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le sourire le plus épanoui de son répertoire.

— Voilà une curiosité bien coupable ! s’écriet-elle; venez-vous donc pour être témoins d’une faiblesse, traîtresses que vous ôtes, ou pour la partager ? Monsieur, dit-elle en s’adressant au peintre, nous ne formerons qu’une famille, ce serait charmant de nous peindre tous.

— Un instant, Madame ! s’écrie Madame Quellot, nous ne sommes venues que pour être spectatrices.

— Oui, Madame, dit sèchement Âlice, nous ne sommes toutes venues que pour voir.

Et elle appuie sur le mot toutes.

Napo, qui a repris un peu de son sang-froid, propose de montrer à ces curieuses ses collections de dessins précieux et de croquis.

La gl^ce est rompue ; on ne songe plus au portrait. L’artiste se livre tout entier ; ce qu’avait craint Madame de Saint-Hangest est arrivé naturellement et malgré elle.

Voyez tout ce monde attaché aux lèvres du bon réaliste qui retrouve dans le souvenir de ses voyages toutes les impressions qui frappé-

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rent son imagination ardente, son cœur chaud et généreux. Il parle et on oublie le lieu et l'heure. Il est éloquent, car la situation et le désir de plaire lui viennent en aide ; ses traits mobiles passent par tous les degrés qui vont de la mélancolie au sourire. Il va et vient au hasard de son caprice dans le musée cosmopolite de sa mémoire, choisit ceci, repousse cela, et, sans songer à produire aucun effet, ému seulement par ses propres paroles, il séduit, entraîne et attendrit son auditoire.

De temps à autre, il cherche dans les yeux N attentifs d’Alice un encouragement. Ceux-ci lui sourient. Il n’y a pas jusqu’à la baronne et à monsieur son fils qui ne soient sous le charme, et qui n’écoutent de tout leur pouvoir ce conteur des mille et une nuits.

Quant à Clodomir, on peut dire qu’il boit les paroles de Napo. Le soir tombait que celuici parlait encore, et qu’il fallut s’arracher à la magie de ses récits. On s’en alla deux par deux à travers le jardin jusqu’à la rue. Alice et Napo se trouvèrent comme par hasard les derniers.

Napo la contemplait marcher et rêvait au paradis terrestre. Alice s’arrêta tout-à-coup, et, regardant en face le jeune peintre, lui dit :

— Monsieur, vous avez jeté l’autre jour une fleur chez nous, pour qui ?

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— Pour vous, Mademoiselle, dit Napo très ému.

— Vous m’aimez donc, fit-elle doucement, • car elle comprenait que cet amour timide chez un homme fort était une vraie passion.

— Plus que je ne puis dire, Mademoiselle, répondit-il simplement.

— Eli bien ! ne jetez plus de fleurs et méfiezvous de la baronne. Venez ce soir dans votre jardin j’ai à vous parler; jusque-là, ne pensez pas mal de moi.

Elle partit, laissant Napo beaucoup plus près du ciel que de la terre et à moitié fou de sa joie.

Centrée chez elle, Madame de Saint-Hangest s’approcha de son fils, et lui tint à peu près ce langage.

— Tenez ! vous me faites pitié. Au moins nous avons ce soir gagné tous deux quelque chose : vous de savoir ce que c’est qu’un homme et moi de savoir mieux que jamais ce que c’est qu’un sot.

Puis elle lui tourna le dos.

Gela mil le comble au dépit d’Aristide ; c’était pourtant le roi du dandysme à Avesnes ; mais là comme ailleurs un trône ne console pas.

A l’hôtel Quellot, Nina, qu’on n’avait point regardée, pleurait dans sa chambre. La mère di-

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sait à sa fille : <t Au prochain bal, nous inviterons .ce jeune peintre. 1

Alice se mit à rire, car elle était la première à savoir que, depuis dix ans, ce bal était prochain.

En effet, tout compte fait, .cela coûtait trois cents francs, et dans l’hôtel Quellot, trois cents francs faisaient aller le ménage pendant quarante-trois jours. C’est la raison qui faisait que le prochain bal était et sera toujours un mirage pour les danseuses altérées d’Avesnes.

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Voilà une manière d’être de jeune fille qui trouvera plus de contradictions que d’approbateurs. Pourquoi ne ferions-nous pas copime nos voisins les Anglais qui, parmi tant de mauvaises, ont tant de bonnes choses ? Pourquoi u’admettrionsmous pas qu’une enfant énergique et pure puisse exprimer vis-à-vis d’un honnête homme sa pensée franche et sans détour. Cette réflexion est bien risquée en langue française, quand tout l’esprit de Beaumarchais n’a point prouvé que cadenasser les filles n’est pas le bon moyen de les enchaîner. Au moins n’est-ce pas une critique de l’ordre de choses

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établi, que de piéférer la vertu sincère et libre à la vertu sincère et cloîtrée. D’ailleurs, lorsque, dans toutes nos villes de France, on sera moins exposé à rencontrer cette dame un peu débraillée, qui est la morale actuelle, nous pensons que les jeunes filles auront de plus longues lisières, et que cette nouvelle face de l’abolitionisme aura son tour.

Le soir venu Napo, accoudé sur le mur . mitoyen qui séparait des choses si différentes, la maison Quellot et la maison Guignet, Napo regardait depuis quelques instants les nuages voiler et découvrir la patronne des chastes amours, la Phœbé des anciens, autrement dit cette bonne lune, témoin de tant de choses qu’elle n’a jamais révélées ; quand un frôlement de soie sur le gravier trahit l’arrivée d’Alice.

A Paris, notre peintre faisait partie de ce monde interlope qui se recrute dans les artistes et dans ces femmes légères, dont le cœur a des besoins étrangers à ceux de la bourse et qui cachent l’amant pour rire, c’est-à-dire pour aimer, derrière l’amant pour de bon, c’est-à-dire celui pour les fournisseurs.

Il n’avait jamais mis le pied dans ces salons où s’agite ce viveur séduisant qu’on nomme l’homme à bonnes fortunes. Les siennes, mon Dieu, entre garçons, il pouvait en parler sans

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indiscrétion. Ses rendez-vous se donnaient en plein jour dans la rue ou chez Vachette, entre la poire et le fromage, On montait chez lui le soir, avec une chanson bien sonore et bien révélatrice, et le mystère qui s’attache aux amours s’enfuyait tout effrayé. Que voulez- vous, il ne connaissait pas ces fines jouissances du cœur. Mais il n’en faut pas conclure que, pour se griser avec du vin bleu, il ne pût s’enivrer avec du Chambertin.

C’était donc son premier rendez-vous. Il aimait enfin. Aux ardeurs dusang se mêlaient ces joies de l’âme si profondes qui amènent à la surface le meilleur du cœur humain. Napo était heureux, et il eût alors embrassé son plus grand ennemi.

— Êtes- vous là, Monsieur ? demanda la voix tremblante de la jeune fille.

— Oui, Mademoiselle, me voici, répondit-il.

— Mon Dieu I que devez- vous croire en me voyant ici, à pareille heure, à l’insu de mes parents I Si je n’avais à vous parler sérieusement, je vous jure que je n’aurais jamais consenti à ce

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que je vous ai moi-môme proposé ; mais ici la nécessité a fait loi.

— 0 Mademoiselle, comment me jugez- vous capable de penser mal de vous, vous sur qui j’ai porté toutes sortes d’affectations et toutes sortes d'espoirs, qui eu quelques jours êtes devenue le but essentiel de ma vie ? Je vous écoute, je vous aime et ne vous laisserai blâmer de qui que ce soit.

— Ainsi vous voulez m’épouser ? Savez-vous que cela n’est pas facile ? Et d’abord êtes-vous riche ?

Napo sourit à cette question naïve.

— Mais, reprit-il, oui et non. Riche pour moi

riche au jour le jour, oui je le suis, grâce à mon travail. «

— C’est bien, mais savez-vous que mon père vous demanderait une dot ; savez- vous que je dois épouser M. de Saint-Ilangest qui a autant d’argent que moi ? — Quand il vous faudra établir un chiffre, que direz-vous ?

— Je ne sais pas, Mademoiselle, je n’y ai point songé.

— Mais alors, Monsieur, sachez qu’il vous refusera, et que me voilà forcée de devenir la femme de cet affreux avocat que je déteste !

EHes larmes lui vinrent aux yeux.

Vous allez me croire bien intéressée ; mais

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je vous assure, Monsieur, que, si j’étais ma maîtresse, je vous épargnerais toutes ces questions.

