Berthe. Je vous ai reçu avec courtoisie dans cette demeure, quand je pouvais la considérer comme mienne. Oii prenez-vous le droit de contrecarrer mes projets? M Papillon doit épouser sa cousine, ma fille Berthe, c'est naturel, c'est dans l'ordre des choses nouvelles, créées par le changement de la situation. En galant homme, en noble marquis que vous êtes, vous devez vous retirer.

LE MARQUIS

L'argument me paraît faible, même en ce qui me concerne. Ma sœur, dans tous les cas, n'a vis-à-vis de vous ni engagement, ni obligation.

Mais qu'elle songe donc à l'énormité de cette mésalliance !

LE MARQUIS

Plus mauvais encore, l'argument ! Les mésalliances d'aujourd'hui. . .

VÉRILLAC

Oui... cela devient la i-ègle dans votre monde. Ce n'est pas beau.

LE MARQUIS

Dites donc, quand un marquis ruiné épouse une charcutière riche à millions, il donne en échange un titre sans autorité, sans privilège...

VÉRILLAC

Sans prestige...

LE MARQUIS

D'accord, il ne donne rien, mais il empoche les millions de la charcutière. Quel est le plus vaniteux, quel est le plus bête des deux ?

VÉRILLAC

La bourgeoisie subit une évolution ; elle élève son rang social ; tandis que votre sœur aspire vraiment à descendre.

LE MARQUIS

Ce sont des mots. Ma sœur aime Papillon, et l'amour, vous savez...

VÉRILLAC

Allons donc!... de l'amour pour Papillon...

Elle ! Mais Papillon lui déplaît comme il déplaît à moi-même, à Berthe, à vous, à ma femme, à Baptiste, à tout le monde. Papillon nous dégoûte tous, parce que c'est une brute, parce quil est vulgaire, parce que c'est un ouvrier... vous le savez bien.

LE MARQUIS

Mais Berthe ?

Berthe Tépouse parce que cela est indispensable. Nous avons pris ici une position que nous devons garder malgré nous. Nous ne pouvons pas partir, c'est impossible. Jai examiné la question, allez, et ce n'est pas la fortune de Papillon qui me tente, croyez-le bien. Ma fille ira à l'autel comme on va au sacrifice. Elle se dévoue. C'est un caractère d'élite, une âme supérieure... Écoutez, marquis. (// lui prend le bras.) J'ai infiniment destime pour vous... Berthe épousera Papillon. Il le faut. Ce mariage est fatal. Je saurai reconnaître votre attitude. Je sais ce que j'aurai à faire, mon ami. et pour vous et pour votre sœur. [Le marquis reste rêveur.) Voilà la vraie solution. iPathe entre.)

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