L'HOMME, L'ANE ET LE SAC
Ayons de bonnes intentions; mais sachons les exécuter d'une façon pratique; sans cela, nos meilleures intentions se traduiront parfois en actions maladroites, ridicules, nuisibles même.
Un homme est en route pour le moulin. Il a chargé son sac de blé sur un âne qui marche devant lui. Voici une bonne heure qu'ils cheminent ainsi et tout va bien. L'homme, cependant, a quelque peine à marcher. Il s'est récemment foulé le pied; la fatigue se fait sentir dans le membre à peine remis. Le moulin à vent s'aperçoit dan ^ le lointain. Ses grandes ailes tournent sur la colline. Mais plusieurs kilomètres restent à faire. Comment les franchir sans trop surmener ni son pied ni sa bête?
Voilà la question que tourne et retourne le
paysan dans sa tête. L'âne est solide. Il est dans le meilleur âge, avec des jarrets vigoureux et une bonne volonté sans limite. Le sac n'est ni trop lourd ni trop tendu. Retombant des deux côtés, il prend très bien les flancs de l'animal. On pourrait, à la rigueur, s'asseoir dessus.
Mais bon laboureur ménage ses bêtes. Les bêtes sont un capital. Qui en prend soin s'en trouve bien. Ses afl*aires prospèrent. Par une vieille et bonne habitude, cet âne n'a jamais eu qu'à se louer de son maître. Jamais on ne l'a ni malmené ni surchargé. Son maître hésite donc à s'ajouter au sac que la bête porte déjà. Et le temps passe, sans qu'il se décide à sauter sur sa selJe improvisée.
Le pied, lui, geint, la gêne augmente. Cela va de plus en plus difficilement et, bientôt, cela n'ira plus du tout. Il faut trouver une solution.
Enfin, une idée jaillit du cerveau de l'homme. Il enlèvera le sac à l'âne, le prendra sur lui-même, et ainsi s'assoira sur la bête.
Facile à réaliser, certes le projet ne l'était pas. Mais avec du savoir-faire et de la persévérance, on arrive à bout de tout. Un mur se présente comme par hasard, un mur assez élevé, au bord de la route. L'ânier arrête son âne et lui enlève le sac, qu'il hisse sur le mur. Il offre à son compagnon
l'homme, l'ane et le sac. 223
quelques pousses de luzerne avec des chardons tendres. Puis, il le range le long du mur, aussi près que possible, et monte sur son dos. Se penchant ensuite vers le sac qui est à la hauteur voulue, il se le fait glisser sur le dos. Après cela, en route, ma bourrique !
Que penserez-vous de ce paysan? Il est drôle pour sûr, sous son sac et sur sa bête. C'est même cela qui nous frappe avant tout. Nous avons envie de rire en voyant passer cet équipage. Tout de même, le pauvre homme, si ridicule que soit sa position, n'a eu que de bonnes intentions. Pour éviter d'accabler son âne, il préfère porter un peu de son fardeau. Il porte cette part avec une grande bonne volonté. Ce qu'il fait là n'est pas aisé à faire. Garder son équilibre, avec un pareil fardeau dans une pareille position, c'est un problème. Le soleil s'en mêle, la route commence à monter, l'homme peine dur.
Mais à quoi sert qu'il s'évertue, se torde l'échiné et sue? Il a voulu ménager son bourricot. C'est très louable. Mais le ménage-t-il, en vérité? Voyons, quand un homme assis sur un âne porte un fardeau, qui porte ce fardeau ? — Tous les deux. — Mais pouvons-nous au moins penser que chacun n'en porte que la moitié? — Pas du tout. L'homme porte le sac tout entier. L'âne porte
l'homme, plus le sac, elle sac avec son poids total. Le sac est donc porté par deux porteurs dont chacun en ressent la pression comme s'il le portait tout seul. Voilà déjà un singulier résultat d'une bonne intention. L'intention consiste à ménager un travailleur et elle aboutit à en fatiguer deux par le même travail. Fâcheux succès !
