MARCHANDS D' « INCONVÉNIENT
Parions qu'aucun de vous ne connaît ces marchands-là! — Qu'est-ce que c'est que la marchandise qu'ils offrent? Est-ce du poisson, du gibier, du légume? Une denrée coloniale peut-être? Il faut un peu vous appliquer et chercher à deviner. Cela ne vous dit-il rien, l'Inconvénient? Passez vos souvenirs en revue. Essayez de vous rappeler ceux qui poussent par les rues les petites voitures. Souvenez-vous de leurs cris : Eh, la moule! Eh, la moule! La moule est fraîche et bonne! — Sardines de Nantes, sardines nouvelles! — Du mouro7i, du mouron pour les petits oiseaux! — Qui n'a pas ses herbes pour le j)ot-au-feu?
Vous n'y êtes toujours pas? Mais peut-être Y Inconvénient est-il un condiment comme l'ail, la ciboulette, le thym, le laurier? Cherchez, fouillez les tiroirs de vos souvenirs, grattez vos notions de
botanique!... Vous ne trouvez rien? Il faut donc que je vous aide.
\J Inconvénient est un produit du même genre que les pastilles de bonne humeur, l'huile de bras, l'esprit de cornichon, l'odeur de sainteté, le sel attique, la veine et tant d'autres choses qui sont du domaine des images, des comparaisons et des symboles.
On dit que certaines gens ont de la bonne humeur et de l'esprit à revendre. Et c'est vrai. Mais si vous alliez les prier de vous vendre pour deux francs de bonne humeur ou pour quatre sous d'esprit, ou pour cinquante centimes de patience, lors même qu'ils ne se moqueraient pas de vous, ils ne pourraient pas vous satisfaire. En effet, il y a des choses qui ne peuvent ni se vendre ni s'acheter. Dire qu'on en a à revendre, signifie quon en possède beaucoup. Si vous avez beaucoup de bonne humeur, et de patience, ces qualités qui ne se vendent pas pour de l'argent, peuvent, de vous, passer aux autres. Elles y passent, non par l'effet d'un marché conclu, mais par contagion, exemple, entraînement. On se communique sa bonne et sa mauvaise humeur. Un homme peut en faire rire un autre. Il y a même des hommes qui en font rire dix autres et répandent leur gaieté dans une société entière. N'avez-vous jamais vu un esprit chagrin et hargneux être apporté par un seul homme et en-
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vahir tout un cercle? On pourrait les comparer à des marchands de marée pas fraîche qui ont réussi à placer leur marchandise et en ont empoisonné tout un quartier.
Et c'est ici que je vo.us présenterai le marchand à' Inconvénient . Il n'a ni usine, ni boutique, ni petite voiture, ni même de hotte, de sac ou de boîte. Sa marchandise est spirituelle. Il en a l'esprit bondé. Tous les rayons, tiroirs, casiers, tous les recoins intérieurs de son âme en sont garnis. Et il essaie de placer cela partout.
Quand on se dispose à bâtir une maison et que la chose s'apprend, les fournisseurs accourent. Chacun offre son produit. L'un vante ses pierres de taille, l'autre ses moellons, le troisième ses briques. Les marchands de bois préconisent les charpentes de bois; les marchands de fer prétendent que rien ne vaut le fer pour bâtir. Puis viennent les couvreurs, ébénistes, menuisiers, tapissiers, fumistes...
Le marchand à' Inconvénient, lui, leur dame le pion à tous, Il déballe ses Inconvénients. Quoi, monsieur, vous voulez bâtir? Permettez-moi de vous exposer les inconvénients d'une semblable entreprise. Vous êtes tranquille, locataire solvable d'un propriétaire qui ne vous a jamais négligé quand il s'agissait de payer les loyers. Et vous
voulez changer cette heureuse situation contre celle d'un malheureux qui bâtit lui-même sa maison? Plus jamais vous ne dormirez, monsieur. La nuit, au lieu de sommeiller comme font les locataires sereins, vous ferez des plans. Chaque plan a ses inconvénients, je vous en préviens. Se fier aux architectes est un autre inconvénient. Ne pas s'y fier, c'est tomber aux griffes des entrepreneurs. Et si vous voulez être votre architecte et votre entrepreneur, gare aux inconvénients qui surgiront du côté de la main-d'œuvre ! Tout dans le bâtiment est inconvénient, depuis l'achat du terrain jusqu'à l'emménagement. Le choix des papiers, du genre de chauffage, du bois pour les parquets, des carreaux pour les fenêtres; la forme et le nombre des portes, tout cela se complique d'une masse d'inconvénients.
