LES DEUX LACUNES DE M. DOS VEUT
A la manière des gens qui possèdent deux maisons, une à la ville et l'autre à la campagne, M. Dosvert était propriétaire de deux lacunes. L'une avait pour siège sa mémoire ; l'autre, la poche droite de sa houppelande. Vieux et savant, il avait terriblement chargé et malmené sa mémoire
qui, sur le tard, en vint à contracter de cruelles infirmités.
Ce qu'est une fissure à un tonneau, la lacune dont M. Dosvert était affligé l'était pour sa mémoire. Tous les faits qu'il essayait de caser dans son esprit fuyaient par là. Pour s'empêcher de tout oublier, M. Dosvert décida de remplacer sa mémoire par une poche énorme qu'il fit pratiquer dans sa houppelande par un habile tailleur. Tout ce dont il désirait se souvenir, il le plongeait dans ce sac profond. Il lui tenait lieu d'archives, de magasin, de répertoire et d'arsenal. Un jour, cependant, qu'il y fourra une paire de ciseaux tranchants, le fond de la poche céda. Un petit trou en résulta, qui tous les jours s'agrandissait un peu. Ce fut la deuxième lacune de M. Dosvert.
Il n'en savait rien. Défense expresse étant faite à ses gens d'explorer ses poches où tous ses secrets logeaient, nul ne découvrit la brèche au fond du sac. A chaque instant, de menus objets descendaient par là pour aller se loger très bas, entre l'étoffe et la doublure. Cigares, allumettes, lunettes, canifs, calepins, provisions de bouche, lettres, notes savantes et plantes sèches, tout cela se rejoignait et fraternisait dans ces oubliettes.
M. Dosvert ayant une tendance à l'obésité, se pesait toutes les semaines, par ordre du médecin.
Comme il s'était toujours pesé avec sa houppelande, il continuait et constatait des augmentations fantastiques. A la suite de ces pesées affolantes, il ne mangeait et ne buvait presque plus, maigrissait même à vue d'œil; mais, sur la balance, son poids augmentait toujours. Il devint misanthrope. A force de constater qu'il lui manquait des objets qu'il avait mis dans sa poche la veille, il en vint à soupçonner tout le monde d'être des voleurs. Il déposa des plaintes contre la poste parce qu'elle lui perdait sa correspondance. Bref, la vie de M. Dosvert n'était plus qu'une série de guignes. Un jour, il glissa sur le trottoir et heureusement tomba sur le pan de sa houppelande. Farcie d'un contenu varié, la bonne vieille amie amortit le choc de son compagnon, mais la doublure craqua et ce fut une véritable explosion qui fit jaillir en tous sens les produits les plus disparates. Tous les objets crus perdus, toutes les lettres égarées se retrouvèrent, et quand M. Dosvert retourna à la pharmacie pour se faire peser, il constata une diminution de quinze kilogrammes. Il dut se mettre au régime pour recouvrer son poids normal.
Les gens qui oublient ressemblent à ce pauvre vieux savant, vraiment à plaindre. Comme il
fourrait tout dans sa poche trouée, ils confient leurs affaires à une mémoire fêlée. Il en résulte pour eux les pires désagréments, et pour leurs compagnons des inconvénients nombreux et graves. Ils égarent et perdent leurs affaires. Admettre qu'ils les ont égarées leur semble impossible, donc on les leur a chipées. Ils accusent leurs compagnons. Des discussions s'élèvent, des animosités s'éveillent. Prenez donc des mesures pour surveiller et fortifier vos mémoires.