Mais ce n'est pas tout, chacun sait qu'un fardeau se porte plus ou moins bien, selon qu'il est chargé. Portez un camarade sur le dos. S'il vous serre bien, vous le sentez à peine. S'il se penche en arrière, à droite, à gauche, il vous fatigue beaucoup. Or, la façon dont cet âne est chargé, par suite de la combinaison du paysan, est tout à fait maladroite. Elle produit des balancements qui rendent à l'âne l'équilibre difficile, et lui font une marche embarrassée. Donc le paysan, avec tout le mal qu'il se donne, non seulement ne soulage pas sa bête, mais la fatigue davantage. Il eut donc bien mieux fait de s'asseoir sur le sac, franchement.
C'est ce qu'il finit par comprendre, car il n'est ni têtu ni obstiné. La dernière partie du trajet, il la fait assis sur le sac et il a tout le temps de rélléchir sur ce point fort intéressant : les bonnes intentions ne suffisent pas, il faut savoir les exécuter d'une façon pratique.
l'homme, l'ane et le sac. 225
Vous qui riez de ce paysan, n'avez-vous jamais imité son exemple? Nous vous recommandons (l'être serviables, prévenants, d'éviter de la peine à autrui. Et souvent, pour suivre de si bons conseils, comment vous y prenez-vous ! Nous allons vous donner des échantillons de votre façon de procéder.
Votre père fait ses comptes. La plume à la main, il repasse de haut en bas, de bas en haut, de longues colonnes de chiffres. Il en a ainsi pour deux à trois heures. Vous savez qu'après cela, il aura des factures à copier sur le livre, pour une ou deux heures au minimum. C'est jeudi. Vous avez une bonne écriture et vous voulez l'aider. C'est vous qui copierez les factures. Et de suite, vous commencez. Mais à chaque instant, vous interrompez papa par des questions. « Papa, ceci est-il un S, ou un 3, ou un 8? Papa, ce client s'appelle-t-il Kirin ou Kiriu ? Papa, comme c'est drôle, un garçon a inscrit : cinq kilog. de pattes d'Italie. Quelle marchandise est cela? des pieds de mouton? des pieds de cochon? — Patte toi même; il s'est trompé, c'est pâte d'Italie qu'il devait mettre. » — Et ainsi de suite. Vous interrogez papa- à chaque instant. Au lieu de mettre deux ou trois heures à son travail, il en mettra plus. En outre, il risque de se tromper, sans cesse dérangé par vos remarques et,
quand il aura fini sera obligé de tout recommencer. Qu'avez-vous fait? Vous avez voulu l'aider et vous avez ajouté une corvée de plus à son travail ordinaire.
Jeanne est très prévenante, mais encore fort petite et inexpérimentée. Sa mère a deux paquets à porter en ville. Jeanne veut absolument en porter un. l^a mère la prie de rester à la maison. Jeanne se met à pleurer. On part donc ensemble, la mère portant un gros paquet, l'enfant un petit. La mère, seule, eut marché plus vite. On perd donc du temps à s'avancer doucement. Mais voilà que Jeanne tombe par terre et se fait mal. La mère la ramasse, l'essuie, et comme l'enfant boite, elle la prend sur ses bras avec les deux paquets. Voilà donc comment Jeanne, voulant aider sa mère, l'a grandement gênée et arrêtée.
Une dame élégante apprend que son amie qui habite la campagne est quelque peu souffrante et ne peut pas promener ses enfants. Elle prend le train et arrive chez l'amie avec une femme de chambre très élégante aussi. « Ma bonne chérie, je t'amène Laetitia qui gardera tes mioches et te fera ta couture. » Seulement, comme l'amie souffrante fait sa cuisine elle-même, elle aura à cuisiner en outre pour une femme de chambre que d'ailleurs elle aura bien du mal à loger en son modeste intérieur.
l'homme, l\\ne et le sac. 227
La dame élégante n'a pas réfléchi. Elle Aoulait aider son amie et lui crée des embarras supplémentaires. Et voilà, c'est souvent ainsi que les enfants et les grandes personnes rendent leurs services. Soyons serviables, c'est parfait; mais soyons-le avec bon sens et discernement.