— Mademoiselle, je parlerai à mon père ; il partagera avec moi la fortune de ma mère, car il m’aime plus que tout au monde, et mon bonheur dépend de ce sacrifice.

— Bien vrai, Monsieur ?' alors c’est un brave homme que je soignerai, que j’aimerai comme une fille. Voilà un obstacle de moins. Savez-vous maintenant pourquoi Madame de Saint-Hangest allait chez vous ?

— Mais, Mademoiselle, pour son portrait.

— Non pas, je suis sûre qu’elle s’est doutée que vous me faisiez la cour, dit-elle en rougissant, et qu’elle est allée s’en assurer.

Cette belle découverte mit Napo dans une si grande colère, qu’il frappa du poing la muraillle en s’écriant : Ah ! si j’en étais sûr I

— Seriez-vous méchant ? lui dit Alice un peu épouvantée ; il ne faut pas vous mettre ainsi en colère, vous me feriez peur.

— Je ne me fâche pas, Mademoiselle, dit Napo, tout honteux, et redevenu doux comme un mouton.

— Il faut choisir une autre place pour vos séances.

— Faites mieux, Mademoiselle, venez y assis-

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ter chaque jour avec votre mère et votre cousine.

je le veux bien ; mais il ne faudra pas me

regarder toujours comme tantôt. Comment faire, mon Dieu, pour que M. Aristide ne veuille plus de moi?

Oui, dit naïvement Napo, comment ferez-

vous.

Au fait, le meilleur moyen est encore de ne plus vouloir de lui.

— Vous en parlez à votre aise ; mais sa mère qui règne chez nous, à laquelle chacun obéit ; mon père, ma mère, et jusqu’à Nina, qui depuis quelques jours lui sourit à tout propos, l’embrasse et le cajole, tout ici contribue à me rendre malheureuse.

— C’est délicat, dit Napo ; si vous voulez, j’irai trouver ce Monsieur, et je lui défendrai de votre part et de la mienne de mettre les pieds chez vous sous peine de lui couper les oreilles.

Y pensez-vous ? Monsieur ! Mais alors, vous

qui n’avez pas déjà une si bonne réputation, vous vous perdrez tout à fait dans l’esprit de ma mère ; et alors, moi aussi, je sôrai. perdue, car on me forcera d’épouser l’autre.

Mais alors comment faire? Je ne puis pourtant pas vous enlever ! Voilà, ajouta-t-il tristement, ce que c’est que d’ètre riche ; si vous étiez

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pauvre autant que vous êtes belle, Alice, ce serait bien différent, et cette intrigue ne s’enroulerait pas autour de vous.

Au fait ! mais j’y songe, Mademoiselle, j’ai trouvé le moyen.

— Dites-le vite.

— Ecoutez, je vais proposer à votre père de vous prendre sans dot, et lui offrir de déposer la mienne entre ses mains. Je travaillerai, je deviendrai ri$he, car les temps sont bons pour notre art, et je vous jure que vous serez bien heureuse.

— C’est une idée cela, Monsieur, mais d’abord il faudra plaire à ma mère. Tous les jours nous viendrons ici, vous devez savoir comme on aime l’économie chez nous.

Il faudra vanter cette vertu-là.

— Ah !• Mademoiselle, je ferai mieux ; cette vertu deviendra la mienne, et certes, ce ne sera pas sans mérite, car je fus toujours un peu prodigue.

— Eh bien ! voilà ce que j’avais à vous dire. Je me sauve maintenant. Soyez sage, soyez discret, et adieu.

— Un mol encore, Mademoiselle, je vous en prie, dit Napo les mains jointes, voilà une conversation bien grave pour un amoureux et une jeune fille. Je voudrais vous adresser une défi

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mande ; mais ne vous fùchorez-vous pas ?

— Cela dépend, Monsieur.

— Je vous ai dit que je vous aimais, dit la voix émue de Napo.

— Oui, Monsieur, vous me l’avez dit.

— Eh bien 1 je vous supplie à genoux de me dire si je suis aimé ? murmura-t-il.

* Si Phœbé, qui aime les vierges, ne l’eut cachée, vous eussiez vu monter à la figure d’Alice un nuage rose qui s’étendit de l’u^e à l’autre tempe, sous les boucles blondes qui voilaient son cou.

Elle ne répondit pas.

— Oh ! dites, Alice, dites-le 1 vous hésitez ? Oh 1 je vous en prie ! ne partez pas et dites que vous m’aimez !

— Eh bien I oui ! murmura-t-elle si bas que le jeune homme, penché vers elle, devina plutôt qu’il n’entendit.

Et déjà la jeune fille avait disparu dans l’ombre que Napo, les deux mains sur ses lèvres, envoyait du fond de son cœur le plus ardents de ces baisers invisibles qui, pourtant, ont brûlé bien des cœurs.

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Sur la porte de la maison, Alice trouva Nina toute en larmes.

— Qn’as-tu ? lui dit-elle.

— Je n’ai rien.

— Mais tu pleures ?

— Cela se passera, laisse-moi ici et rentre, j’ai besoin d’être seule un instant.

— Nina, ceci est un enfantillage, tu as du chagrin et tu vas me le dire bien vite. On diminue sa peine de moitié en la confiant à son amie.-

— Nicette, continua l’autre, en sanglottant, je vais retourner demain chez mon père.

— Mais cela devient sérieux, dit Alice en passant son bras autour du cou de la jeune fille, et l’attirant contre elle.

— Alors Nina se cacha tout-à-fait la tête dans la robe de sa cousine et pleura de tout son cœur, au point de ne pouvoir plus parler...

Alice, sérieusement alarmée, voulait appeler à l’aide.

— Laisse, lui dit Nina, laisse, je t’en prie, il ne faut pas que d’autres que toi me voient

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pleurer. D’ailleurs c’est Uni, dit-elle entre deux hoquets.

— Mais voyons, qu’y a-t-il donc?

— Il y a que j’étais jalouse et que je t’ai suivie dans le jardin, que j’ai entendu tout ce qui s'est passé entre toi et lui, et que maintenant j’ai bien du chagrin.

— Et pourquoi cela te fait-il de la peine ? dit Alice en souriant.

— Oh ! si tu savais ! Madame de Saint-Hangest m’avait dit que c’était moi qu’il aimait...

— Oh 1 la méchante vipère ! ne put s’empêcher de dire Alice, qui eût tout pardonné avant cela.

— Je l’ai cru. J’ai pensé que la fleur était pour moi. Aujourd’hui, il n’a regardé que toi. J’ai cru que tu faisais la coquette par envie, je t’ai accusée d’être méchante et sans cœur. Mais, ajouta-t-elle en l’embrassant, je vois bien, à présent, que c’est toi qu’il aime, et je ne l’aime plus, fit-elle avec effort. Je ne pleure plus, vois, je ris même, et son sourire était triste comme un rayon de soleil perdu dans un orage.

Nicette, je t’en prie, ne parle à personne de tout cela.

— Sois-tranquille, Nina, je te vengerai, car c’est infâme de t’avoir ainsi mise en jeu et soufflé de telles idées, le tout pour faire triompher

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son Aristide. Je les hais tous les deux. Oh!

troubler le cœur de cette pauvre enfant, l’exposer aux regrets, aux souffrances, lui mentir avec cette impudeur ! Et j’aurais, j’accepterais pour belle-mère une telle femme, je lui donnerais le même nom qu’à ma propre mère ! Oh non ! mon sang tout entier se révolte à cette seule supposition.

Écoute, Nina, c’est parole donnée, je ne veux pas d’esclandre, mais retiens que je ne serai pas, que je ne veux pas être la femme /le M. de Saint- Hangest, quoi qu’il arrive. J’essaierai d’amener peu à peu ma famille à considérer cette union comme antipathique à tous mes goûts comme à tous leurs intérêts. Ah ! vous voulez la guerre, madame la baronne, eh bien ! vous l’aurez, et si vous n’avez d’autre paix à m’offrir que le contrat de mariage de votre fils à signer, les hostilités seront longues.

— Là dessus, charmante dans sa colère, vibrante dans toute sa personne comme une harpe dont on vient d’ébranler violemment les cordes, elle entra dans lesalon. Là. M. Aristide, madame Quellot et madame la baronne, faisaient le whist avec un mort. M. Quellot lisait toujours le Monde.

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Quapd la partie fut terminée, la baronne se leva et s’approcha de Nina, qui poussait encore de gros soupirs. En la voyant venir, Alice se pencha vers elle.