Un seul cas existe, où il vaut mieux oublier que de se souvenir, c'est quand il s'agit d'offenses reçues. Non pas qu'il faille se laisser docilement maltraiter par chacun en actes et en paroles. Au contraire, défendons-nous et de notre mieux, afin d'empêcher les gens de nous faire du mal. Mais, une fois cela fait, ne tenons pas registre des offenses reçues. La liste en serait trop longue et trop peu intéressante. Quoi, parce qu'il a plu à quelqu'un de dire du mal de nous, nous nous punirions nous-mêmes et nous nous condamnerions à ramasser ces paroles, à les loger en bonne place dans notre mémoire? Mais ce serait de l'aberration pure ! Notre mémoire finirait par servir de réceptacle à tous les mauvais procédés dont il a été usé à notre égard. Nous descendrions au rang d'un conservateur de mauvaises hypothèques, dont il
ne saurait résulter que chicanes et désagréments. On pratique des trous d'écoulement sur les terrasses, afin que par là s'écoulent les eaux et se déversent les impuretés résultant du nettoyage. Ayons, nous aussi, dans notre mémoire, un de ces dégagements]par où nous soyons débarrassés des souvenirs déplaisants, et qu'il n'en soit plus question. Oublions, oublions! Ainsi, du mal qu'on nous fera, il ne restera rien et ceux qui veulent nous gratifier de mauvais souvenirs n'y réussiront pas. A la fin, ils se diront que ça ne mord pas et nous laisseront tranquilles. — Ici finit la deuxième tartine. Par elle se complète cette leçon-sandwich. Ne l'oubliez pas!
Comment, M. Escargot aurait des idées? Pas possible! — Si, c'est parfaitement possible, et la preuve c'est que cela est. Je le ferai bien voir. M. Escargot a même une ou plusieurs idées et bonnes habitudes que je lui emprunterais volontiers. Et je ne m'en cacherai point. C'est de grand cœur que je lui rendrai cet hommage et si, par la suite, j'ai des réserves à faire sur son compte, chacun sera averti qu'il n'y a ici aucun parti pris.
M. Escargot est très attaché à sa demeure et doit la chérir immensément, puisque jamais il ne la quitte. Ils pourraient bien prendre exemple sur lui, ces gens qui sont toujours hors de chez eux, qu'on ne trouve jamais à leur poste et qui, si d'aventure ils passent une soirée dans leur intérieur, s'étonnent de s'y voir. Présentez-vous chez
xM. Escargot à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, vous trouverez à qui parler; jamais on ne vous répondra : « Monsieur est sorti ».
M. Escargot n'a ni propriétaire ni concierge, ce qui donne à son bonheur deux grandes ailes pour voguer vers la liberté. Je suis bien sûr que des masses de gens sur ce point l'envient et, ma foi, si je les blâmais, je me blâmerais moi-même, car je l'envie tout le premier.
M. Escargot a d'ailleurs une façon de passer son hiver qui est très expéditive. Il se fabrique une petite cloison qui bouche la porte de sa maison, de manière à ce que nul intrus ne puisse y pénétrer, puis il s'endort et attend les beaux jours. J'en connais plus d'un qui aimerait bien en faire autant et par un procédé si simple, bien des misères de l'hiver seraient évitées.
De l'escargot si je pouvais avoir le calme, la patience, je m'estimerais le plus heureux des hommes. Savoir, comme lui, pressentir le temps qu'il fera et prendre mes précautions pour n'être molesté ni par la sécheresse ni par l'abondance d'eau, me serait fort agréable. Je pourrais me passer de baromètre et je serais plus savant que le c( Vieux iMajor » qui prédit le temps six mois d'avance, mais trop souvent se trompe scandaleusement.
Si je m'avançais jusqu'à dire que les yeux de l'escargot me semblent une merveille et que j'ai quelquefois désiré porter les miens au bout d'une perche pour voir plus loin, ou pouvoir les rentrer pour les protéger contre les coups, vous seriez capable de vous moquer de moi. Peut-être même m'accuseriez-vous de me moquer de vous. Et dans les deux cas vous agiriez sans discernement. Pour vous éviter de tomber en ces fâcheuses extrémités, je n'insisterai donc pas sur ce point.
M. Escargot n'a-t-il pas une foule d'avantages, de côtés remarquables, admettons même que des yeux, il n'en soit pas question et qu'on lui trouve son égal pour cette chose énorme : faire ses deux yeux se regarder l'un l'autre.