Il y avait une fois dans les temps anciens, au beau pays de Grèce, quatre siècles avant Jésus- Christ, un philosophe qui s'appelait Diogène. Ce n'était pas un de ces hommes pensant des choses que le commun des mortels ne comprend pas et ne pouvant s'exprimer qu'en un langage très spécial ; mais un homme pratique, plein de bon sens et de sagesse. Souvent, pour se faire mieux comprendre, il ne disait rien, mais il accomplissait un acte qui parle par lui-même. Vivant à une époque de vie facile, de luxe et de dépravation, il voulut donner l'exemple de l'énergie et de la simplicité, autrement qu'en paroles. Il choisit un genre de vie sévère, et chercha à réduire ses besoins autant que possible. Pour demeure, il n'eut finalement qu'un tonneau qu'il roulait facilement où il voulait. Pour
vêtement, il n'avait qu'un manteau. La nuit, il lui servait de lit et de couverture. A une époque où le travail était considéré comme honteux pour un homme libre et réservé aux seuls esclaves, il enseigna la noblesse, voire même la sainteté du travail.
Né dans une maison fortunée, il perdit tout ce qu'il avait, fut exilé de sa ville natale, vendu comme esclave. Mais par son esprit, la fermeté de son caractère, il fut toujours au-dessus de tous les événements. Ni le bonheur, ni le malheur ne changeaient son humeur calme. Un riche citoyen de Gorinthe l'acheta sur un marché d'esclaves et, discernant sa grande valeur d'intelligence et de cœur, lui confia l'éducation de ses fils. Diogène, par ses fortes convictions et son énergie extraordinaire, excita chez ces jeunes gens une telle admiration qu'ils firent comme lui et vécurent dans la simplicité.
Avoir peu de besoins, ne pas se laisser gouverner par ses appétits et ses passions, se contenter de ce qui est nécessaire et fuir le superflu, le luxe, les habitudes amollissantes, afin de rester maître de soi, de conserver sa dignité, sa liberté, sa faculté d'être heureux, tel était le conseil que Diogène donnait et tous les jours appuyait et illustrait de son propre exemple.
230 1*AH LE SOUIUUE.
Un jour que le roi Alexandre le Grand passa par Corinthe, il voulut voir cet homme extraordinaire dont la renommée l'avait intrigué. Il arriva près de lui avec une suite brillante. P]n présence de ce sage qui portait empreinte sur sa figure une haute noblesse, Alexandre se sentit ému. L'admiration le gagnait. Conquérant magnifique mais insatiable, il se trouvait en présence de quelqu'un qui îe dépassait à force de ne désirer rien et de se contenter de peu. Il lui fit la politesse de lui demander ce qu'il pourrait faire pour lui. Ole-loi de mon soleil, répondit Diogène, Alexandre fut à tel point frappé de la puissance de ces paroles qu'il déclara : « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène ».
xN^ous aurions tous besoin de réfléchir au conseil de ce vieux philosophe. Le malheur de la plupart des gens, déjà dans leur enfance, est de désirer trop de choses et de s'imaginer que la vie n'est heureuse que si nos désirs sont satisfaits. C'est tout le contraire. Le désir est insatiable. Plus on a, plus on veut. Les besoins se multiplient à mesure qu'on essaie de leur donner satisfaction. L'appétit vient en mangeant.
Les hommes sont tous enfants en ce point. Remarquez ce qui se passe si un enfant obtient tout ce qu'il désire. Il développe sa faculté de désirer.
Aujourd'hui il demande un cheval de bois, on le lui donne. Demain c'est une bicyclette, on la lui donne. Après-demain c'est un chemin de fer, une boîte à musique, des patins, une voiture, un établi pour travailler le bois. On ne lui refuse rien. Qu'arrivet-il? Il court d'un jouet à l'autre, néglige l'un pour l'autre, et finalement en désire encore un nouveau. Tous ces jouets remplissent sa chambre et son armoire. Mais cela ne le rend pas plus heureux, au contraire ; un enfant qui n'a que quelques simples objets pour se distraire, s'y attache davantage, s'en sert plus souvent et mieux, et en tire beaucoup plus de plaisir. Une fois qu'on est vêtu, nourri et propre, et qu'on a l'esprit bien fait, il faut peu de chose pour être heureux. Un rien peut nous causer un plaisir extrême, si les bonnes dispositions sont là.
