POUR CEUX QUI OUBLIENT
De temps en temps il faut s'amuser un brin. Mettons que ce soit le jour aujourd'hui et commençons de suite :
Qu'est-ce qu'un sandwich? — C'est une double tartine au beurre, additionnée d'une tranche de jambon. Les deux tartines s'appliquent l'une contre l'autre. Au milieu se trouve la tranche de jambon. Je ne vous demanderai pas si vous trouvez cela bon, ce serait vous donner envie de quelque chose que je ne puis vous oiïrir ici.
On appelle hommes-sandwichs des hommes qui parcourent les villes avec deux affiches, l'une dans le dos, l'autre sur la poitrine.
Et moi, je vais aujourd'hui vous faire une leçonsandwich, dont la tranche de jambon sera repré-
sentée par une histoire. Cette histoire se trouvera placée entre deux tartines sur le verbe oublier et tout ce qui s'ensuit.
fai oublié, a dit ce matin Georges en entrant en classe. Et qu'avait-il oublié? Il avait oublié l'éponge avec laquelle on efface l'écriture sur l'ardoise. — Et pourquoi l'avait-il oubliée, cette éponge dont on ne saurait se passer? — D'abord, parce que Georges est un petit étourdi; ensuite, parce qu'il a négligé de renouer hier la ficelle cassée qui attachait l'éponge à l'ardoise. A ce fil cassé, que de calamités suspendues?
Au lieu de l'éponge absente, c'est le mouchoir qui en fit la corvée. Une fois l'ardoise bien essuyée, Georges replaça le mouchoir dans sa poche et, oubliant ce qu'il venait de faire, s'appliqua à former des chiffres corrects sur la belle page nette et noire. Mais en rentrant de classe, au moment même où Georges courait embrasser sa mère, elle recula d'horreur.
N'aime-t-elle plus son enfant? Oh ! que si ; seulement, cet enfant était de race blanche en partant pour l'école, et maintenant il est de race noire; il a l'air d'un nègre et d'un nègre qui ne s'est pas lavé depuis huit jours. Que s'est-il passé? Qui le devine et peut le dire?
Rien de plus simple : absorbé dans ses travaux.
Georges aura oublié que son mouchoir avait pris le rôle de torchon d'ardoise. Il s'en sera servi, sans le regarder, naturellement, pour se moucher, s'essuyer la boviche et la figure : de là son badigeon. Mais, ce n'est pas fini. Sa mère, refusant de Fembrasser, il se mit à pleurer. Ses larmes descendant sur les joues, y tracèrent des sillons blancs sur le badigeon noir. C'était horrible, si horrible que Turc, le bon chien, l'ami de Georges, ne reconnaissant plus son maître, se mit à aboyer contre lui. Pour le coup, le pauvre petit crut perdre la tète de pure désolation. A ce moment, il se vit par hasard dans la grande glace du corridor et faillit ne pas se reconnaître lui-même. Quelle aventure! Georges ne l'oubliera pas de sitôt.
Mais de tous ces malheurs, qu'allons-nous conclure? N'oublions pas nos éponges quand nous partons pour la classe, ni nos plumes, ni nos livres, ni surtout notre tête, objet principal et sans lequel les leçons du maître seraient de la peine perdue.
Quelques-uns, au moment où les leçons doivent être récitées, déclarent qu'ils ont oublié de. les apprendre. C'est très grave. Mais il y a un cas infiniment pire, et le voici : Au maître qui réclame son devoir, Léon a répondu, l'autre jour, qu'il avait oublié son cahier. La vérité est que Léon avait préféré la pêche aux grenouilles à èon
devoir. Ne l'imitons pas, car c'est trop laid de prétendre qu'on oubli-e quelque chose lorsqu'on n'a pas voulu y penser.
Beaucoup de personnes pensent être tout excusées si elles peuvent déclarer qu'elles ont oublié. Elles considèrent l'oubli comme une chose indépendante de leur volonté. Ce n'est pas exact. On oublie rarement ce qui nous tient vraiment à cœur. Et si on l'oublie, c'est parce qu'on a pensé à autre chose, négligé de prendre des précautions pour secourir sa mémoire. C'est un défaut d'être oublieux. C'en est un surtout pour les enfants qui ne peuvent pas prétexter que leur souvenir est affaibli par le nombre des années. La vie est semée d'incidents désagréables, parfois comiques, parfois tragiques, qui tous proviennent d'avoir oublié. Voici le moment de conter, sur ce richissime sujet, une petite histoire que nous intitulerons :