M. Escargot est philosophe ; ce qui le prouverait suffisamment, c'est sa faculté de se taire. En voilà un qui n'empêche pas les gens de dormir la nuit à force de crier ses sentiments, comme le font, jusqu'à satiété, grenouilles et crapauds et autres batraciens indiscrets. M. Escargot n'envie peisonne, ni le chevreuil aux jambes rapides qui franchit d'un seul bond les ruisseaux et les haies, ni riiirondellc s'enivrant dans l'air de ses vertigineuses cabrioles. Le bien d'autrui ne le contriste pas; le succès d'autrui ne lui donne pas la jaunisse. Il y a un vieux proverbe : Quand on ne peut avoir
ce qu'on aime, il faut aimer ce qu'on a. Quoique sans culture morale ni philosophique, M. Escargot dépasse cette maxime résignée. Il aime ce qu'il a, par conviction, avec un calme parfait, c'est-à-dire plus sûrement que s'il l'aimait d'une de ces folles passions qui ne durent jamais plus que feux de paille.
Tout cela n'est-il pas merveilleux? Certainement, mais... il y a beaucoup de mais.
M. Escargot décidément est trop plein de luimême, trop prisonnier dans sa coquille et ses vues étroites. Il se croit le centre du monde. Tout le reste tourne autour de lui. Le roi des animaux, c'est lui. Rien ne le vaut, ni parmi les oiseaux ni parmi les quadrupèdes. M. Escargot, non seulement se trouve bien, mais il se considère comme le chef-d'œuvre de la création.
Quand il s'embarque dans les considérations sur ce sujet, il est intarissable. Ceux qui, comme moi, comprennent son langage, se félicitent alors que ce soit celui des signes. Autrement, leurs oreilles n'y résisteraient jamais. Mais que dit-il, en somme? — Voici des échantillons de sa mimographie.
Il se compare aux autres animaux pour s'en moquer avec indécence. Leur façon de marcher, de courir, de sauter, le lance dans de folles gaietés.
202 PAR LE SOUMRE.
Bipèdes, quadrupèdes, tous tant qu'ils sont, hexapodes et myriapodes, ceux qui nagent et ceux qui volent, semblent faits pour qu'il se délecte de les trouver si grotesques. Et c'est de s'en rire des bosses qui lui a fait pousser sa maison sur le dos.
c( Quelles allures, grand Dieu! quelles allures! Regardez-moi cette girafe, est-ce bâti? Peut-on être fait comme cela et ne pas sécher sur tige! Les pieds appartiennent à la terre, la tête relève de la lune. Et près de la girafe, Tabac, chien basset qui veut se donner l'air d'avoir des jambes, alors qu'il n'en a pas! Vivent les escargots! Comme leur marche est sure, élégante ! Ils n'ont l'air de rien remuer et avancent tout de même. Si vous lui laissiez le temps, un escargot grimpera sur les pyramides et n'en sera pas plus fier pour cela! Il ne s'imaginera pas que quarante siècles le regardent et damera le pion à Napoléon. Lui seul, d'ailleurs, peut jouir d'une belle vue, car lui seul a les outils voulus, de vrais télescopes, quoi! Comparativement à lui, tous les êtres sont myopes.
Lorsque, au printemps, les oiseaux construisent leurs nids brin à brin, crin à crin, M. Escargot s'étire et les déclare tous fous. Gâter ainsi les enfants! même avant qu'ils ne soient là, quelle aberration! M. Escargot fait un trou dans la terre
et y pond ses œufs. Croyez-vous qu'il revienne ensuite couver, ou nourrir sa progéniture? Il ne faudrait plus que cela! Pour les merles, fauvettes, mésanges, qui passent les jours à rapporter à leur nichée vermisseaux, chenilles, papillons ; pour les poules qui promènent leurs enfants et les réchauffent sous leurs ailes; pour les chats qui allaitent et toutes les chèvres, vaches, brebis, dont les enfants sucent les mamelles, il n'a que du mépris. Mais ce qu'il méprise le plus, ce sont les hommes; il me l'a confié un jour. Et ce n'est pas pour le motif que vous penseriez : parce qu'ils mangent plus que leur faim, boivent plus que leur soif, mentent décidément trop et ne réfléchissent pas assez : cest parce que les meilleurs d'entre eux sont absurdes et se donnent trop de mal pour les autres. Au fait, M. Escargot est insupportable. Devinez à qui il ressemble?
