LES ÉTUDES DÉMOTIQUES, PARTICULIÈREMENT EN FRANCE. VII
à l’Institut Catholique, ses nombreux acquêts de démotisant risquaient de tomber en déshérence, et sa spécialité de devenir exclusivement un article d'importation.
C’est alors qu'à mon retour d'Égypte, au printemps de 1913, mon attention a été attirée sur la lacune à combler, dans les conditions que j'ai déjà exposées (J. À., 1914, I, p. 143). Malgré une répugnance instinctive d'un instant, due à la fâcheuse réputation de la matière, les premiers essais, sans maître, ne m'ont pas découragé et j'y ai trouvé bientôt un intérêt des plus vifs. Mais le meilleur stimulant m'est venu de Berlin, à une époque où l’odeur de la poudre sèche était déjh dans l'air. C’est sous la forme d’une carte postale datée du 20 juillet 1914 et qui se termine par ces mots : « DaB sich nach REVILLOUTS Tode sobald wieder ein Demotischer in Frankreich gefunden hat, ist ja besonders erfreulich : welche Schätze an demotischen Texten in den Sammlungen Ihres Vaterlandes der Verüffentlichung harren, wissen Sie gewifs besser als ich.» C’est là mon viatique quand la route se fait trop dure, car les obstacles ne m'ont pas été ménagés, ainsi qu'on le verra plus loin.
Depuis 1914, la situation, au point de vue très spécial qui m'occupe, ne s’est pas éclaircie, car, outre G. MASPERO, nous avons encore perdu P. PIERRET et G. LEGRAIN, démotisants à leurs heures. Puis notre victoire à éloigné de sa chaire de Strasbourg W. SPIEGEL- BERG, le plus justement renommé des démotisants allemands, et cet évènement, heureux par tant d’autres côtés, nous crée, à coup sûr, de nouveaux devoirs. Reconstituer un groupe de démotisants actifs, éditer, dans la forme depuis longtemps réclamée par les critiques étrangers, les nombreux manuscrits de nos collections parisiennes, telle est la double tâche que je me suis assignée et à laquelle j'ai subordonné toutes autres considérations. Dans les deux ordres de faits, il y a, dès à présent, commencement de réalisation.
La répulsion éprouvée par les égyptologues à l'endroit du démotique est un sentiment, sinon général, du moins très répandu. Extrême difficulté de la lecture, incertitude et incohérence des résultats obtenus par les déchiffreurs, aridité et manque d’attrait des textes eux-mêmes, tels sont les thèmes sur lesquels s’est bâtie une légende qui fournit une résistance déconcertante. Et pourtant de rudes assauts ont été menés contre ces préjugés par les savants faisant le plus autorité. BRUGSCH, dès 1865, dans la préface de son édition du bilingue RHIND, soutenait avec âpreté contre S. BIRCH que, dans l’aide mutuelle que se pouvaient prêter les déchiffreurs des versions hiératique et démotique, le démotisant donnait plus qu'il ne recevait. (1) Vingt ans après, dans un long article intitulé Æine demotische Ehrenrettung (4. Z. XXI, p. 11 sqq), et adressé, cette fois, à son compatriote AD. ERMAN, BRUGSCH reprenait la même thèse avec plus de véhémence et de force persuasive. (2). Il est encore revenu incidemment sur cette question, qui lui était chère, dans son Thesaurus (p. 1040), dans son Aegyptologie (p. 121 sqq), et ailleurs. De même, REVILLOUT ouvre l'intro-
(1) Cf., tout récemment, W. SPIEGELBERG (À. Z., LVI, p. 3) : « Es zeigt sich hier einmal klar, welche wichtige Rolle das Demotische auch für das Verständnis der hieratischen und hieroglyphischen Texte der Spätzeit zu spielen berufen ist.»
(2) Voir la contre-critique de Max Mürrer, O. L. Z., Il p-23lsqd.