— Feins d’ignorer tout ce que tu sais, lui dit-elle, et avoue-lui seulement que, malgré sa défense, tu m’as‘ prise pour confidente... je me charge du reste.

Puis, sous’ prétexte de faire servir le thé, elle sortit du salon.

La baronne s’assit auprès de Nina et lui dit :

— Eh bien ! voilà, j’espère, de bonnes heures que celles de cette après-midi, et qui méritent qu’on les regrette. — N’est-ce pas qu’il est charmant ?

— Oui, Madame ; je me suis on ne peut plus intéressée à ses récits ; il raconte d’une façon vraiment merveilleuse.

• — Quelle finesse ! quelle verve! Comme on voit que cet homme sent au moins aussi bien qu’il comprend, et que cette nature passionnée doit aimer de toute son àme. Je suis sûre, mon enfant, que sa femme sera bien heureuse.

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— Je le crois aussi, Madame.

— Il m’a semblé l’avoir aperçu causant avec Alice ; j’ai pensé que vous étiez le sujet de l’entretien.

— J’ignore, Madame, s’il a parlé à ma cou sine, mais assurément il ne s’est guère occupé de moi.

— Que voulez-vous ? le feu de son imagination l’aura entraîné. Il nous a tant fait plaisir ! Il y a dans ses souvenirs un si grand charme que vous ne sauriez, en conscience, lui reprocher d’avoir fait partager à tous, ce qui sansdoute était destiné à une seule. Qu’en pense Alice?

— Alice, Madame, en pense tout le bien que nous en disons. Mais, à ce propos, j’ai un aveu à vous faire.

— Ah ! voyons cet aveu, chère enfant, dit la baronne qui ne se sentait pas de joie.

En ce momént Alice rentrait.

— Chut ! fit la baronne.

— C’est inutile, Madame, dit tranquillement Nina qui savourait sa petite vengeance, je voulais vous avouer que je lui avais tout raconté.

— Comment ! s’écria la baronne stupéfaite, vous...

— Oui, ma chère dame, répondit la malicieuse

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Alice, Nina m’a confié son secret, et maintenant nous sommes trois à nous réjouir de ce qu’au lieu d’un, vous aurez fait deux mariages qui, s’il plaît à Dieu, réussiront aussi bien l’un que l’autre.

— Ainsi, dit la dame chancelant encore sous ce double coup de massue, mais cherchant aussitôt avec son esprit fertile en ressources, le moyen d’échapper au désastre, ainsi vous savez, ma chère Alice, que ce jeune homme veut épou- * ser Nina?

— Oui, Madame, il en aurait même parlé, ce qui serait une indiscrétion dont vous l’aurez sans doute grondé, vous qui daignez le chaperonner.

— Moi, mon enfant ; je ne chaperonne que mon üls ; j’ai cru, il est vrai, que ce parti pouvait convenir à votre cousine, et je l’ai engagée à ne pas repousser un homme auquel de fâcheux préjugés prêtent des défauts qu’il n’a point et qui jouira quelque jour d’une grande aisance.

— Je suis contente, Madame, répondit Alice, de vous entendre faire ainsi l'éloge de M. Guignât, car je partageais absolument votre façon de voir, et, si ma cousine l’épouse, nous aurons, elle et moi, la main heureuse.

La baronne comprenait parfaitement que, par

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cette révélation de Nina, Alice avait percé à jour tous ses projets. Elle sentait sous cette ironie un amer ressentiment. Elle cherchait un plan auquel s’arrêter, et continuait la conversation pour se donner le temps d’y songer.

— Mais, Madame, continua Alice, cette pauvre Nina ne peut pourtant faire voir à ce jeune peintre qu’elle a un faible pour lui; sans qu’il ait d’abord laissé briller un coin de cette flamme que vous avez vue de si loin, et dont vous dites qu’il est dévoré.

— Que Nina fasse comme doivent faire toutes les jeunes filles, dit sèchement Madame de Saint- Hangest qui avait trouvé son moyen ; elle attendra que ce Monsieur se soit prononcé vis-à-vis de vos parents. Jusque-là elle doit accueillir sans coquetterie, comme sans dédain, ses avances.

L’empressement serait ici preuve de légèreté ; le dédain annoncerait une ambition et un orgueil qu’il ne sie 1 à personne d’avoir, surtout à Nina, parce qu’elle n’a point de fortune et devra la sienne à son mari.

— Aussi, Madame, est-ce bien heureux que vous ayez daigné vous occuper d’elle.

— Encore une fois, Alice, je ne me suis occupée que de vous, et quelques conseils ne sont pas un patronage. J’ai à cœur de marier mon fils. Je suis heureuse d’avoir trouvé en vous une

lto

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femme qui réponde à ce que nous attendons d’elle, mon fils et moi. Je ne veux pas d’une belle-fille romanesque, qui ne s’occupe pas de son mari, et se nourrisse l’esprit de rêveries.

Jusqu’ici je n’ai rien vu en vous de pareil. — J’aiderai vos parents jusqu’à votre mariage, et, après lui, mon fils à vous conserver cette simplicité du cœur et cette gravité de mœurs. — Que cela ne vous effraie pas chère enfant, je suis votre amie, je serai votre mère; et voilà Aristide qui, malgré quelques travers, sera pour vous un appui, un guide et un époux, que ne vaudront pas bien des gens qu’on admire et qu’on envie.

Il faut bien, ajouta-t-elle en se tournant vers les Quellot qui lui sourirent unanimement, que les parents aient quelquefois raison.

Là-dessus la baronne imprima sur le front d’Alice un baiser qui ressemblait fort à celui de Judas. Eu effet, voici ce qu’on eût pu lire sur les tablettes de sa conscience, si on eût découvert le double fond de cette habile personne : « Ah ! petite pécore, tu veux jouer au plus fin avec moi, tu veux me rejeter à la tête mon fils pour prendre cet abominable peintre, tu casses mes ficelles et tu te moques de moi. Tu veux une leçon, eh bien ! je te la donne. »

La conversation, devenue générale, ne permit pas à Alice de répondre.

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— Allons, continua la baronne, lançant enfin sa flèche, je vais mettre tout le monde en joie.

Devinez ce que je vais proposer? Vous ne trouvez pas ? Eh bien ! mon cher Monsieur Quellot, puisque nous marions nos enfants dans six semaines, puisque tout est préparé à Hilaret, où le château est réparé, l’ameublement renouvelé, allons-y pendre la crémaiflère. Nos jeunes gens se dirout qu’il s’aiment sous les lilas, nous les regarderons de loin en devisant sur notre temps, qui est déjà le bon vieux temps.

Puis dans quinze jours nous partirons pour les bains de mer, où nous finirons cette veillée des armes que nous avons imposée à ceux qui vont entrer dans notre chevalerie conjugale.

— Ah ! voilà qui me plaît ! s’écria M. Quellot qui ne voyait là que quinze jours d’économie et de faciles plaisirs aux frais de son amie. Sa femme approuva chaudement, et l’heure du départ était arrêtée pour le lendemain soir, qu’Alice n’était pas revenue du bouleversement que lui causa cette détermination inattendue. Le coup était paré, et il faut dire que la riposte avait été vigoureuse.

Ainsi elle ne verrait plus le peintre. Elle allait se trouver engagée ou dans une obéissance passive qui la conduirait aux bras d’Aristide, ou dans des refus inexplicables.

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11 lui parut certain qu’en apprenant le motif de sa conduite, ses parents, qui convoitaient la x fortune de Madame de Saint-Hangest au moins

autant que celle-ci la leur, qui trouvaient cette union admirable sous toute espèce de rapports, ne consentiraient pas à ses désirs. Gomment prévenir Napo ? Gomment s’entendre avec lui? Comment lui dire adieu enfin? car il faut bien l’avouer, elle l’aimait de tout son cœur, notre bon x réaliste.

Robinson Crusoé s’est trouvé passablement dans son île, il s’y est fait de jolies petites maisons en bois, il a établi des jardins, s'est logé dans la plus séduisante grotte du monde ; tout cela est vrai, mais quand il aperçut le vaisseau inespéré qui devait le ramener en Europe, il a trouvé son île. insipide, ses constructions d’humbles bigotes, et son palais d’hiver une caverne nauséabonde. Il y a entre Robinson Crusoé et Alice plus d’un rapport. Tout le temps qu’elle ne connut que M. Aristide de Saint-Hangest, cette manière d’île déserte où devaient s’échouer toutes ses affections et toute sa vie, elle s’arrangea pour s’y trouver la moins malheureuse possible. Mais quand arriva à. pleines voiles Napo, ce vaisseau qu’elle n’attendait plus, comme elle fut heureuse I Gomme elle l’aima 1 Comme -son Aristide lui parut vide de sens et creux d’esprit 1

LA MARE AUX OIES

Aussi, dans ces circonstances presque désespérées, résolut-elle de tenter sur ses parents un grand effort.