Il ressemble à ces gens qui ont plusieurs bonnes qualités, mais sont complètement incapables d'apprécier ce qui ne leur ressemble pas. Leur monde c'est eux et ceux de leur espèce. Qu'on puisse penser autrement qu'eux et n'être pas un imbécile, ils ne l'admettront jamais. Il n'y a de qualités que celles qu'ils possèdent : toutes les autres sont des vices. Les idées des autres ne sont pas des idées; les sentiments des autres ne sont
pas des sentiments; leur droits ne sont que prétentions vides et nulles par conséquent; leurs convictions des impostures, leurs croyances des superstitions.
Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien accepter que ce qui est de chez vous, de ce qui se fait chez vous, voilà le point de vue de l'homme escargot, vivant dans sa coquille et n'en sortant pas.
Cette situation est très forte et /rés faible en même temps. Elle est forte, car ceux qui ne connaissent rien des questions, les jugent avec une vigueur et un ensemble impressionnants. Comme ces gens sont sûrs de ce qu'ils avancent ! se senton porté à dire, en les voyant, sans sourciller, exclure et condamner tout ce qui ne cadre pas avec leur esprit, leur clocher, leur caste ou leur clique. Us sont effectivement prodigieux, et grands de toute leur ignorance!
Mais voilà, si n'accepter aucun avis, n'accueillir aucune lumière d'autrui, refuser de reconnaître comme réel ou juste tout ce qui ne nous va pas, ou ne nous ressemble pas, si une telle situation est forte, forte comme la coquille de l'escargot, forte môme comme les murs d'une citadelle, estce une force humaine? Non, c'est une force purement brutale. La vraie force pour l'homme consiste à être accessible aux bonnes raisons, aux
lumières nouvelles, à être capable d'apprécier ses adversaires eux-mêmes et de se faire par eux instruire et perfectionner.
Rappelez-vous M. Escargot, prenez-en ce qui est bon et laissez le reste. De cette façon, juste parce que vous n'imiterez pas cette étroitesse d'esprit, M. Escargot lui-même pourra vous être utile à quelque chose.
Tous, vous avez vu, sur la carte de France, par quel large estuaire la Loire aboutit à l'Océan. Je me promenais un jour sur la rive gauche de cet estuaire. Parti de Saint-Brévin-les-Pins, j'avais devant moi une plage immense de sable fin, jusqu'à la pointe Saint-Gildas : plus de quinze kilomètres.
Au beau soleil d'août, c'était le cas d'ôter ses souliers et de marcher pieds nus sur ce tapis frais et lisse. C'est un plaisir que je vous recommande. Il ne fait de tort à personne, il ne coûte rien, tout au contraire, puisqu'il économise les souliers et fortifie la santé.
Après sept kilomètres de cet exercice, j'arrivai à Saint-Michel-Ghef-Ghef, joli bourg célèbre par ses galettes. Je remis mes souliers afin de revenir à mon point de départ par l'intérieur des terres. Il y avait là beaucoup de champs de blé, d'un blé
superbe. Près des fermes, des poules chantaient dans les basses-cours, ce chant particulier qui indique qu'elles viennent de pondre. Car enfin, si poule a pondu, c'est un événement, et il faut que nul n'en ignore. Et c'est justice! Si les poules cessaient de pondre, ce serait calamité plus grande que si les horloges cessaient de marcher. J'étais donc bien heureux de penser que les poules d'alentour pondaient à l'envi et déjà je me promettais de me régaler de l'excellente galette qui se confectionne dans les pétrins de M. Grellier, avec des œufs et de la farine de froment. Que faut-il de plus pour mettre un touriste en bonne humeur?
Mais il y eut tout à coup une ombre à ce tableau de mer, de soleil et de moissons.
Dans un champ où le froment gisait en épaisses javelles, je vis une forte gaule dressée. La gaule portait une ficelle et à l'extrémité de la ficelle se balançait un crapaud.
Je m'en approchai et le considérai longtemps. Le crapaud était mort, mort depuis bien des jours, et presque desséché. La peau enveloppait le corps de longs plis durcis au soleil. Une momie n'a pas un autre aspect. D'ailleurs, nulle trace de coups ni de blessures. La bête avait été pendue là par la patte, en pleine vie ; elle était à la longue crevée de misère.