duction de sa Chrestomathie démotique par un paragraphe sur l’« Utilité des études démotiques ». Pour MASPERO, sa puissance de synthèse Favait fait voir juste quand, dès 1869, il écrivait, à propos des textes démotiques : «La langue dans laquelle ïls ont été rédigés mérite un examen approfondi. Intermédiaire entre le copte et l’égyptien classique, elle nous met sous les yeux tous les changements que le cours des siècles avait apportés dans la langue antique des Pharaons. » Et il s’est montré logique avec lui-même en donnant, dès l’année suivante, à la Bibliothèque de l'École des Hautes-Études (fase. 6), un traité « Des formes de la conjugaison en égyptien antique, en démotique et en copte», livre assurément vieilli, mais dont le titre comporte, à lui seul, une leçon qui n’a pas été assez entendue. On est surpris de voir, trente ans après, un ouvrage considérable, exhaustif même, comme le Verbum de K. SETHE, mettre à l'écart, sans justification et comme si c'était là une chose allant de soï, presque un millénaire du développement linguistique intermédiaire. Quels que soient le mérite et Futilité incontestables de ce vaste travail, il demeurera, à cet égard, une monstruosité, une sorte de mutilé volontaire. SETHE n'avait fait qu'obéir, comme tant d'autres, au préjugé courant. Depuis quelques années, il a élargi son point de vue et, devenu un adepte du démotique, il s'y est montré, sans tarder, l'égal des plus experts. Son exemple à la valeur d’une conversion et il faut espérer qu'il sera suivi. (1)
Dans un article de Scientia (décembre 1920, p. 456), j'attirais de nouveau l'attention sur l'importance du démotique comme trait d'union linguistique et scriptural entre égyptien hiéroglyphique et égyptien alphabétique. Veut-on, de cela, des témoignages d'autant plus probants qu'ils sont exprimés incidemment et en dehors de toute apologie du démotique ? En 1884, J. KRALL (Recueil, V, p. 84) disait du papyrus démotique Ne 31 de Vienne, connu sous le nom de «Poëme satirique», «dal er nahezu einen koptischenText in demotischem Gewande darstellt». Et, tout dernièrement, W. SPIEGELBERG (À. Z, LNI, p.5, 2. 5} allusion au démotique, «das freilich dem Neuägyptischen so nahe steht, da man es als em jüngeres Neuägyptisch bezeichnen kann ». Rien, mieux que ce rapprochement, ne peut montrer comment le démotique occupe le juste milieu entre la «xotyf) ramesside » et l’'écyptien d'époque chrétienne. Bien que l’évolution entre ces deux termes nous apparaisse parfois comme assez peu accentuée, bien que leur comparaison directe soit souvent possible et fructueuse, néanmoins les intermédiaires démotiques affirment tous les jours leur utilité pour l’élucidation d’une foule de problèmes qui, sans eux, demeureraient obscurs.
Quant au système d'écriture, il y a, si l’on veut, quelque chose de rebutant dans son incohérence, sa constitution visiblement toute de hasard, ce manque de plan d'ensemble qui dénote, chez ceux qui l’ont adopté et conservé mille ans, d'assez médiocres facultés d’analyse. Pourtant, ils s’en sont contentés. Il a suffi à leurs besoins longtemps après qu'ils eurent rencontré la perfection même en la matière sous la forme de l'alphabet orec. Et puis, C’est une écriture populaire; nous en possédons, en définitive, la clef, et les difficultés sont
(1) En 1910, W. Max Müzcer (0. L. Z., XIII, col. 213) blâmait, lui aussi, la carence d'un grand nombre d'égyptologues. IL est peu probable que sa remarque ait beaucoup contribué à vaincre les répugnances, car, l'instant d'avant, il qualifiait le démotique de système de sténographie tellement compliqué qu’on a peine à imaginer comment il a pu devenir une écriture populaire. Cf. encore O0. L. Z., IX, col. 100, où Max MÜLLER ne se montre.pas meilleur
avocat dans Ja même cause.
toutes de détail. Ne serait-il pas humiliant que les érudits modernes fussent arrêtés par des obstacles que des anciens, d’une culture tellement inférieure, franchissaient, pour ainsi dire,
sans y penser ?
Si MASPERO recommandait avec insistance l’utilisation linguistique des documents en écriture démotique, par contre, en 1870 du moins, montrait-il quelque dédain pour leur contenu : «des prières funéraires, des formules magiques hérissées de noms baroques, des contrats de vente et d'achat»; et il prenait un peu à son compte le jugement des personnes qui «pensaient que le résultat final ne valait pas la peine qu'il fallait se donner pour l'obtenir ». Certes, il ne se serait plus exprimé de la sorte à la fin de sa vie, car, à l'unique texte littéraire connu en 1870 s’en sont venus joindre plusieurs autres, d'importance égale, et dont, lui-même, il a donné des traductions minutieuses et élégantes. En outre, c’est seulement dans les quarante dernières années que la papyrologie grecque, à la suite de découvertes sensationnelles, a pris ce prodigieux développement qui en fera désormais l’auxiliaire indispensable de quiconque étudie par le menu les institutions et la vie privée de l'antiquité classique. Déjà l'éditeur des papyrus grecs de Paris, BRUNET DE PRESLE, et, après lui, REVILLOUT, s'étaient bien rendu compte du rôle que devait jouer le papyrus démotique parallèlement au papyrus grec. Aujourd’hui, grâce au déchiffrement d’un nombre considérable de contrats dans les deux langues, il y a, sur le terrain de l’histoire de la civilisation, mélange intime entre les deux disciplines, l’une classique, l’autre d’orientalisme ; et nul ne saurait dire si, le point de vue strictement linguistique à part, l'étude de cette classe de pièces démotiques relève davantage de l’égyptologie ou de l'hellénisme.
Aussi, comme il y a lieu de réagir contre la défiance que rencontre parfois linterprétation des documents démotiques, défiance provoquée jadis par une trop grande hâte à produire des résultats encore incertains et surtout par des polémiques inconsidérées. Quelle belle discipline au contraire, pour un esprit tant soit peu précis, est celle qui s’appuie, du côté philologique, directement sur la forme la mieux connue de la langue égyptienne, le copte, et d'autre part, sur cette histoire grecque qui procure les avantages attachés à un idiome et une littérature confinant à la perfection, et des mieux étudiés qui soient!