Plusieurs sont très friands, amateurs de mets recherchés et variés. Ils sont, comme on dit, portés sur la bouche, et ne demandent qu'à manger. A quoi cela peut-il bien leur servir? S'ils prennent l'habitude de trop s'attacher à une table recherchée, ils cesseront de s'intéresser à des choses qu'on ne peut ni manger ni boire, mais qui tout de même contribuent au bonheur, plus que la meilleure cuisine. Leur intelligence deviendra obtuse, leur sentiment s'émoussera. L'estomac
chez eux fera tort à riutelligence et au cœur. Ils auront rétréci pour eux le cercle du plaisir, juste parce qu'ils ne pensent qu'à un certain plaisir gastronomique. Puis, à force de ne cultiver que celui-ci, ils se blaseront, se fatigueront, se dégoûteront. A quoi cela leur aura-t-il servi, alors, de tant cultiver leur appétit? Plus rien ne les tentera. De même, ceux qui ont pris le parti de l'amusement perpétuel et des vacances à jet continu, croyez-vous que cela contribue à les rendre heureux? En été, ils vont à la fraîcheur, en hiver ils recherchent le soleil. Ils se déplacent quatre ou cinq fois par an et plus, pour changer de villégiature, de sport, de plaisir. Mais ce qu'on fait sans cesse, à la fin vous lasse. A force de s'amuser toujours on devient inamusable, comme à force de brûler toujours la lampe s'épuise. Beaucoup de besoins c'est beaucoup d'esclavage, de tracas, d'elforts pour arriver à une satisfaction qui n'est jamais atteinte. Simplifions nos désirs, notre existence, nos goûts, demandons peu et des choses vraiment utiles, et nous serons bien plus heureux, sachant nous contenter. Toujours désirer plus, toujours tendre les mains vers autre chose encore, c'est se condamner au supplice de Tantale, à l'agitation perpétuelle et au mécontentement. Si vous voulez être heureux et libre, sachez vous suffire.
VOUS arranger du peu que vous avez. Mettez à ce peu le soin nécessaire, afin que si votre vêtement est simple, il soit aussi propre et gracieux; si votre nourriture est simple, elle soit encore saine et de bon goût; si votre demeure est simple, elle soit plaisante et propre; si vos plaisirs sont simples, ils soient honnêtes, réconfortants, véritablement capables de vous donner de la joie. On cherche l'amusement si loin, et quelquefois il faut si peu de chose pour mettre tout le monde en train et donner à chacun les meilleures impressions! Tenez, je vais vous raconter une histoire dans laquelle vous verrez des enfants qui se sont royalement amusés à peu de frais. Tout le monde peut en faire autant et de mille façons différentes.
Il pleuvait depuis deux jours. Une dizaine d'enfants, filles et garçons, se trouvaient à la campagne, enfermas à la maison. Pas moyen de sortir, de courir, de se dilater la rate. Quel ennui! Plusieurs baillaient jusqu'aux oreilles; quelquesuns étaient grincheux et devenaient insupportables. « Allons, tas de petits nigauds, secouez-vous, leur dis-je, je vais vous jouer une pièce de guignol. — Avec quoi? Il n'y a ni théâtre ni personnages. — Nous fabriquerons d'abord les personnages et le théâtre sera cette embrasure de fenêtre que nous barrerons à hauteur d'homme
avec un vieux tapis. » Cela dit, on exhume d'un tiroir quelques chiffons multicolores. Voilà pour les costumes. — « Mais les têtes des personnages, avec quoi les faire? — Rien de plus simple. Nous en trouverons les éléments à la cuisine. Bonnemaman, avez-vous un beau navet, un chou rave, un céleri, une carotte, un radis noir, des pommes de terre? » Avec un couteau on taille dans ces braves légumes des figures diverses. Avec de l'encre on leur marque les yeux, la bouche. Un gibet est confectionné pour pendre les voleurs, et en avant la pièce ! Le soir étant survenu pendant les préparatifs, une lampe illumine la scène. C'est féerique! Gamins et gamines ouvrent des yeux immenses et suivent les péripéties du drame. Pas un des dix ne pense si dehors il pleut ou fait beau temps. Et lorsque, au dernier moment, par une fausse manœuvre, la chaise de l'exécutant invisible s'effondre par accident et que patatras! la lampe tombe et s'éteint, c'est du délire. Tous croient que la catastrophe finale fait partie de la pièce. On ne s'était jamais tant amusé. Comme il faut peu de chose pour être heureux!