Supposez que ce premier marchand d'inconvénients place chez vous sa drogue : il en résultera que vous renoncerez à bâtir. Mais alors viendra un autre marchand d'inconvénients. Il vous exposera les inconvénients d'être locataire : oiseau dans la cage d'autrui ; soumis au bon vouloir d'un homme qui parce qu'il possède votre maison croit vous posséder vous-même. Vous serez mis en face de situations humiliantes comme de vous entendre dire : Essuyez vos pieds/ Ne rentrez pas après dix
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heures! Défense de fumer dans les escaliers. Si ce deuxième marchand d'inconvénients parvient à vous impressionner, vous le quitterez avec cette résolution : je bâtirai.
Bâtira! Bâtira pas! Alors commencera la série des tergiversations et des incertitudes. Frappé par la réalité, l'évidence, la gravité des inconvénients, vous leur appartiendrez en proie. Si vous ne devenez pas fou, vous aurez de la chance.
Les marchands d'inconvénients font partout le même travail. Ils font le gros et le détail, l'importation et l'exportation. Fournisseurs de leurs Majestés les rois et reines, les empereurs et les impératrices, ils le sont aussi des ducs, marquis, bourgeois, des marchands et des artisans, des ouvriers de toute espèce.
Aucun commerce n'est aussi étendu. Vous voulez acheter des souliers. Prenez place, ôtezvos bottines et essayez. Voici de bons gros souliers à clous. Excellents pour la montagne et la plaine, oui, mais ils ont des inconvénients. Quand on passe par un salon, on marque avec des clous, sa trace sur le parquet. Alors prenons des souliers sans clous. — Oui, mais nous glisserons sur les pentes où poussent les sapins. Nos semelles lissées par les aiguilles patineront comme sur de la glace et nous verrons bien des inconvénients. Le maga-
sin de chaussures est bondé de marchandises. Bottes, bottines, souliers, brodequins, grosse chaussure et chaussure fine ; chaussures amples et chaussures serrant le pied'. Toutes ont leurs inconvénients ! Prenez garde ! Si vous prenez trop ample, gare aux écorchures! si vous prenez trop serré, gare aux cors !
Le choix d'un chapeau vous exposera aux mêmes alternatives. Pas de chapeau qui n'ait plusieurs inconvénients !
Le choix d'une carrière est chose pire encore. Toutes les carrières sont hérissées de difficultés, de misères, d'embarras. Médecine, droit, lettres, sciences, où que l'on se tourne, à l'entrée de chaque carrière, les marchands d'inconvénients vendent leurs produits. Et les métiers donc! Soyez boucher, boulanger, serrurier, charpentier, cantonnier, cocher, y a-t-il un seul métier qui ne fourmille d'inconvénients?
Mais n'avoir pas de métier a des inconvénients aussi. Si, rebuté par tout ce que vous font voir les marchands d'inconvénients, vous prenez le parti de ne choisir ni carrière ni métier d'aucune sorte, soyez sûr que vous verrez venir le marchand qui vous fera voir les inconvénients qu'il y a à n'être rien et à ne rien faire.
Gomme certains font leur pain^ leur cidre^ et
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leurs souliers eux-mêmes, il y a des particuliers qui ne sont clients d'aucun marchand d'inconvénients. Ils fabriquent cette drogue eux-mêmes, pour leur usage personnel. Raison de plus pour ne pas s'en laisser manquer. Quand on ouvre une usine d'inconvénients pour son propre usage, il est bien rare qu'il vous reste du temps pour autre chose que pour la fabrication des inconvénients : Si je sors, je m'enrhume, si je ne sors pas je m'ennuie. L'hiver a ses inconvénients; l'été en a aussi. La plaine et la montagne en présentent chacune de particuliers. Se marier peut fort mal réussir, ne pas se marier peut très mal tourner. En prenant le parapluie, je serai ridicule par le beau temps; en prenant la canne, je serai plus ridicule encore sous l'averse. Décidément, partout où l'on regarde il y a des inconvénients. La vie est un xissu d'inconvénients si on veut en croire les marchands qui débitent cette drogue.