Quand la baronne, après l’avoir écrasée d’un regard triomphant, disparut avec Aristide, Alice fit signe à Nina de disparaître, puis elle s’assit auprès de sa mère.

— Ainsi, dit-elle, nous partons demain ; ce mariage est irrévocablement arrêté, il se fera à notre retour?

— Mais certainement, Alice ; il me semble que c’est une chose décidée depuis longtemps.

— Ainsi, ce sera sans rémission cette fois ?

— Sans rémission ! Te repens-tu d’avoir accepté ?

— . Peut-être, maman.

— En ce cas, dit sévèrement Madame Quellot, il est trop tard; vous saviez dès longtemps, Alice, à qui et à quoi vous vous engagiez ; notre parole

est donnée, nous ne la retirerons pas Vous

épouserez M. de Saint-Hangest, parce que des caprices de petite fille ne nous arrêteront ni votre père ni moi dans l’accomplissement d’une union où toutes les convenances se trouvent réunies.

Le contrat est dressé, il ne reste plus qu’à le signer. Vous étiez, il y a quinze jours, présente à la lecture qu’on en fit. Vous n’y

avez rien trouvé à reprendre : on le signera donc.

— Mais enfin, maman, s’écria Alice, si je tle l’aime pas I vous voulez donc faire mon malheur !

— Voyons, Alice, pas d’enfantillages hors de saison chez une grande fille qui .va devenir une bonne et charmante femme. Ces idées romanesques sont elles donc venues se fourrer dans votre petite tète parce que la baronne à déclaré qu’elle ne les y avait pas trouvées? Écoutez votre mère, enfant gâtée. L’amour est pour un mariage la dernière condition à rencontrer, parce que l’estime réciproque et le commerce facile entre jeunes époux l’amènent toujours à leur suite. Lorsqu’au contraire l’amour vient le premier, il entraîne après lui toutes sortes de choses déraisonnables, comme de donner de belles fortunes et des positions superbes à des gens de peu ou de rien ; comme d’introduire le régime de la communauté dans le contrat. D'ailleurs, c’est par amour que se sontformées toutes ces unions hétéroclites, toutes ces apparités entre chien et loup, qui forment des ménages détestables.

Et puis, Alice, croyez bien que votre fiancé vous est fort envié, et n’a rien qui puisse repousser. Grâce à Dieu 1 grâce aux jours joyeux que vous allez passer ensemble, vous me remercierez de ne pas vous avoir écoutée 1

Mais, j’y songe, Alice, aimeriez-vous quelqu’un ? »

Ici ce charmant cheval ombrageux -qu’on appelle la pudeur des jeunes filles se cabra violemment; Alice fut toute désarçonnée.

Elle n’était nullement préparée à une confidence dont le moment n’était pas encore venu. Elle rougit donc et resta muette. Sa mère prit ce silence pour uhe résignation et continua plus doucement.

— Ainsi, petite folle, allez dormir. Demain, soyez matinale et faites avec Nina vos apprêts de départs.

— Alice, restée seule, secoua sa jolie tète tout inondée de larmes. Elle alla retrouver Nina qui l’embrassa et la consola tant qu’elle put. On se mit au lit, et toute cette longue nuit laissa éveillées ces deux malheureuses par la faute de Napo. A l’aube, dès qu’on ouvrit les fenêtres de cette chambre aux deux lits jumaux, une foule de soupirs de toutes sortes s’en allèrent voltiger au-dessus du réaliste, qui dormait les poings fermés, rêvant qu’il pêchait dans le jardin de Madame Quellot une demi -douzaine d’enfants blonds, avec un signe au-dessous de l’œil gauche.

LA MARE AUX OIES

Tant il est vrai que rien n’est stable dans les choses humaines. Le bon et le mauvais ange de nos destinées s’étaient donné rendez-vous sur le mur mitoyen. Etait-on triste en bas, on ne tenait pas de joie en haut ; puis la bascule s’établissait; on dansait à l’hôtel Quellot, et Napo grognait dans sa barbe en évantail.

— Toujours est-il que le lendemain de cette soirée féconde en péripéties, la bonne humeur courait par toute la maison de Clodomir. On

entendait dans sa chambre Napo qui chantait la

cçmplainte du

Grand duc du Maine A Montauban blessé D'une flèche inhumaine Qui l’a tant transpercé (bis).

— Sylvestre, interrompit-il d’une voix qui la fit sauter de frayeur au milieu de ses casseroles, est-ce que tu aimes les moutards ?

— Mais Monsieur, pas trop, répondit-elle.

— Eh bien, tu tâcheras de t’y faire, je te donne un an pour t’y habituer.

— Mais, Monsieur, j’ai assez d’occupations sans cela 1

LA MARE AUX OIES

— Sylvestre, tu raisonnes et tu déraisonnes à la- fois ; tu as donc doublement tort. Au moins sais-tu faire les soupes légères, les bouillies délicates ?

— Est-ce que Monsieur est malade ?

— Sachez, Sylvestre, que quand Monsieur est malade il ne se traite que par le vieux bourgogne.

Connais-tu quelque chanson de berceuse ? Tu n’as jamais été nourrice ? ' '

— Par exemple Monsieur !

— C’est bon-; ne te fâche pas, mais apprends à chanter.

— Pourquoi donc, Monsieur ?

— Parce que...

— Et sur cette raison nécessaire et suffisante, comme on dit en mathématiques, Napo alla trouver Clodomir qui le reçut dans son lit, où il prenait son chocolat.

— Napo se mit à califourchon sur une chaise.

— As-tu, dit-il à son père, un habit noir à peu

près avouable en 1860 ?

— Oui pourquoi ?

— Si tu n’as pas de cravates blanches, je te confierai la mienne.

— Que veux-tu que j’en fasse ?

— Et si tu manques de gilet de cérémonie, tu ne dois pas craindre de t’adresser à moi.

— Ah ça , parleras-tu ?

LA MARE AUX OIES

— Eh bien ! puisqu’il faut toujours t’expliquer, c’est pour que tu ailles faire une. visite de voisinage à Madame Quellot.

— C’est cela, dit Clodomir ; je comprends, je les inviterai à une collation après une séance de Madame de Saint-Hangest. De fil en aiguille ils se feront tous peindre. Oh ! je vois que tu sais t’y prendre !

— Tu ne vois rien, et tu n’y es pas.

— Mais alors que veux tu que j’aille faire dans cette galère 1

— D’abord ce n’est point une galère. Tu iras donc et tu demanderas M. Quellot en particulier. Tu lui diras... Mais au fait il y a une formule pour cela.

— Une formule, pourquoi ? s’écria Clodomir qui à chaque instant avalait de travers au milieu de ses ébahissements.

— Eh I pour demander en ma faveur la main de mademoiselle Quellot donc ! 11 doit y avoir une formule usitée.

Clodomir eut un instant de vif chagrin ; il n’avait pas amené son fils jusqu’à ce point d’une carrière brillante pour le voir devenir fou. Il le regarda entre les deux yeux, comptant bien les trouver vitreux et égarés. Mais les yeux du bon Napo étaient, comme d’habitude, clairs et joyeux.

LA MARE AUX OIES

— Répète un peu, dit-il.

— Ce fut le tour du réaliste de regarder son père, et de s’affliger, parce qu’il le crut sourd. Il éleva donc un peu la voix et répéta sa demande.

— Voici quelque chose de bien joli ! s’écria Clodornir: Et Monsieur de Saint-Hangest ?

— Oh ! ce que je te prie de faire, n’est pas pour tout de suite... Il fa lit attendre que ce jeune homme soit éconduit.

— Éconduit h

— Oui, mis à la porte avec des égards. Alors on m acceptera... Mademoiselle Quellot me l’a dit.

Ici Clodornir sauta à bas de son lit et courut embrasser de toutes ses forces son fils. Lequel était le plus heureux ? Je n’en sais rien.

' C’était le moment où mademoiselle Alice laissait tomber deux grosses larmes de regret en regardant cettejoyeuse maison du père Guignet.

xxxm

Dieu seul sait le nombre de caisses, de cartons qui furent entassés sur les deux fiacres jaunes qui transportèrent toute la colonie de l’hôtel Quel-

120 LA MARE AUX OIES

lot au château d’IIilaret. Quand ils descendirent la Grand’Rue, ce fut un miracle que cet équili-. bre. Bien des choses furent dites sur cette émigration, que, sauf peut-être les Guignet père et fils, personne n’ignora.