Quel supplice et par quoi le crapaud avait-il mérité de pareilles tortures? Il est laid, mais ce n'est pas un crime. Si l'on voulait pendre tous ceux d'entre nous qui sont laids, quel effroyable massacre d'innocents! D'ailleurs, beau, laid, c'est relatif. Il y a des personnes qui trouvent que le crapaud est beau à force d'être laid. Quand il est assis, la tête relevée et ses deux grands yeux fixés sur le monde, je le trouve intéressant et gracieux. Victor Hugo l'a chanté en un poème immortel que vous trouverez dans la Légende des Siècles.
Mais ce n'est pas pour sa laideur que certains campagnards le pendent. C'est, disent-ils, une sale bête, nuisible et dangereuse, pleine de venin et qui fait flétrir tout ce qu'elle touche. Aussitôt qu'on la rencontre quelque part, on l'assomme à coups de bâton, de pierres ou de pioche, à moins qu'on ne lui écrase la tête d'un coup de talon. A quelquesuns on fait un sort spécial en les pendant tout vifs. On pense sans doute par là épouvanter et faire fuir les autres. Cruauté inutile, et combien injuste et peu intelligente!
Savez-vous ce que font les crapauds? En particulier, savez-vous ce qu'avait fait celui-là?
Venu au printemps dernier, sur le champ même où il était pendu, il avait commencé là son travail après l'engourdissement de l'hiver. Il avait, dans
le blé en herbe, fait la chasse aux petites limaces dont il est très friand, et dévoré au jour le jour des centaines de larves d'insectes, et toute sorte de vermine défavorable à la culture. Il s'était fait ainsi collaborateur du paysan. Dans la beauté des javelles que la faucille avait couchées sur le sol, sa part de travail était pour quelque chose. Et voici qu'au jour de la moisson on lui fait subir ce sort atroce! Pauvre innocent! De quelle injustice abominable, de quelle ignorance ténébreuse n'était-il pas la victime! Nous le plaignons, ce misérable pendu, sa lente agonie nous fait frémir. Chacun de nous, sensible à la douleur physique, se met par la sympathie à la place de cette malheureuse bête et se figure ce qu'il y souffrirait. Tous aussi, sensibles à l'injustice, nous sommes froissés par ce qu'il y a de criant dans l'injustice qui a frappé ce crapaud. Pour moi qui venais de voir tant de bleu du ciel et des mers, tant de souriante fécondité des champs, je sentis de la nuit s'étendre sur mon âme. Oh! ce crapaud noir sous la coupole bleue, quelle chose horrible! Il m'était l'image de tout ce que les hommes, par fanatisme et ignorance, font souffrir à ceux qui sont considérés comme dangereux, criminels et qui souvent sont aussi innocents, aussi utiles que ce crapaud.
Enfants, vous êtes jeunes, vos cœurs neufs sont
sensibles. Si quelque injustice vous arrive, elle vous heurte et vous blesse. Vous en savourez dans la peine l'amertume encore inaccoutumée. Par le mal qu'une injustice vous fait, apprenez à haïr l'injustice. La meilleure manière de la haïr n'est pas de lui faire de gros yeux et de lui présenter le poing quand elle s'attaque à nous-mêmes ; mais c'est de la ressentir pour les autres, de souffrir de l'injustice dont ils sont victimes et de faire effort pour y mettre fin. C'est combattre aussi l'injustice que de la bannir de son propre cœur. Craignons, par-dessus tout, d'être injuste envers quelqu'un et, pour ne pas tomber dans cette sorte d'iniquité qui est née de l'ignorance, éclairons-nous. N'adoptons jamais à la légère les condamnations que l'opinion courante, souvent si mal orientée, prononce sur des hommes, sur des institutions, sur des idées. Donnons-nous la peine de nous renseigner avant de juger. Ne nous permettons pas d'exclure ou de flétrir nos semblables sans motifs graves, bien connus et bien pesés. Voyez ce crapaud. 11 est persécuté et mis au pilori parce que la superstition lui attribue des pouvoirs malfaisants. Aucun de ces pouvoirs n'existe. Tout est faux.