Alors renoncez-vous à vivre? Mais mourir a des inconvénients aussi. Que faire?... Il faut se méfier des marchands d'inconvénients, ne pas les écouter. Il ne faut même pas s'écouter soi-même si on a le malheur de tenir cette marchandise-là. Décidezvous pour ce qui vous semble le plus honnête et le meilleur. Après, s'il y a des inconvénients, ayez le courage de les supporter;
Je me suis levé ce matin, par un brouillard noir. A neuf heures, on ne voit pas clair. Le pavé est visqueux, le bruit des voitures et les voix des hommes nous arrivent comme à travers du coton. Rien n'est net. On respire, avec chaque bouffée d'air, une quantité énorme de vapeur d'eau chargée de poussières de charbon. Le pire c'est que ces brumes où l'on est plongé semblent envahir jusqu'à notre esprit. On est mal en train. Si on se laissait aller on ne ferait rien et on se contenterait de déclarer : Ça ne me dit pas!
Mais faut-il se laisser aller? Ça ne me dit pas /estce une façon raisonnable de parler?
Nous répondrons d'abord : oui. Après cela, nous répondrons : non.
Et pourquoi cela? Se peut-il qu'on réponde à la
même question par oui d'abord et par non ensuite? Parfaitement, lorsque cette question peut s'appliquer successivement à des circonstances qui réclament de nous une conduite différente.
Tenez, voici un cas. Faut-il boire de l'eau fraîche? Réponse : oui. L'eau fraîche est saine et bonne, surtout le matin à jeun. Mais si vous venez de courir et de vous échauffer et que vous me demandiez : Pouvons-nous boire de l'eau fraîche? Je répondrai : Non, cela vous ferait du mal.
Faut-il se laisser aller à ses dispositions? peuton se laisser aller au désir de ne rien faire? Réponse : oui. Vous avez travaillé toute la journée, voici le soir, vous êtes fatigué, vous avez sommeil.' Rien d'urgent ne réclame votre activité. Alors laissez-Vous aller au sommeil, cédez à l'envie de dormir. Résister serait mauvais. Rien ne nuit aux enfants comme de lutter contre le sommeil et de se forcer à rester éveillés lorsqu'ils seraient bien mieux dans leur lit à dormir. — Mais, quand arrive le matin et que l'heure est venue de se lever, faut-il se laisser aller au désir de rester couché? — Non, autant le soir il est excellent de suivre son penchant pour le repos, autant le matin il serait funeste de ne pas faire effort pour sauter du lit. Si le soir, quand vos yeux se ferment tout seuls, quelqu'un vous invite à rester là pour jouer,
écouter une lecture, boire et manger, vous avez parfaitement raison de répondre : Cela ne me dit pas! Mais si, le matin, quand le coq a chanté, quand l'heure est venue de faire sa toilette, vous restiez enfoui dans vos draps sous prétexte que cela ne vous dit pas , nous vous donnerions un titre mérité, en vous appelant paresseux, endormi, marmotte !
Ça ne me dit pas! Tous les flâneurs et fainéants en disent autant du travail. Vous savez à quoi cela le conduit.
Adopter pour règle de ne faire que ce qui vous dit est une méthode désastreuse. Vous êtes malade, le médecin vous prescrit un régime. Tout ce qu'il vous ordonne ne vous dit rien. Mais votre goût et votre appétit va à ce qu'il vous défend. Si vous méprisez l'ami sage qui vous conseille le régime et suivez votre fantaisie, le résultat ne se fera pas attendre. Vous souffrirez beaucoup. Ce qui vous dit vous donnera des indigestions et vous fera passer de si mauvais moments que vous pourrez à juste titre vous récrier : Cela ne me dit pas. Fort souvent, ce qui vous est le plus nécessaire et le plus salutaire vous plaît le moins. Estce que cela vous dit de recevoir des reproches, d'être grondé ou puni même? A qui cela dit-il? A personne. Et cependant, les gens raisonnables
savent que les avis sévères font notre éducation et forment notre caractère.
Est-ce que cela vous dit de vous soumettre à une règle stricte, de vous astreindre à respecter les heures? Au contraire, c'est quelquefois très gênant et pas du tout conforme à vos goûts. Mais c'est pour votre bien que vous obéissez à une règle et que vous mettez de l'ordre et de la régularité en toutes choses.