Le château d’Hilaret est une vaste demeure vieille et froide, construite en briques rouges et couverte d’ardoises moussues.

Les grandes fenêtres à petites vitres verdâtres, les volets vermoulus, le toit gigantesque, ont un . aspect sombre qui donne le frisson. On aime à voir aux maisons cet air de vie qu’elles prennent i à ceux qui les habitent. Cette manière de prison,

ensevelie comme un tombeau sous une voûte de pins et de noyers aux arômes âcres et pénétrants, sur un sül humide où l’herbe pousse en une nuit, n’était guère fait pour réjouir les deux jeunes filles ; ajoutez qu’elles étaient déjà tristes à fendre l’âme, avec des figures pâles et fatiguées par l’insomnie, surtout Alice qui n’avait pas vu Napo avant son départ, ni rien pu lui faire dire. - M. de Saint-Hangest boudait depuis le jour où sa gentillesse avait été qualifié d’impatientante.

La baronne, très-inquiète pour l’avenir, songeait profondément. Madame Quellot disait force patenôtres ; M. Quellot ne sortait pas de son journal. Aussi la route avait-elle été silen- ' cieuse et morne comme un convoi funèbre. Joi-

gnez à cela que les haridelles sont les mêmes partout, qu’elles se conformèrent aux tristes pensées des voyageurs ; ajoutez que les fiacres jaunes sont plus désagréables à Avesnes qu’en tout autre lieu du monde, et vous aurez une idée de la fatigue dont chacun était accablé en arrivant à Hilaret.

Le ciel de mai lui-même, ce compagnon si gai, si doré de toutes les fêtes printanières, semblait, comme avec un plaisir taquin, s’être rayé d’une pluie fine et pénétrante.

De gros nuages couraient près de terre alourdissant l’atmosphère et pesaient sur les êtres comme un cauchemar. Un Dieu caché contrecarrait ce diable aussi bien caché que lui, qui hantait la baronne. Voilà sous quels contrastes se présentait cette fameuse partie de plaisir.

La restauration du château d’Hilaret consistait en la remise à neuf des boiseries des deux salons et le récrépissement des plafonds. L’ameublement, il est vrai, arrivait de Paris ; mais ces meubles couraient l’un après l’autre dans des pièces immenses ; encore juraient-ils par leurs formes modernes avec les tapisseries de haute lice des murajjles, avec les cheminées de six pieds de haut faites pour des bûches homériques, avec les portes énormes et les sculptures d’une autre époque, à peu près comme un chapeau noir jure avec un

habit de Louis XV. Les chambres du haut avaient presque toutes gardé leur cachet antique ; rien n’y avait été renouvelé. Une surtout, avec son plafond en chêne noir et sa tapisserie de cuir de Cordoue, avait un caractère étrange, on y avait peint la destruction de Ninive.

Une immense pendule en marbre rouge représentait un tombeau sur lequel était couchée une figure. Je ne sais quel souvenir légendaire s’attachait à cette chambre d’ailleurs vaste et riche.

On trouva dans ce vieux château une hospitalité grave comme lui. Ses domestiques n’étaient autres que le concierge et sa femme, contemporains de la baronne, et qui durent se multiplier. On se réunit dans une salle où brûlait un grand feii ; mais si flamboyant qu’il fût, il eût mis huit jours à chasser l’humidité et le manteau glacé qui dès l’entrée vous tombait sur les épaules. Des bougies éclairaient une circonférence de dix pieds, et, eu dehors de ce cercle, le reste de la pièce restait dans l’ombre, vide et noir comme un monde inhabité. Une odeur de moisissure courait dans l’air.

Dans la campagne, les giboulées déchaînées hurlaient et venaient, comme des volées d’oiseaux de nuit, se heurter à ces hautes fenêtres quelles ébranlaient avec toutes sortes de sons, aigus et plaintifs.

LA MARE AUX OIES

Nul ne disait mot. Nina, qui se débattait dans cette tristesse, essaya de rompre le silence ; mais sa voix résonna avec une sonorité qui effraya la pauvre enfant.

— Mon Dieu ! dit-elle, quel temps et que c’est grand ce chAteaü !

— Oh ! répondit Aristide, qu’eussiez-vous dit, si vous l’eussiez vu il y a cent cinquante ans !

— Était-il donc plus grand qu’aujourd’hui ?

— Environ le double. Il avait deux ailes qui ont été détruites par un incendie. Ce fut même dans des circonstances bien bizarres.

— Contez- nous cela , M . Aristide , dirent ensemble les deux jeunes filles, ' poussées par ce besoin d’avoir peur, qui est un des côtés du caractère féminin, et se serrant l’une contre l’autre.

— Volontiers; c’est d’ailleurs tout au long dans nos papiers de famille. Un comte d’Hilaret, colonel du régiment de Picardie sous Louis XIV, étant devenu ïou, sa fernm • jeune et charmante le ramena ici, lui prodigua tous les soins. Pour la remercier, l’insensé pénétra une nuit dans sa chambre, l’assassina et mit le feu au lit de sa

victime. L’incendie se communiqua à l’aile droite ducliâteauet il y périt consumé avec le cadavre. La nuit suivante l’aile gauche prit feu, et on prétendit que l’esprit du comte était revenu

LA MARE AUX OIES

pour l’allumer. Depuis ce temps on raconte dans le pays qu’il y a ici un revenant qui, à des époques différentes, apparaît et cherche à faire aux habitants toutes sortes de méchancetés.

— Ah mon Dieu ! dirent les jeunes filles.

— • Eh bien ! ne dirait-on pas que vous ignorez qu’il n’y a pas de revenants, et que ce sont des contes à dormir debout ?

— Ou bien, dit Alice, à ne pas dormir du tout; je vais avoir une peur affreuse.

— Allons, ma toute belle, dit la baronne, il faudra bien s’aguerrir. D’ailleurs, vous coucherez avec Nina dans la grande chambre, et vous vous viendrez en aide contre le revenant d’Hilaret.

Après le thé on fit un vingt-et-un grelottant et ennuyé qui se termina vers dix heures.

Dans la chambre rouge se trouvait, à côté d’un grand lit à baldaquin, un autre préparé pour Nina. Ce fut là que la baronne conduisit les deux jeunes filles et les laissa seules.

Elles restèrent quelque temps à se regarder et à regarder autour d’elles, silencieuses et tout oppressées *par la terreur.

— J’ai peur, dit enfin Alice, dont les dents claquaient.

— Es-tu sotte ! dit Nina, plus blanche que sa collerette.

LA MARE AUX OIES

— Nina, regarde sous le lit.

— Bail ! fit Nina qui n’osait pas. Pourquoi faire?

— Nina, je ne me couche pas.

— Moi non plus, dit celle-ci.

— Chauffons-nous.

Et les voilà roulant auprès du foyer deux lourds fauteuils en cuir pareil à celui de la tapisserie, et s’installant qui d’un côté qui de l’autre. Cependant, le vent dégringolant dans les vastes cheminées, passait avec des voix bizarres sous les portes, la pluie battait les vitres par redoublements, la tapisserie avec ses flammes rouges s’qgitait autour de nos deux infortunées qui n’osaient ni'parler ni remuer. Ajoutez que des bruits étranges crépitaient parfois à leurs oreilles. Vous en eussiez sans doute, cher lecteur, accusé les rats destructeurs éternels ; mais Alice écoutait avec des battemen" de cœur qui lui rompaient la poitrine, et s’attendait, haletante, à voir appairatre le comte incendiaire et fou avec le linceul obligatoire et les doigts de squelette. — Nina voyait son petit courage se décomposer a vue d’œil au contact de cette frayeur communicative.

La pincette vint à tomber sur le chenet avec un bruit de ferraille. Alice, qui avait cru entendre un bruit de chaînes, poussa un cri que Nina

LA MARE AUX OIES

répéta comme un écho. Enfin cette petite scène de terreur dura autant que la bougie.

— Couchons-nous, dit Alice, qui en fait d’obscurité, aimait mieux se cacher sous ses couvertures. Ce fut naturellement à qui n’aurait pas ce grand lit à colonnes ou les quatre fils Aymon eussent tenu à l’aise.

Enfin, Nina, comme la plus brave, se décida à l’occuper. Heureusement, à peine couchées, Alice, sous prétexte que deux peureuses sont plus rassurées qu’une seule, vint le partager avec sa cousine.