Comme le crapaud, persécuté et cloué au carcan, est le hibou. On dit : « Laid comme un hibou; laid comme un crapaud ». Tous les peuples n'ont
pas toujours pensé ainsi. Les Grecs ont donné comme emblème à Minerve, déesse de la sagesse, qui? — le hibou. Souvent, vous voyez Minerve avec un de ces oiseaux dans la main, sur l'épaule ou le casque. Ce sont sans doute ses beaux yeux d'or, tout brillants la nuit, qui lui ont valu cet honneur. Mais ce souvenir ne le protège plus. On le déclare sinistre, de mauvais augure et, comme oiseau, nuisible. Partout où l'on peut s'en saisir, il est exterminé. Souvent ses dépouilles pendent aux portes des granges et, d'une main impitoyable, on arrache de leur nid ses petits enfants, si gracieux dans leur duvet d'hermine, pour leur fracasser la tête. Et cependant, le hibou continue à être ce qu'il a été toujours, un oiseau utile, habile chasseur de mulots, de souris, destructeur de serpents. C'est un ami, nous le traitons en ennemi, nous faisant ainsi du tort à nous-mêmes.
N'y a-t-il pas en tout cela des avertissements à Recueillir? Toutes ces braves bêtes qui font du bien à l'humanité qui les torture et les extermine sont les humbles compagnons de misère des grands martyrs du bien, de la liberté, du progrès. L'histoire est pleine de gibets, de bûchers et de croix pour les plus grands bienfaiteurs de l'humanité. Le long des chemins où les hommes ont marché rendent partout des victimes du fanatisme et de
l'injustice, comme pendent, par les champs et les villages, des crapauds et des hiboux.
De cela, il ne faut pas prendre son parti. Surtout, il ne faut pas s'en rendre complice. — Une foule de gens vivent dans la douce illusion que les époques de sombre fanatisme appartiennent au passé. En lisant les crimes commis par nos aïeux contre les chercheurs de vérité, les défenseurs du droit des faibles, les propagateurs des idées de fraternité humaine, de tolérance, de liberté, ils disent : « Quel bonheur que ces temps soient à jamais finis! » Leur sentiment se comprend. Mais ils se trompent, en pensant que notre époque est débarrassée du mauvais esprit qui s'est signalé dans le passé par d'odieux méfaits. Nous voyons les crimes des ancêtres et ne voyons pas les nôtres qui sont trop près de nous. Journellement, nous accomplissons des injustices ou bien nous nous associons à des injustices. Quiconque hait ou méprise un concitoyen, enfant ou adulte, à cause de ses idées, de ses croyances, de ses convictions; quiconque, sans réfléchir, va répétant sur le compte d'autrui des propos qui le dénigrent, le condamnent sans jugement; quiconque se permet cela, fait partie de la grande armée sinistre qui maintient et propage dans l'humanité le règne des passions aveugles, l'esprit de persécution, d'exclusion, decruautébasseetbestiale.
CHAPAI:DS PEiNDLîS, HIBOUX CRUCIFIES. 213
Laissons-nous instruire par les grandes erreurs et les crimes de l'histoire. Tout jeunes encore, ne
yons jamais sectaires, fanatiques, intolérants, répétiteurs idiots et méchants de formules par lesquelles on vilipende, sans les connaître, des catégories entières de citoyens, uniquement parce qu'ils ne sont pas de notre groupe.
Si vos jeunes cœurs, enfants, s'inclinent à ces pensées, seules dignes du nom d'hommes que vous portez, peut-être par vos efforts ceux qui vivront après vous verront-ils des temps meilleurs. Et les martyrs ne seront pas morts en vain; et les pauvres crapauds n'auront pas inutilement séché au 'iolpil (les canicules.
Oui, on réclame, et dans le cas spécial, on a parfaitement raison de réclamer. Vous allez voir que cela va donner lieu à des explications qu'il était utile de fournir. Mais de quoi s'agit-il? Sur quoi porte la réclamation? — Voici l'affaire. Dans une leçon : Ça ne me dit pas, j'ai parlé vertement des nourrissons et de ceux qui, ayant dépassé depuis longtemps cet âge si tendre, se comportent encore comme des nourrissons.