Souffrir, cela ne dit à personne et cependant il est sage de savoir endurer des souffrances, des privations, de se fortifier et se durcir en supportant patiemment les jours mauvais, les souffrances du corps et de l'esprit.
Certains enfants ne mangent que de ce qu'ils aiment. Pour eux, le repas est une sorte de séance de divertissement. Or, le plaisir ne se commande pas. Ils choisissent donc leur plaisir et ne mangent que ce qui leur procure de la jouissance. C'est tout à fait bête. On mange pour se soutenir, se fortifier, entretenir son corps en bon état. Une foule de choses qui font le plus grand bien à la santé, n'ont pas un goût séduisant. Il y a au contraire des aliments et des boissons qui flattent le palais, excitent la gourmandise, mais exercent une mauvaise influence sur la santé. Ne vous demandez donc pas ce qui vous dit, mais ce qui vous fait du bien.
Rester près d'un malade, prodiguer ses soins à un blessé, c'est chose parfois ennuyeuse ; vous en débarrassez-vous en déclarant : Cela ne me dit pas? Quelle façon inhumaine d'agir!
Cela ne me dit pas, c'est la formule chérie de tous les égoïstes. Faire quelque chose pour autrui? Pourquoi? Cela ne leur dit pas. Se déranger, se priver, afin de rendre service! cela ne leur dit pas.
C'est encore le mot d'ordre des capricieux, des âmes changeantes et versatiles. Aujourd'hui elles vous traitent bien, vous aiment, vous reçoivent à bras ouverts. Demain, tout est changé : leur figure demeure impassible à votre approche, elles ont l'air de ne pas vous reconnaître. Apparemment que d'être aimable, aujourd'hui, cela ne leur dit pas.
Par ce laisser aller, nous ouvrons la porte à tous les abus. La nonchalance, la mollesse, l'absence de, caractère et d'énergie résultent de cette habitude à toujours suivre son goût du moment. On tombe dans les plus singulières incohérences. On est une girouette que le désir de l'instant présent gouverne et domine.
Mais surtout on se prépare des déceptions et on organise son propre malheur. Que de choses la vie amène qui ne nous disent pas et qu'il faut tout de même accepter ou subir! Si vous n'avez pas
pris l'habitude de faire ce que vous n aimez pas, que deviendrez-vous?
Prenez donc, dès le commencement de la vie, l'habitude de vous diriger selon la raison, la conscience, le devoir et non selon ce qui vous plaît. Ne vous demandez pas : Suis-je bien disposé? mais demandez-vous : Que commande l'heure présente? que réclament de moi ma famille, mon pays, mes semblables? Où est la justice, l'équité, la vérité? et non : Où est mon bon plaisir? Un homme qui ne voit que son bon plaisir est un mauvais compagnon. Il vous abandonne à l'heure où vous avez le plus besoin de lui parce que de vous secourir ne lui dira pas. Fiez-vous à lui et vous serez trompé. Attendez-le : vous attendrez longtemps. Si cela ne lui dit pas, il vous laissera souffrir et périr.
Cela 7ie me dit pas! Ce petit mot pris comme devise peut faire de vous des êtres odieux, détachés de tout, se moquant de tout, reniant tout. A la fois cruels, incapables de se vaincre, de se gouverner, malfaisants par faiblesse et dangereux par apathie, vous seriez en outre parfaitement ridicules.
Car ça ne me dit pas, cela résume l'état d'Ame des nourrissons. Dominés par leurs impressions du moment, ils n'ont qu'une seule manière de se déterminer. Cela leur dit, ils dorment, rient,
boivent. Gela ne leur dit pas, ils crient, tempêtent, pleurent, refusent de se nourrir. Qui de vous désire être comparé à un nourrisson? N'est-ce pas ridicule et un peu honteux de se comporter comme un nourrisson quand on ne l'est plus?
Au surplus, sachons nous décider, sachons ce que nous voulons. Autrement, nous serions comme le vieux monsieur qui, sur le point d'acheter un melon superbe, hésitait et disait : « Il ne me dit rien! » Et vous mériteriez qu'on se moquât de vous comme la marchande se moqua de ce monsieur. Savez-vous ce qu'elle lui décocha? — « Comment, il ne vous dit rien? vous voudriez, peut-être qu'il vous dise : Papa! »
Aimez-vous les taches? Pas moi. Une tache ne fait bien nulle part. Et cependant le monde en est plein, et chacun en augmente le nombre par étourderie, négligence ou méchanceté.