Le soleil dissipa les nuages, lq fantastique de cette chambre et le sommeil chargé de visions des deux jeunes filles.

Elles s’éveillèrent au milieu d’un rayon tout rempli de poussière irisée. Un merle, peu habitué sans doute au voisinage, chantait dans son acacia comme s’il eût été seul. On se mit à babiller. Napo, qui avait été au milieu, de tout ce cauchemar, un peu oublié, revint à flot. On se de-\ manda ce qu’il pouvait faire à cette heure. Il devait être bien affligé I

Napo, Mesdemoiselles, dormait sans peur et sans reproche.

LA MARE AUX OIES

Car voici ce qui était arrivé.

Après déjeûner, Napo nettoya ses pinceaux, ses palettes, fit la toilette de la serre, lui donna du chic et de l’œil, comme il disait.

Il en était à se faire la barbe autour des yeux, la seule place où il permit au rasoir de passer, quand un laquais en livrée le prévint que madame la baronne ne viendrait pas de quelque temps, car elle était partie pour la campagne.

— Le diable l’emporte ! s’écria Napo.

Pourtant, comme il faut prendre le temps tel

qu’il vient, il se rasséréna et alla à son observatoire comptant bien que tout se passerait comme à l’ordinaire. Mais personne ne vint et pour cause. La maison Quellot resta close comme une lettre chargée.. Napo crut qu’ Alice élait malade et s’alarma. Il appela Sylvestre, quiétait une commère d’un rare numéro, et lui demanda si elle n’avait point ouï dire que le médecin se fût rendu chez M. Quellot.

— Pourquoi donc faire, Monsieur ? demandat-elle. Ils se portent assurément fort bien.

— Qu’en sais-tu ?

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j’embrasse ; mais V’ eStre ’ Ce n’est pas t . portes, v a nouvelle m P t01

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ies yeux battus ; ema *moi seIi e£,„ ellolavaj . (

LA MARE AUX OIES. 129

— Eh oui ! Sylvestre, cela prouve qu’elle avait du chagrin de partir.

— Sainte Vierge ! voilà que ça lui reprend !

Pauvre Monsieur! s’écria la grosse fille en levant les mains au ciel. Monsieur Napo, il faut vous coucher; je vais vous faire delà tisane et un bain de pieds.

— Songe donc, elle n’aura pas dormi.

— Non, Monsieur, et ni vous non plus, probablement.

— Ah ! Sylvestre, je suis un mauvais cœur et un pauvre homme, j’aurais dû me douter, j’aurais dû prévoir, décidément je suis une bête brute 1

— Non, Monsieur, seulement, vous avez un peu de fièvre.

— Elle te regardait, elle aurait voulu que tu me prévinsses. Et, au fait, pourquoi ne m’as-tu pas raconté tout cela hier ? Pourquoi laisser passer là-dessusun jour entier, vingt-quatre heures ! Ah, il faut que tu n’aies pas de cœur, vois- tu! Tiens, va-t-en. — Je ne sais en vérité ce qui me retient de

Là dessus, Sylvestre de se sauver comme le loup qui court encore, et d’aller raconter la scène à Clodomir qui se mit à rire et comprit fort bien.

— Comment, Monsieur, s’écria la servante en

LA MABE AUX OIES

colère, vous ne vous troublez pas plus que cela ! Il est fou, que je vous dis !

— C’est bon, Sylvestre, je sais ce qu’il a ; va le chercher.

Napo accourut.

— Veux-tu savoir, lui dit son père en souriant, où sont les dames Quellot ? Elles sont à la campagne d’Hilaret, qui appartient à la baronne ; c’est à trois lieues d’ici.

— Ah ! mon père, tout est sauvé ! C’est un tour que tu me joues, vieille baronne de malheur, mais tu m’as commandé ton portrait, je le ferai quand je devrais aller te chercher au Mozambique. Ah! tu vas à la campagne pour interrompre nos séances ! Eh bien ! moi aussi, j’irai, je peindrai ta figure de renard quand môme tu ne voudrais pas.

— Oui, et tu verras ton Alice, mon pauvre Napo ; j’espère que cette fois tu es pris.

— Oui, je suis pris, oui, je suis pincé, je l’aime, et Sylvestre, qui me croit fou, a presque raison.

Le bagage d’un peintre paysagiste n’est guère embarrassant. Un carton, une boîte à couleurs,

LA MARE AUX OIES

un pliant. Avec cela vous allez au bout du monde. Et, si vous êtes réaliste, vous n’avez pas besoin d’aller si loin.

Napo s’en alla donc le lendemain avec ses grandes guêtres blanches qui montaient jusqu’aux genoux, son bâton de piéton et tout son attirail à dos comme l’escargot sa coquille.

C’était un dimanche ; le château d’Hilaret est distant de l’église du village d’environ un kilomètre. La colonie se rendait à la messe par un chemin charmant qui courait au flanc d’un rocher ; il était bordé comme rampe d’un haie vive de sureaux et d’églantiers alors en pleine floraison. Ajoutez que, longeant les jardins du village, les lilas et les syringas étendaient sur ce sentier leurs têtes embaumées et couvraient de fleurs la mousse fine et dure où s’enfonçaient les jolis pieds de nos amies. Le chemin aboutissait à une sorte de pont rustique jeté sur la rivière et formé d’arbres encore couverts de ■ leur écorce. C’était un point de vue charmant que celui dont on jouissait de ce pont.

La petite rivière d’Ifelpe courait au loin dans la prairie et au milieu de bouquets de bois.

À l’horizon, au pied de roches en granit rouge, on apercevait le moulin avec sa chute d’eau. En face du pont, sur la colline, l’église, cette aïeule du vieux château, l’église décrépite tombant en

LA MARE AUX OIES

ruines, mais élevant encore fièrement son clocher mutilé, couvert de pariétaires, au-dessus des ormes voisins.

Là, on est bien pour prier, bien pour croire, par suite bien pour aimer. Alice revenait des vêpres, elle avait du fond du cœur fait son oraison et demandé à la Vierge qui protège les amours simples et pures, de lui venir en aide. Elle revenait donc avec sa mère, la baronne et Nina, aspirant l’air et jouissant de la vie.

Chemin faisant elle cueillit une marguerite et l’effeuilla pétale à pétale, comme vous savez.

— En bien ? fit Nina.

— Passionément, répondit Alice, pauvre garçon 1 que doit-il penser de notre disparition ? Il se dira que je me suis jouée de lui ; que je suis une coquette de la pire espèce, une coquette lâche et vile.

— Comme il a dû nous attendre 1 Alice, nous aurions dû lui écrire.

— Oh non ! qu’eût-il pensé ! dit Alice, il est capable de s’en retourner à Paris et de m’oublier. Que faire, Nina ? C’est affreux, l’incertitude.

Comme elle disait ces mots, on arrivaau pont, au milieu duquel, les jambes pendantes et barrant le passage, était Napo qui estompait avec le pouce, sur du papier vélin, les teintes de l’horizon.

LA MARE AUX OIES

Qu’il était charmant ce soir-là, mon Dieu!

notre bon Napo ! Comme il débordait de sourires ! Comme il était gonflé de politesses qui n’attendaient pour éclore que l’occasion I Mais, dérobant sa figure, son grand chapeau de paille cachait tout cela, et les jeunes filles ne le reconnurent point. Pourtant, comme il fallait lui passer sur le corps ou le prier de se déranger, ce personnage immobile, la baronne avança.

— Monsieur, dit-elle, veuillez nous faire place

— Napo présenta son gracieux visage.

— Madame, dit-il, je vous présente mes respects, et vais à l’instant vous laisser le passage libre.

Madame de Saint-Hangest, quelque maîtresse d’elle même qu’elle pût être, recula brusque ment.

Nina, la curieuse, qui s’était approchée pour mieux voir, faillit tomber à l’eau ; sa cousine devint pâle comme un lys.

— Qu’y a-t-il donc ? dit,' Madame Quellot, qui marchait la dernière et n’avait rien vu...

— Il n’y a que moi, ma bonne dame, dit Napo avec aménité, en attirant à lui ses longues jambes et se dressant sur le pont.

— Ah !mon Dieu ! M. Guignet ! quel heureux vent vous amène ?