Or, il y a parmi nous des filles et des garçons qui n'aiment rien au monde autant que le petit frère ou la petite sœur qu'ils ont à la maison. Leur première affaire, en rentrant, est de courir embrasser bébé. Si maman leur permet de le garder, ils en ressentent une grande joie. Bébé pleure -t-il, ils sont consternés. Mais quand bébé leur sourit, c'est
une pure félicité. D'entendre figurer ces délicieux petits poupons tout frais, en des propos où une critique était mêlée, a serré le cœur à ces braves enfants. N'ai-je pas fait là de la qualité de nourrisson un usage qui pourrait compromettre leur bon renom universel? Ces petits trésors ne sont-ils pas trop précieux, pour que l'on tisse leur nom dans une apostrophe destinée à secouer et morigéner un flémard en lui disant par exemple : espèce de nourrisson!
Voilà la réclamation dans toute son étendue. — Remercions d'abord les écoliers qui l'ont formulée. Ils vont nous permettre de rectifier et de préciser, tout en faisant une déclaration de sympathie à l'immense peuple des poupards. Comment l'idée nous viendrait-elle de les offenser? Innocents, gentils, les bras tendus, les petons remuants, ne sont- ils pas la joie de la maison? Entre nous soit dit : nous les adorons.
Mais à chacun son métier. Ne confondons pas les genres et les âges. La vie vraie consiste à se développer. Rester stationnaire n'est pas permis; croupir sur place est la pire des fautes. Le point sur lequel portait notre critique est cette singulière faiblesse de caractère qui fait qu'un homme se laisse dominer par ses impressions. Tant que vous êtes tout petits, il ne peut pas en être autrement.
216 PAR LE SOUlUllE.
Personne ne vous le reproche. La facilité avec laquelle une figure de bébé passe des pleurs au sourire et inversement est même une des grâces de cet âge. Mais, aussitôt que l'on grandit, il s'agit de se dominer, de gagner de l'empire sur ses appétits, ses impressions. Si à cinq, six, sept ans, vous n'avez pas plus d'énergie qu'un bébé de quelques mois, c'est très grave. Kt si vous continuez ainsi à huit et dix ans, c'est encore pire. Or, il y en a de ces grands nourrissons qui se laissent aller à tous leurs caprices. Ils se fâchent comme de simples bébés, eux qui ont la prétention d'être de petits hommes. Il paraît même qu'il y en a qui se couchent par terre pour faire des scènes. Ils sont là criant, se roulant, gigotant que c'est un scandale. De tels accès de rage sont pardonnables à des êtres encore tout ignorants; mais pas à de grands garçons en âge de devenir raisonnables.
Le nourrisson touche à tout et pour peu que l'objet ne soit pas trop lourd, il le porte à sa bouche. C'est sa manière à lui de faire connaissance avec le monde. Mais vous autres, vous ne devez pas faire cela. Sucer son pouce à six et huit ans, est-ce permis? lécher ses cahiers pour enlever les taches d'encre avec sa langue, cela peut-il se donner en exemple? Mâcher son porte-plume, ou son mouchoir, ou son tablier, est-ce une occupa-
tion pour des enfants de votre âge? Sûr que non!
Les nourrissons se laissent servir, porter, et restent coi. Mais quand on a des jambes assez solides, n'est-il pas honteux d'implorer maman pour qu'elle vous colporte? Doit-on attendre que l'on vous lave, vous brosse et peut-être vous mouche? Voyons, qui osera le soutenir? Est-ce une raison, parce que les petits nourrissons nous sont très près du cœur, d'excuser tous ceux qui, devenus grands, se comportent comme des nourrissons? Les bébés roses et blancs sont hors de cause. Personne ne les critique, ni ne se moque d'eux. Mais les grands qui les imitent, il faut les secouer d'importance ou s'en moquer carrément.