JE M'EN MOOUE
Quand on demeure près d'une église on entend sonner les heures, quelquefois même les demiheures et les quarts. On a en outre l'occasion, agréable pour les uns et pour les autres irritante, d'entendre sonner les cloches. Angélus du matin et du soir, couvre-feu, glas d'enterrement, carillons de mariage et de baptême, il n'est guère d'heure du jour où Ton n'entende sonner ceci ou cela. Cependant, il y a des cloches qui sont mises à contribution plus que les autres. — Les paroles et les expressions du langage sont un peu comme les cloches; tout le long des jours, partout où il y a des hommes, sonnent, murmurent, carillonnent les paroles. Mais certaines façons de parler sont plus employées que d'autres.
Je doute qu'il y ait sur le territoire français aucune clocho qui sonne, par les villes et les cam-
pagnes, aussi souvent que ne résonne cette locution : Je m en moque. Sur un ton de gros bourdon de cathédrale, ébranlant l'air avec ampleur; sur un ton de cloche d'usine au battant rapide, sur un ton de sonnette, de grelot, de crécelle, cette déclaration tombe de lèvres graves et de lèvres légères, de la bouche des (îhefs et des soldats, des citadins et des paysans, des parents et des enfants, des acheteurs et des vendeurs, des hommes et des femmes. Si on pouvait être partout et les entendre tous, ces propos ajoutés, mélangés, croisés, feraient un bruit semblable à celui de grands moulins où clapotent des centaines de roues et tournent des centaines de meules, et cela ferait jour et nuit : Je m en moque, je îiien inoque.
De quoi se moque tout ce monde? Est-il bon de faire une si prodigieuse consommation de -.Je m' en moque, je m'en înoque? Si vous trouvez que je n'emploie pas le terme consacré qui est : Je m'en fiche, je vous avouerai que ce terme-là, comme son cousin germain commençant par f... aussi, dit exactement la même chose. Mais celui que j'emploie est plus respectueux de mes lecteurs. Et je leur prouve donc mon respect en disant :je m'en moque plutôt que : je m'en fiche. Mais, au fond, il est aussi grave de dire l'un que de dire l'autre. Gela marque un mauvais état d'esprit.
JE m'en moque. 237
Le bon état d'esprit consiste à prendre intérêt aux choses et aux hommes. Rien ne lui est indifférent. Il observe avec bienveillance tout ce qu'il rencontre et se comporte respectueusement en toute circonstance. Le mauvais esprit consiste à se moquer des gens et des choses.
Quelqu'un s'adresse à un écolier au moment où il sort de classe et, turbulent, se heurte à un aveugle qu'il manque de culbuter : — « Prenez garde, jeune homme, c'est un aveugle que vous venez de heurter. — Je m'en moque. » — De quels sentiments la formule est-elle ici l'expression? — Elle veut-dire : Un aveugle, qu'est-ce que cela peut me faire? m'en occupe pas...
Le même élève que cette conduite envers un infirme classe parmi les mauvais sujets, s'est attiré dans la journée plusieurs réprimandes du maître; mais il a toujours dit à son voisin : « Je m'en fiche ». Et s'il ne l'a pas dit, de peur d'être entendu, c'était écrit sur sa figure. Que ses leçons soient ou non sues, que ses devoirs soient ou non préparés, ses cahiers en ordre, ses livres propres, ses vêtements décents, cela lui est complètement égal.