LA MARE AUX OIES

— Ce n’est pas le vent, Madame, dit prétentieusement le réaliste, c’est le culte de la nature, la recherche du beau et l’étude des paysages.*

— Ah 1 que voilà une excellente occasion,

chère baronne, de faire continuer votre portrait. Monsieur est un si gai causeur qu’à la campagne, c'est une bonne fortune de le posséder. ’ *

Napo, qui marchait ainsi qu’on le voit sur des roulettes, se confondit en saluts et en protestations. Bon gré, mal gré, devant le désir de madame Quellot, la baronne, la rage dans le cœur et le sourire sur le visage, offrit à Napo l’hospitalité, et introduisit le loup dans la bergerie.

Heureusement ce loup y mit de la discrétion, et annonça qu’il partirait dans trois jours, le portrait achevé. Madame de Saint-Hangest se promit de faire en sorte que le peintre, emprisonné dans une surveillance de tous les moments, fût isolé d’Alice.

M. Aristide reçut son rival froidement ; mais avec cette politesse dont il avait appris qu’un gentilhomme ne doit point se départir.

Au dîner, Napo fut étincelant. Il émailla §a • conversation de toutes sortes d’aphorismes orientaux, qui réjouirent fort les dames.

Enfin quand, pour prendre le café, tout le

LA MARE AUX OIES

monde fut réuni dans ce môme salon, si lugubre la veille, aujourd’hui gaiement éclairé par la lune etembaumé par ces senteurs qui s’échappent des prairies après les averses, il raconta, sa tasse à la main, une foule d’anecdotes, déroulées avec un charme infini.

Il cita entre autres plusieurs faits sur Ali, pacha de Janina, cethommeà qui l’on a tant prêté, parce qu’il était riche en traits de barbarie. Il dit comment Ali fit massacrer trente femmes de son sérail qu’un voyageur, clandestinement introduit, avait entrevues au bain.

— Quelle cruauté ! s’écria Alice ; heureusement que ces hommes sont rares.

— Pas autant que vous le croyez, Mademoiselle ; moi qui ai l’honneur de vous raconter cela, j’ai vu, dans mon voyage en Turquie, une femme enterrée vive pour la punir de quelque faute bien commune sans doute en Europe.

— Enterrée vive !

— Oui, Mademoiselle, jusqu’au cou et exposée ainsi pendant plusieurs jours aux angoisses de la faim. Les Musulmans passaient gravement auprès de la patiente sans la regarder et nullement émus de ses plaintes.

La -femme est pour eux une créature si imparfaite qu’ils croient ne rien devoir épa. gner pour la corriger de ses défauts.

LA MARE AUX OIES

— Et que fîtes-vous ? demanda la baronne.

— Naturellement, Madame, je la plaignis de tout mon cœur et passai outre.

— Elle était donc gardée ?

— Elle était gardée par le respect de tous pour le châtiment conjugal. Et bien que l’endroit fût assez écarté nul ne songea à la tirer d’embarras.

— Et vous ne tentâtes pas l’aventure ?

— Du tout, Madame, je professe dans chaque pays ses mœurs, et d’ailleurs j’étais venu à Larissa en curieux et nullement en don Quichotte.

— Mais vous étiez avant tout Français, observa la baronne, qui eût été heureuse de trouver un côté faible.

— Oui, Madame, et en France j’aurais bien vite déterré cette malheureuse, mais là j’avoue que, pour ne point m’attirer de désagréments, je me contentai de la recommander à Mahomet.

— Et c’est là tout le secours que vous lui portâtes ?

— Oh ! non, Madame, je lui donnai une autre preuve d’intérêt.

— Laquelle ? mon Dieu !

— Je’m’assis à l’ombre d’un sycomore, car le soleil était terriblement chaud, je vous jure, et je fis son portrait.

— Décidément, cet homme n’a pas de cœur, pensa la baronne, voilà un moyen I

LA MARE AUX OIES

Puis on vint à parler du désert, des caravanes qui vont de Damas à La Mecque, et que Napo avait accompagnées, des Arabes qui les pillent.

— Un jour, dit-il, je m’étais écarté du camp, seul et à cheval, quand je me trouvai nez à nez avec de ces écumeurs qui voulaient me détrousser. Heureusement, abandonnant mon portefeuille et mes crayons, je pus leur échapper à force de vitesse ; et bien m’en prit ce jour-là d’être parfaitement monté, car leurs chevaux courent comme des gazelles.

— Vous n’étiez donc pas armé ? dit la baronne.

- — Je vous demande pardon, Madame, je possédais un sabre turc dont j’avais appris à me servir passablement.

— Pourquoi donc alors prendre la fuite ?

— Mais, Madame, parce que combattre les voleurs de grand chemin est en tout pays l’affaire d’une chevalerie dont je n’ai pas l’honneur de faire partie. Je ne suis pas gendarme, Madame.

La baronne ne retint pas un sourire dédaigneux. Aristide, qui levait décidément prise pour chef de file, hocha la tête.

Napo, fin comme l’ambre quand il le voulait, comprit fort bien, mais rien n’y parut.

Alice eut un léger mouvement d’impatience.

LA MARE AUX OIES

— Mais, Monsieur, continua la baronne, on remplace quelquefois les gendarmes, et c’est souvent faire un noble métier que de faire le leur.

— Oh ! Madame 1 vous parlez au point de vue de la France ; mais, au désert, c’est un. métier de dupe. D’ailleurs, d’Hercule à Pandore, en passant par leur parodie, le seigneur de la Manche, je pense qu’il y en a assez de ces purgeurs sans moi. D’ailleurs je n’avais pas l’armet de Mambrin et les horions que j’eusse pu donner n’eussent en rien compensé ceux que j’eusse pu

recevoir.

— Mais c’est de l’égoïsme cela, Monsieur !

— Non, Madame, mais de l’hygiène bien entendue.

— Qu’il ne faudrait pas trop généraliser, dit la dame de plus en plus moqueuse devant cette imperturbable tranquillité.

— Eh 1 Madame, les occasions de faire le pourfendeur sont si rares qu’on peut les négliger. Mais ce qui n’est pas rare en ce monde, c’est un autre genre de monstres que la loi, qui remplace aujourd’hui les chevaliers errants, me peut atteindre. Je veux parler de ces hypocrites de salons qui salissent les réputations, des calomniateurs et des fourbes qui fout du meilleur monde une forêt de Bondy où la francliâe et la vérité ne peuvent mettre le pied sans être atta-

LA MARE AUX OIES

quées. C’est là, Madame, de belles causes qui ont besoin de champions. Conservons donc, si vous le voulez bien, contre cela toute jiotre charité et tous nos coups de lance.

Alice et Nina se mirent à Vire. — La baronne pâlit de colère.

C’est égal, se’ dit-elle en manière de consola tion, ce cher homme n’est pas très-brave.

— Le soir donc, dans cette même terrible chambre rouge, les deux cousines, gaies comme on ne les vit jamais, se moquaient de tout cœur de leurs frayeurs passées, de la baronne qui n’était pas la rrtoindre, et de M. Aristide, qui, au dire de Nina, essayait devant sa glace pour la dixième fois de donner un pli gracieux aux cornes de son foulard de nuit.

Napo, majestueusement étendu dans son lit, chantait avec une sourdine sa complainte favorite et s’endormait en murmurant :

On le mit sous un chêne.

Sous uu chêne renversé I La faridondé.

La baronne de Saint-Hangest, pour ne pas négliger une leçon d’expérience à son fils :

— V^s voyez, Aristide, lui dit-elle, comme on doit se défier des apparences. Qui vous eût dit que ce personnage était un poltron ?

LA MARE AUX OIES

Ce propos germa dans la tête de notre Aristide qui se leva, méditant quelque chose qui lui valût l’admiration d’Alice et la bénédiction maternelle. Rendons-lui toute justice : il ne manquait pas de courage, et il avait pris d’un maître d’armes de la garnison des leçons d’escrime pendant plusieurs années, de sorte que, sans être matamore, il regardait son monde on face, quelquefois même avec un air tant soit peu mousquetaire.

C’était ce qui faisait dire à la femme du receveur particulier, petite Allemande agaçante et potelée, mais un peu mûre :

— Che Monchieu Aristite, il être touchours vrais gomme une temoiselle et vier gomme un coq.

A quoi la fille du conservateur des hypothèques, âgée de trente-cinq printemps, qui menaçaient de devenir des hivers à en juger par ses cheveux, hélas ! un peu neigeux, répondait en minaudant :

— Oui, mais il est un peu froid.

— S’il se trouvait là quelque avocat malin, quelque garnisaire effronté qui se permît de

LA. MARE AUX OIES

sourire, elle ajoutait entre l’aigre et le doux :

— Ah ! je ne dis pas cela pour moi ! Tout le monde sait que j’ai refusé vingt partis pour me consacrer tout entière à mes vieux parents.