Devant un papyrus ou une inscription démotique, le déchiffreur est comme un assaillant en face d’un objectif éloigné, mais exactement délimité et qu'il doit conquérir sans le dépasser. ÂÀ-t-il ramené les éléments linguistiques de son texte à leurs équivalents coptes, et mesuré les menues différences; a-t-il établi la liaison avec son allié helléniste, dans la zone historique commune, et obtenu les correspondances des termes spéciaux, titres, noms propres, etc, sa tâche peut être considérée comme terminée. Il appartient à d’autres d'exploiter le succès. Au total, c’est une opération infiniment dure, maïs sans très grand aléa. Il faut fournir des efforts violents et renouvelés, s’acharner sur les nids de résistance; cependant, “une fois dans la position, on n’a guère à craindre d’en être délogé par un retour offensif, car, si l’on n’a pas été piètre tacticien, on doit, sur bien des points, approcher de très
près la certitude.
SOTTAS, Papyrus démotiques de Lille. b
x SOTTAS, Parv RUS DÉMOTIQUES DE . LE
Ce n'est pas tout. Bien qu’une telle proposition aît l'allure paradoxale, les études démotiques peuvent avoir aujourd’hui, au vingtième siècle, leur utilité pratique immédiate. Elles mettent à même de contribuer, presque sans préparation, aux essais de déchiffrement de la correspondance secrète. Il s’est avéré que l’entraînement acquis dans le domaine archéologique, au contact des textes les plus rébarbatifs, permettait d'arriver, après quelques semaines d'initiation, au niveau des cryptologues spécialisés. Et en effet, malgré l'apparence, il s'agit de deux gymnastiques de l'esprit des plus voisines. Je ne puis établir une comparaison de détail : une remarque très simple suffira. Rechercher la clef, ou plutôt les clefs superposées, d’un chiffrement, c’est partir de la compréhension nulle, pendant une période plus ou moins longue, pour aboutir, du moins dans le cas le plus favorable, à la compréhension totale et certaine. Que l’on se reporte à ce qui a été dit plus haut du démotique. On s’y heurte, dès l’abord, à des difficultés de lecture qui empêchent souvent de reconnaître, jusqu’à des mots isolés, et privent des ressources ordinaires du philologue, syllabaires, grammaires, lexiques, etc. Mis en face de ces textes, l’initié, comme le profane, ne sait parfois, pour employer l'expression vulgaire, mais typique, par quel bout les prendre. Il est réduit à procéder par tâtonnements, à tenter des essais qu'il poursuit ou abandonne, selon le résultat des vérifications. Et, en fin de compte, après être parti de très loin et avoir parcouru l’espace maximum dans cet ordre de recherches, il se trouve toucher presque à la certitude, en arrivant aux confins des domaines bien connus du copte et de l’hellénisme. Aïnsi, malgré l'extrême dissemblance des matériaux mis en œuvre, les méthodes sont sensiblement les mêmes, (1) et notre époque, affolée par l’amor sceleratus habendi, ne pourra pas reprocher au démotisant de demeurer captif dans sa «tour d'ivoire ».
B. Le présent ouvrage.
Fais pour le mieux avec ce que tu as.
(Amiral RONARO'H.)
Les dimensions indiquées dans les en-têtes sont d'abord la hauteur, puis la largeur. En cas de contour irrégulier, les nombres se réfèrent à la plus grande dimension verticale où horizontale. En photographiant, on a réduit le moins possible, et pas du tout dans certains Cas.
(1) Le P. KirCner, fondateur de la science égyptologique moderne, avait inventé, entre autres choses, un nouveau procédé de chiffrement. — J'ai été quelquefois surpris d'entendre exprimer par de bons esprits, évidemment abusés, cette opinion que nul système cryptographique n’est indéchiffrable. En théorie peut-être, et l’on en pourrait dire autant de tout langage inconnu et de tout «hiéroglyphe», puisqu'ils ont été jadis compris par des milliers d'individus et qu'il suffit d’un hasard heureux pour en livrer la clef à d’habiles chercheurs. Mais, dans la pratique, c'est autre chose, et, comme on dit, ceux qui parlent ainsi, je voudrais les y voir. « Les types généraux sont peu nombreux, mais le détail est d’une extrême complexité», cette remarque s'adapterait exactement à l’art cryptographique, bien qu'elle aît été écrite pour caractériser le langage ordinaire (A. MxrLrietr, Linguistique historique et linguistique générale, p. 20). En fait, la multiplicité des surchiffrements, le désordre voulu des vocabulaires, la rapidité des changements ne sont pas limités, si ce n’est par le danger que courent les correspondants de ne plus s'entendre eux-mêmes, quand ils sont dans l’impossibilité de communiquer «en clair» de temps en temps. Bien des systèmes sembleraient dépasser la capacité d'analyse des cerveaux les mieux doués, si l’on ne comptait sur les fautes de l'adversaire,