Voici d'abord les taches dans les livres et sur les cahiers. Vos parents vous achètent des livres neufs. Pour commencer, ces livres, sortis du magasin, se ressemblent comme des frères et sont aussi parfaitement propres les uns que les autres. Mais laissons s'écouler un mois et passons la revue. Quelle différence ! La grammaire de Marguerite est encore nette et immaculée comme si elle sortait de chez le marchand. Impossible de trouver la moindre trace de doigts, de graisse, d'encre, ni sur la couverture ni intérieurement. Pas une page n'est froissée. Plusieurs autres enfants ont bien tenu
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leurs livres aussi, sauf de petits accidents pas bien apparents. Mais voici la grammaire d'Ernest. Un rond couleur lie de vin en dépare la couverture. Sûrement cette grammaire a servi de soucoupe. Les coins sont dégradés d'une certaine façon qui indique qu'on les a sucés. Ils ont donc aussi fait office de biberon A l'intérieur se remarquent des empreintes de pouce, des pâtés d'encre, des traits de crayon ou de plume. Beaucoup de pages sont froissées. On dirait que cette grammaire a servi à plusieurs générations d'écoliers.
Pourrons-nous penser au moins qu'Ernest ayant tant fatigué son livre, l'a fatigué pour le bon motif, c'est-à-dire pour l'étude? Hélas! non. Ernest fait servir son livre à tous les usages^, y compris les batailles avec ses camarades; mais il ne s'en sert que rarement pour apprendre ses leçons. Pauvre victime de ses brutalités, sa grammaire est un vivant témoignage de sa paresse et de sa conduite désordonnée. Et les enfants dont les livres sont propres ne sont pas ceux qui s'en servent le moins. Jiien au contraire! Marguerite, par exemple, dont le livre est si bien conservé, sait toujours parfaitement ses leçons. Mais elle aime et respecte ses livres et ne les maltraite jamais.
Pour les cahiers, c'est la même chose. Plus il y a de taches dans un cahier et moins vaut le pro-
TAciir.s. ISS;
pi'iélain^ Lorsijur dôlaiss^'^s, ^^isanls, <lis|M'rs(''s sur les l)ancs et sous les arbres, cos (''jkivcs <le cahiers frappent nos yeux de leur aspect lamentable, une runicui" s'en (b\i^'a^e. A rintériour dos pa|i^(^s, b^s taches se regardent les unes les autres et se racontent des histoires qui no sont pas à l'honneur de rrc(dior.
Une tache est un mauvais signe, un certificat de maladresse ou de malpi'opi'cté. Vos mères vous lijibillent de fiais, le dimanche. (lha[)eaux neufs, jupes pimpantes, culottes soignées, nouids (b^ cravate irréprochables et souliers étincelants, tels vous voit-on sortir au matin. Et comment rentrez-vous, le soir? Voilà co qui vous bîra juger. A cela se reconnaîtra, Noti'C (pialilé. votre cai-iicléi-e, votre; façon de vivre».
Un enfant (|ui si; respccle r|, (jni aime ses par(;nts, prend soin de- ses vêlements. Il ne; veut pas salir ce (ju(; sa mèiM; a nettoyé, ni déchire^r ce; (|u'(dle a laccommodé. Ouand on a le sentiment de sa dignité, il ne saurait convenir de se promener av(;c des éclaboussures sur le tablier, des traces de liquide sur la poitrine ou des traînées d'encre l»i(;ue dans des cheveux blonds. On évite les flaques dans la rue et on n'y marche ])as tout exprès. On ajqjrend à surveiller sa marche, de telle sorte qu'on évite (b; toucher des objets salissants. On ne pro-
mène pas ses mains sur tous les murs et toutes les rampes d'escalier. Surtout, on aime à voir des objets propres et l'idée de les dégrader ou de les souiller ne vous viendrait pas.
En général, ceux qui sont propres sur euxmêmes respectent aussi ks endroits où ils passent, les meubles qu'ils occupent, les maisons qui les abritent. Tel n'est pas le cas des enfants qui ne se respectent pas eux-mêmes et, par suite, ne respectent rien d'autre.