Quel malheur pour nous, mon Dieu ! qu’une si bonne femme n’ait pas consenti à soigner un mari par la même occasion !

Dans la matinée on se réunit au lieu des séances, et le peintre demanda au jeune homme s’il savait dessiner.

— Moi, Monsieur ! répondit Aristide, et pourquoi faire ?

— vMais, Monsieur, le dessin et la peinture sont tout autant une distraction qu’un art. C’est un talent qui, s’il n’a profité à tous, n’a nui r à personne et a charifié tout le monde.

— Grâce à Dieu, Monsieur, ma position de fortune me dispense de fréquenter les ateliers pour y chercher les moyens de vivre, et, quant à l’agrément qu’on peut trouver dans ces lieuxlà, je n’en suis pas encore arrivéà délaisser pour eux la bonne société.

' Napo se mit à rire, il voyait bien l’intention, mais il voulait temporiser.

— Vous nous croyez donc bien de la cour des Miracles, Monsieur de Saint-Hangest? dit-il.

— Non, Monsieur, mais vous n’êtes pas toujours des modèles...

LA MARE AUX OIES

— Des prix de vertu? .Non, Monsieur, mais nous sommes de bons vivants à qui la joie ne fait pas peur si les façons les effraient, et qui gardent une honorabilité à laquelle chacun peut se frotter sans rougir.

— La marquise sourit ; elle ne craignait rien pour Aristide et était enchantée de l’entretien.

— Sans rougir, je le veux, Monsieur ; mais vous avouerez qu’en fait d’élégance et de manières, Messieurs les élèves, j’ai oublié le nom qu’on donne à ces Messieurs...

— Rapins, dit gravement Napo.

— Peu importe, vous avouerez que ces Messieurs ont un ton déplorable, dit Aristide en grasseyant.

— Vous pouvez avoir raison, Monsieur de Saint-Hangest, car nos rapins ignorent ce que c’est que le tou, moi le premier.

— Permettez-moi, Monsieur, de ne pas vous féliciter de votre ignorance.

— Oh ! Monsieur, je vous y autorise de tout mon cœur, mais veuillez m’éclairer.

— Nous appelons bon ton...

Ici Aristide s’arrêta quelque peu embarrassé.

— Probablement l’ensemble des règles du savoir-vivre, dit Napo.

— Oui, Monsieur, vous y êtes.

— Eh bien ! Monsieur, je crois que le savoir-

LA MARE AUX OIES

vivre est une chose qui varie avec les milieux, et nos Messieurs, comme vous dites, s’entendent, je vous assure, fort bien à vivre dans le leur.

Passeut-ils dans votre monde, comme c’est une race essentiellement propre à l’acclimatation, ils se moulent facilement à vos usages.

— La séance finissait. On alla faire une promenade. Aristide prit à part Napo.

» — Monsieur Guignet, lui dit-il, vous savez

que je vais me marier ?

— Monsieur, je vous en fais mon compliment.

— J’épouse Mademoiselle Alice. Que pensezvous de cette jeune fille ?

— Tout le bien possible, Monsieur ; elle est charmante, et je vous félicite de plus en plus.

— N’est-ce pas ? Elle a eu, je vous prie de le croire, bien dos prétendants ; mais, aujourd’hui que mon mariage est chose sûre, je leur défends d’approcher.

— Et vous faites bien.

— Sous peine de leur couper les oreilles.

— C’est étonnant ! Monsieur, comme nous sommes dans les mêmes principes ; je disais, il y a quelques jours à peine, que j’en ferais autant à qui marcherait sur mes brisées.

— Tel que vous me voyez, Monsieur Guignet, j’ai trois ans de salle.

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— Vraiment !

— C’est comme je vous dis. J’embrocherais mon homme comme une mauviette. ''

— Oh ! oh ! fit Napo en considérant avec admiration et de la tête aux pieds ce foudre de guerre.

'• M. Aristide, certain de l’effet produit, s’en alla, de son pas le plus dégagé, retrouver sa mère, et laissa notre réaliste que rejoignirent bientôt les deux jeunes filles restées en arrière.

— Vous pouvez parler sans crainte, Monsieur, dit Nina avec un soupir, je sais tout.

— Laissez-moi donc vous dire, Alice, que je suis bien heureux de vous revoir.

— Moi aussi, Monsieur, et c’est un bonheur que je n’espérais pas ; on nous a enlevées de là bas si brusquement ! Savez- vous que nous ne devons plus nous rencontrer avant mon mariage ?

— Votre mariage !

— Oui, et dans six semaines, ma mère le veut absolument. — Dans quinze jours on nous conduit aux bains de mer, d’où nous ne reviendrons que la veille de la noce.

— Est-ce possible ! Mais votre Aristide a donc dit vrai ! Il parlait d’épées, je crois, cet abominable fat ! — Alors s’il en est ainsi, Alice, elles reluiront.

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— Ah ! tu vois Ninaj fit Alice, tu vois qu’il est brave !

— En doutiez- vous donc ? dit-il souriant.

— Moi, oh non ! mais Madame de Saint-Hangest nous le répète depuis hier.

— Au fait, dit Napo, on pourrait presque le croire. Mais c’est une ruse de guerre pour n’effaroucher personne. On eût voulut me pousser à quelque réplique violente et se débarrasser de ' moi.

— Tout-à-l’heure encore, j’ai eu toutes les peines du monde à ne pas jeter ce jeune homme par-dessus le mur du parc. Il me faisait de ridicules menaces.

— Eh bien ! Monsieur, dit Alice, profitant d’un coude du chemin qui la dérobait aux regards des autres promeneurs, je vous remercie et vous supplie de continuer ainsi.

En disant ces mots, elle tendit au jeune homme sa main délicate et blanche, que celui-ci saisit dans les siennes et baisa avec une amou- , reuse dévotion.

— Je ne veux pas, continua la jeune fille, être le sujet d’une querelle.

— Soyez tranquille, Mademoiselle, dit Napo, j’userai de toute ma patience avant d’en arriver l h.'

r- Vous viendrez aux bains de mer, Mon-

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sieur, je le veux. Ma mère vous aime bien maintenant. Aux derniers moments je parlerai haut et clair a la baronne, je déciderai ma famille. J’ai besoin de vous voir, venez, et souvenez-vous que vous êtes mon protecteur, mon espoir et mon seul fiancé. D’ailleurs ne vous ai-je pas dit que je vous aimais?

Cela fut dit avec une dignité si parfaite, et se termina par un si doux sourire que Napo saisit une fois encore la main de sa petite femme et la serra avec transport.

Le pauvre garçon avait les larmes aux yeux.

Alice appela madame de Saint-Hangesfc.

— Nous voici, Mademoiselle, répondit celle-

cL ' .

— Harpie, murmura Napo en marchant à la suite des jeunes filles.

Ces trois jours passèrent comme une ombre, et le soir du dernier, à la grande joie de la baronne, Napo, le cœur gonflé, le bâton à la main, vint prendre congé de ces dames. Aristide, à son départ, le salua gravement.

— Monsieur de Saint-Hangest, dit Napo, ne m’accompagnerez-vous pas jusqu’au pont?

— Si vous le désirez, Monsieur, je suis à vos ordres.

Et les jeunes gens se mirent en route, silencieux l’un et l’autre.

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Sur le pont même que nous avons décrit plus haut, et qui était la limite de la propriété, on

trouva deux messieurs d’Avesnes et deux ofli-

ciers d infanterie qui attendaient en se promenant.

— Monsieur de Saint-Hangest, dit alors Napo, vous avez d igné depuis trois jours me faire tant de leçons sur le savoir-vivre et sur les inconvéniens des rapins, vous m’avez tant et si gracieusementpris pour plastron, que je désire vous en servir encore une fois. Seulement, aujourd’hui, c’est une leçon d’armes que vous allez me donner, sous peine d’être jeté par moi dans la rivière que voici. - Extrémité désagréable, Monsieur, pour vous et pour moi, et qui ferait rire ces messieurs.

Qui lut étonné ? Ce fut le baron de Saint-Hangest. Mais comme, au demeurant, il avait cette bravoure qui se trouve dans le sang, il lit bonne contenance.

Aussi Napo devint-il tout joyeux. Il eût été vexé d’avoir pour adversaire un trembleur.

C’est pourtant toujours une grosse affaire qu’un premier duel, et Aristide, bien qu’il se fut juré

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