Evidemment, un tel élève ne doit pas être un bon fils, il tiendrait à faire plaisir à père et mère par son travail et son assiduité. Sa façon d'agir
leur fait de la peine : ils se demandent avec anxiété ce que deviendra plus tard cet écolier paresseux et irrespectueux. Mais lui ne se demande rien. Soucis des parents, mauvaise opinion des camarades, tout lui est indifférent.
Indifférente aussi l'attitude à son égard des personnes au milieu desquelles il vit et que tous les jours il choque, blesse, scandalise par ses brutalités et son sans-gêne. Qu'on hausse les épaules sur son passage, qu'on lui fasse une observation polie ou rude, cela ne l'émeut pas.
Sa première réflexion le matin en ouvrant les yeux est « Je m'en fiche ». Et le soir avant de s'endormir, il répète en guise de prière : c( Je m'en fiche ».
Rien qu'à voir travailler certains ouvriers, on voit qu'ils se moquent de leur travail. Regardezles tenir leurs outils, pioche, rabot ou pinceau. Ils mènent tout cela d'un air détaché. Que la tâche soit bâclée ou exécutée avec soin, c'est l^e cadet de leurs soucis. On peut deviner la qualité de travail que font de semblables citoyens. Ils labourent comme s'ils ne labouraient pUs, balaient comme s'ils ne balayaient pas et si vous leur faites une remarque, c'est comme si vous chantiez. Mais aussi, s'ils se moquent de leur travail, leur travail se moque d'eux. Tel qu'on a chargé de construire
JE m'eiN moque. 239
une échelle, l'a si mal jointe, que, plus tard, s'il veut y monter, elle se casse sous lui. Mais il pousse uii juron et ne se corrige pas.
Certains employés se moquent de leur service. Leur première chemise, du temps lointain où ils furent des nourrissons, tient autant de place dans leurs préoccupations que le service à eux confié. Ils fument des cigarettes, pèchent à la ligne, ou se chauffent près de la cheminée. On dirait que c'est pour faire cela que l'état ou leur administration leur donne un traitement. Si le public réclame, ils se moquent du public.
Il se rencontre fréquemment des hommes qui se moquent de l'hygiène. Leur santé, certes, ils la possèdent avec satisfaction, heureux d'avoir un si bon coffre. Mais qu'il y ait quelques règles de prudence à observer pour garder sa santé, ils n'en ont cure. On dirait que ces règles sont des mesures vexataires inventées par les médecins pour ennuyer les gens. Peu importe ce que vous leur direz : ils passeront outre. Ils vous tourneront en ridicule parce que vous aurez exprimé la crainte qu'ils se fassent du mal en absorbant pêle-mêle toutes sortes de spiritueux, en passant leurs nuits à festoyer au lieu de dormir. Ils se moquent d'eux-mêmes, les malheureux, car la santé la plus robuste a besoin d'être respectée et maintenue par un peu d'égards.
Si VOUS lui manquez toujours, elle finit par vous manquer aussi. Et ces rires des gens qui se moquent des précautions et de la sagesse, se transforment souvent en grimaces douloureuses.
Pas rares sont les gens qui se moquent de la chose publique. Ce qui appartient ostensiblement à Pierre ou à Paul, ils le respectent, car ils voient que c'est à quelqu'un. Mais la chose publique n'est à personne. Ou plutôt elle semble faite pour que tout le monde s'en moque. Ainsi ils dégradent les jardins publics, cassent les bancs des promenades publiques, les carreaux des édifices publics et n'hésitent pas de se procurer des avantages aux dépens des finances publiques. Si beaucoup de gens font cela dans un pays, il n'est pas besoin d'être prophète ou de savoir prédire l'avenir au marc de café ou d'après les cartes, pour dire ce qu'un semblable pa3^s peut souffrir à la longue, du fait de ses habitants.
Plusieurs ^e moquent des lois. Il suffit qu'une chose soit ordonnée pour qu'ils fassent le contraire. Une défense de passer sur un champ équivaut pour eux à une invitation d'en faire leur promenade ordinaire. C'est aux endroits où il est défendu de pêcher qu'ils jetteront le plus volontiers leur filet, et si le long de la rivière il se trouve une place où il soit interdit de se