Jeter de la boue contre un mur fraîchement peint ou sur une jolie affiche, est un de leurs plaisirs favoris. Et s'ils pensent éclabousser la robe blanche d'une petite fille ou la culotte neuve d'un camarade, c'est pain bénit. Etre sales et salir, cela leur va, c'est leur élément. Aussi devons-nous toujours vous exhorter à la propreté, au soin, à la tenue, non pas tant parce que toutes ces choses sont plaisantes, gracieuses à voir et rendent la vie plus agréable et plus saine, mais parce que l'esprit lui-même, le cœur et le caractère sont influencés par les habitudes extérieures.
Tout se tient dans l'homme et pour cela rien n'est indifférent ni méprisable. C'est par une qualité de l'esprit qu'un enfant soigneux se présente brossé, lavé, peigné. Nous avons plaisir à le voir et nous sentons bien que, s'il est ainsi, c'est qu'il
a fait son devoir, pris soin de sa personne et de ses vêtements, dépensé la peine et le courage nécessaires pour se garder propre. Si ce n'est pas lui qui en a le mérite, ce sont ceux qui le surveillent et se chargent de sa toilette. C'est sa sœur aînée, ou sa vaillante mère. Les vertus des mamans sont écrites sur le visage, les mains, les vêtements des enfants. Quand vous connaîtrez la vie et saurez ce qu'il en coûte, ce qu'il faut veiller et peiner pour avoir ses enfants propres, vous penserez peut-être comme moi qu'il faut à une mère de famille plus de courage, d'énergie sans cesse renouvelée, pour faire régner l'ordre et la propreté dans son petit intérieur, sur elle et sur ses enfants, qu'il n'en faut à un soldat sur le champ de bataille. Car une bataille, cela dure quelques heures, mais l'effort de cette femme dure des années et réclame une vigilance de tous les instants.
Voilà bien des choses à se rappeler à propos de taches. En voici encore plusieurs autres. Le terme de tache a passé du matériel dans le spirituel. On dit : il y a une tache sur l'honneur de cet homme, sur la conduite de cette jeune personne. Cela veut dire qu'ils se sont rendus coupables de fautes graves.
L'âme d'un homme se souille comme une étoffe. Une existence nette et pure en commençant, comme
un vêtement sans tache, peut finir par être maculée et ternie de toute façon. Elle en devient méconnaissable. Par ses actions viles, ses lâchetés, ses méchancetés, son manque de probité, son avarice, ses goûts pervers, un homme se traîne lui-même dans la boue. Il se déshonore, se couvre de honte. Tous ces termes : se plonger dans le vice, se vautrer dans la fange, se couvrir d'opprobre, sont autant d'images naturelles et fortes de la vie égarée et mauvaise.
Mais voici qui est plus réconfortant. Une tache, cela peut souvent se nettoyer. Il y en a d'ineffaçables; mais heureusement pas toutes, ni même la majorité. De la plupart, si l'on y met de la bonne volonté, on peut se nettoyer. Il y a une multitude de procédés pour dégraisser les étoffes, détacher les habits. Les chimistes s'ingénient à trouver des drogues pour enlever les taches du linge, des nappes, des serviettes. Mais évidemment, la première chose à faire, c'est de s'apercevoir de la tache et de la reconnaître, d'avoir ensuite la patience d'entreprendre le nettoyage. Ce nettoyage lui-même est fort intéressant. Que de mains actives s'y emploient! Pour ma part, j'admire et j'affectionne tous ceux qui purifient et nettoient les rues, les maisons, le linge, les vêtements.
A plus forte raison, aimerons et apprécieronsnous ceux qui, par de la bonté vraie, nous aident à nous corriger de nos défauts. Je trouve ceux qui lavent et blanchissent plus intéressants que ceux qui salissent. Salir, chaque imbécile et chaque maladroit le peut; mais nettoyer, c'est le fait de mains habiles et laborieuses.
Il y a des enfants qui crient quand on les lave. Et quand on leur lave la tête au moral, avec quelques paroles destinées à les nettoyer de leurs défauts, ils se lamentent comme, sur la fameuse image que chacun connaît, se lamente le gamin savonné d'importance par une grand'mère énergique. Tous ceux-là ont tort. Il faut aimer tout ce qui nettoie vos taches, et pas plus redouter ou fuir les paroles sévères qu'un bon coup d'épongé ou de brosse. Pourvu que les taches s'en aillent, et que nous devenions des gens propres!
LEÇON-SAND\yiCH