Tenez, voilà un cas qui se présente tous les jours. Un enfant qui sait déjà fort bien marcher, tombe par terre et y reste. Il braille, se lamente et attend. Qu'attend-il? Qu'on vienne le relever? — Mais n'a-t-il pas la force de se relever tout seul? — Que si; seulement, il a pris l'habitude d'attendre qu'on le relève, parce que dans sa toute jeune enfance, on le relevait chaque fois qu'il tombait. Que faire? Il faut le laisser couché là, jusqu'à ce qu'il se ramasse lui-même.
Je ne sais si vous connaissez cette façon de railler les petits qui, lorsqu'ils tombent ne se relèvent pas. N'avez-vous jamais entendu qu'on leur
crie : Viens ici, que je te î^amassef J'en ai vu qui, tout heureux de ce secours annoncé, galopaient à quatre pattes vers la personne qui les avait appelés et se laissaient ensuite relever. N'est-ce pas à se rouler?
Les nourrissons, je veux dire ces grands nourrissons vraiment si petits d'esprit, ont coutume de penser que tout leur est du. Ils appellent au secours, ils tendent la main; ils sont quémandeurs, mendiants. Ils ne veulent se donner aucune peine. Chacun doit être là pour les contenter. Mais si vous entreprenez de les satisfaire, n'attendez pas qu'ils vous remercient. Ces gaillards-là estiment que c'est un honneur pour vous d'être à leur service, et ils attendent le moment oii vous cessez de les obliger, pour vous adresser des reproches ou pour se plaindre.
Un jour, il m'arriva ceci : l'histoire est vieille, je peux la raconter, car la petite fille qui s'y trouve encadrée est depuis longtemps une mère de famille. Nous faisions une excursion à quinze ou vingt personnes, dont une demi-douzaine d'enfants. Parmi ces derniers, il y avait une petite fille qui, dès le matin, insista plusieurs fois pour être portée. Je lui rendis ce service de bon cœur et la transportai par monts et vallées, tantôt assise sur mes épaules, tantôt pendue dans mon dos. A un moment donné.
tout de même, je trouvai fatigant de continuer à faire le cheval, d'autant plus que celle que je portais avaitdebonnesjambes. Je déposai donc macavalière sur le gazon, avec un sourire. Elle me 7'é pondit par une moue. A partir de ce moment, elle alla marcher à côté d'autres personnes de la société et ne voulut même plus me donner la main. Tout le monde ayant vu à quel point cette enfant et moi avions fait boQ ménage depuis l'aurore, fut étonné de ce changement et quelqu'un demanda à la petite fille : « Pourquoi ne veux-tu plus lui donner la main? » Réponse : « Il est très méchant; il ne veut plus me porter. » — Yoilà de l'esprit de nourrisson, de grand nourrisson. Et il y a beaucoup de gens de cette espèce dans le monde. Ils se font remorquer, porter, servir, gâter, et lorsque la chose a vraiment assez duré, ils n'ont même pas l'idée de remercier, ils réclament, s'érigent en victimes, se plaignent de notre dureté de cœur.
.J'espère que vous comprenez maintenant pour-» quoi nous essayons de faire la guerre à l'esprit de nourrisson chez ceux qui ont dépassé cet âge.
Mais vous avez bien fait de réclamer; il n'est pas bon de rester sur une impression troublante. Toutefois, laissez-moi vous dire qu'il faut toujours bien réfléchir avant de réclamer. Autant il est légitime et utile de faire une réclamation juste
220 l'AH LE SOURIRE.
comme la votre, autant il est désastreux de devenir un réclamant de profession. Réclamer, récriminer, se plaindre, grogner, murmurer, ce sont des verbes qu'il ne faut pas conjuguer trop souvent. Faisons appel à notre propre énergie, plutôt que de trop attendre des autres, et l'idée de toujours mettre quelqu'un en cause lorsque nos affaires ne sont pas selon notre désir ne nous viendra pas.
Ceci nous ramène pour finir à ces intéressants nourrissons. Empruntons-leur les bonnes et gracieuses qualités qui les rendent si aimables; mais ne soyons pas des paquets que d'autres portent et soignent. Soyons décidés à vivre, vouloir, travailler par nous-mêmes, par notre effort personnel en nous sentant responsables comme de grandes personnes en possession de leurs moyens et de leur raison.