A PROPOS DES INONDATIONS
Il n'y a peut-être pas un seul enfant de France qui n'ait ces jours derniers entendu parler des inondations. Et combien en est-il qui figurent parmi les victimes du flot envahissant? L'attention de tout le pays est absorbée par ce fléau dont le déchaînement constitue une leçon de choses énorme. Y a-t-il quelque chose de mieux qualifié pour vous faire réfléchir que ces eaux qui sont partout à la fois, à la campagne et à la ville, parles prairies, les champs, les routes, les tunnels; qui s'infiltrent dans les caves, jaillissent de terre comme une source. Ici elles se précipitent pareilles au torrent, là elles s'insinuent doucement jusqu'à ce qu'il y en ait dans les sous-sols et les cuisines, les cours et les gares, les ministères, les écoles, les établesj les boutiques^ les habitations, les usines;
Le spectacle est à la fois terrifiant et captivant. Plus de bateaux glissant paisibles sur l'eau. Toute navigation est interrompue. Mais il passe sous nos yeux des quantités d'objets que l'eau emporte comme un fauve sa proie. Tonneaux, bouteilles, bonbonnes, planches, bûches, troncs d'arbre entiers, paille, cadavres d'animaux, meubles, tout cela descend le fleuve, se bute aux piles des ponts. Et l'eau monte toujours, c'est à se demander si elle ne finira pas par tout submerger. En vérité c'est une bien vaste et terrible affaire qu'une inondation.
Mais d'où vient-elle ? Tous ces flots qui régnent en maîtres sont les enfants des petits ruisseaux, des filets d'eau qui sont l'amusement des enfants, des gouttières des toits, des rigoles des chaussées et en définitive des petites gouttes d'eau tombées des nuages une à une et dont chacune tiendrait cent fois dans la main d'un nourrisson.
Bien des gens même pensent que si l'on ne déboisait pas tant les montagnes et les collines, et les plaines où de grandes forêts poussent encore, les eaux du ciel en tombant seraient recueillies, emmagasinées par les feuilles, les racines, le terreau léger et spongieux et ne s'écouleraient ensuite que lentement, fécondant tout ce qu'elles touchent, perpétuant à travers les périodes où nulle eau ne tombe, le bienfait de la pluie. A force
de couper arbre après arbre, de rogner haie après haie, de faire brouter par les chèvres les tendres pousses nouvelles ; à force d'accumuler ces petites causes nous finissons par obtenir un résultat énorme : le déboisement. L'intérêt général est une grande chose, mais l'intérêt particulier, qui se compose de milliers et de millions de petites choses, l'emporte à la fin sans que personne sache bien à quel moment il eût fallu s'arrêter. Quand le dommage est devenu monstrueux, qui peut le réparer?
Une chose grande, démesurée, c'est encore la nature dans le déploiement de ses forces. On s'en aperçoit quand le vent souffle en tempête, que le feu court par les villes ou les forêts, que l'avalanche roule vers la vallée, que les rochers se détachent de la montagne, ou que la terre tremble. En ces moments l'homme est devant la nature comme la souris devant le chat, ou même comme ; une toute petite souris devant un de ces chats de très grande taille qu'on appelle tigres et lions. La nature se joue de l'homme. Nous construisons digues, écluses, ponts, quais; une heure vient où la nature que nous nous flattions d'avoir domptée, se réveille et d'un seul geste détruit nos œuvres. Se moque-t-elle de nous? Veut-elle nous démontrer qu'entre sa grandeur et notre petitesse il n'y a
pas de comparaison? Détrompons-nous. Elle ne nous fait même pas l'honneur de nous connaître. Elle nous ignore en gros et en détail.
L'ambassadeur d'une grande puissance européenne préparait des fêtes splendides pour commémorer la naissance de son empereur. Mais la veille l'eau lui éteint ses fourneaux et envahit son palais. Le cas est très grave, l'irrévérence complète. Mais qui châtiera l'eau? Vous savez que jadis un roi de Perse la fît battre de verges pour avoir englouti sa flotte. Punition exemplaire et retentissante. Mais la mer s'en est-elle seulement aperçue?
Qu'est-ce pourtant que l'eau des fleuves et des mers avec ses fureurs, si vous comparez cela aux immensités qui nous entourent, à l'espace infini du ciel où tant et de si grands astres ne se marquent que par un point? Alors, à son tour, ce qui nous semble grand sera petit, et toute cette ^ eau qui nous embarrasse, nous effraie, nous ennuie, nous envahit, ne pèsera pas plus dans la balance qu'une minuscule éclaboussure tombée d'un seau.
Et au milieu de tout cela, qu'est l'homme? Estce parmi les choses grandes ou les petites que nous le compterons? S'il est arrogant, orgueilleux, plein de lui-même, voici de quoi lui rabattre le toupet. Il trouvera ici son maître et se verra réduit à ses
proportions véritables. Il apprendra qu'il n'est qu'un tout petit garçon devant l'univers gigantesque.
Mais attention ! qu'il ne se méprise pas luimême ! Précisément au moment où les forces déchaînées de la nature lui infligent de cruelles humiliations, quelque chose en lui apparaît qui nous le fait paraître grand, tout petit qu'il soit.
Sous le coup des forces qui l'écrasent et d'abord le déconcertent, se rient de sa douleur et de ses épouvantes, il se ressaisit et organise la lutte. A peine une catastrophe est-elle arrivée que les bonnes volontés se lèvent et se mettent à l'œuvre réparatrice. L'homme est petit par la taille et la force, je vous l'accorde. Mais lorsque surpris par un fléau comme une semblable inondation, ces hommes si petits, si vite débordés, se mettent à s'aider les uns les autres, à se dévouer les uns aux autres, quelque chose apparaît qui les rend intéressants et sympathiques. Du fleuve qui roule ses vagues menaçantes ou de l'homme qui s'y embarque et s'y aventure pour aller en sauver un autre, lequel est le plus grand? Je n'hésite pas à dire que c'est l'homme. Le fleuve, lui, n'a qu'à se laisser rouler, il ne connaît ni risque ni effort. Mais l'homme, par amour pour son frère, brave le danger, s'expose, peine durement et se dépense
tout entier. Il y a plus de vraie grandeur dans son courage et son esprit de fraternité que dans les brutales manifestations de la force des vagues.
Par la patience aussi l'homme est grand. Il suffît, quand un pareil débordement des eaux a passé sur un pays, de regarder la physionomie des villes, des champs, des lignes de chemins de fer, des routes, de tout ce que l'homme a construit et organisé, pour voir que le désastre est immense et qu'il faudra des années pour réparer ce que quelques jours ont détruit. Mais croyez-vous que la grandeur des pertes, l'étendue du dommage, la longueur du temps exigible pour les réparations arrêteront les hommes? Non. Gomme les patientes fourmis, petites elles aussi par la taille, grandes par l'industrie et l'entrain, les hommes se mettent au travail, et, malgré les difficultés souvent rebutantes, s'attachent à relever les maisons détruites, à refaire les chaussées, à reconstruire les ponts, à réparer les lignes ferrées, les communications télégraphiques. Et la démonstration est fournie une fois de plus que si l'homme apparaît petit devant les grandes forces de l'univers, il est grand par le courage, la patience, le sacrifice de soi, l'invincible espérance.