‹ Par le sourireChapitre 17 sur 27 · JE M EN MOQUE · texte numérisé non relu

JE M EN MOQUE

baigner, c'est là qu'ils se plongeront avec prédilection. "*

Le malheur lui-même, qui cependant semble recommandé à notre respect, par tout ce qu'il y a en nous d'humain, le malheur n'échappe pas à cet esprit qui tourne tout en ridicule. Pour un homme rongé par cette tendance, les infirmités prêtent à rire, les accidents paraissent cocasses, les attitudes et les contorsions de la douleur excitent la verve comique. Manquer d'égards à ce qui est vénérable, avilir ce qui est noble, salir ce qui est beau, ce sont là besognes courantes.

En apparence, les moqueurs sont spirituels. Ils le croient du moins, car ils font de l'esprit à propos de tout. Mais leur esprit est à l'intelligence vraie et positive ce que le clinquant est à l'or et la camelote à la bonne marchandise. Ne soyons pas assez nigauds pour nous y tromper. — Le pétrole essemble à l'eau, mais arrosez vos fleurs et vos légumes avec du pétrole. Vous me direz s'ils poussent.

Quand l'élève se moque du maître ou le maître de l'élève, les parents des enfants ou les enfants des parents, l'ouvrier de son travail, l'artisan de son métier, l'artiste de son art, le juge de la justice, le soldat de l'honneur, le citoyen de la patrie, et chacun de son devoir et de son prochain, c'est

comme si vous arrosiez vos jardins avec du pétrole. Altenlion, donc. Ne dites plus : Je m'en moque, je m'en fiche, et surtout ne le pensez pas. Car cette façon de penser est une puissance de décomposition.

Une certaine odeur d'ammoniaque indique que le poisson n'est pas frais. Un homme qui a pour devise : «Je m'en moque! » sent l'ammoniaque. Que vaut-il? Il vaut ce que vaut le poisson qui n'est pas frais.

POIDS ET IMESURES

Les poids et mesures jouent un grand rôle dans le commerce. A l'exception de quelques denrées de peu d'importance, tout se vend au poids ou à la mesure. Et même ce qu'on ne met pas sur la balance, on le pèse ou le mesure toujours de quelque façon. Achetez une orange, vous la soupesez dans la main, et vous la mesurez de l'œil.

Le système métrique nous a dotés de tout un ensemble de mesures et de poids si strictement établis que nul ne peut plus tenir boutique sans être obligé de s'en servir.

Pour contrôler l'honnêteté des commerçants, l'Etat a ses vérificateurs de poids et mesures qui passent de temps à autre. Lorsqu'ils se présentent chez un commerçant, gare à lui si ses poids et ses mesures ne sont pas exacts. Tout le monde sait cela.

Je voudrais, en partant de faits si connus, vous faire voir que non seulement dans le commerce où l'on échange des marchandises, mais dans les relations sociales entre les hommes, dans le commerce intellectuel et moral avec nos semblables, il faut observer le poids et la mesure.

Vous avez entendu dire quelquefois d'un monsieur que c'était un homme de poids. Gela veut-il dire qu'il est très corpulent et pourrait au besoin figurer dans la société des « Cent-kilos »? — Pas le moins du monde. Cet homme peut-être est mince. Mais il a de l'expérience, de la science, de la sagesse. Son avis par conséquent est important et pèse quelque chose. Il faut en tenir compte.

Un homme politique qui a de l'influence dans le gouvernement ou le pays est un homme de poids.

Pareillement un industriel ou un commerçant, ou un propriétaire terrien qui représente non seulement ses intérêts mais ceux des travailleurs à lui associés, est un homme de poids. Si nous sommes véritablement intelligents et justes, nous devons tenir compte non seulement des paroles d'un homme de ce genre-là, mais aussi de celles de tout honnête citoyen, et même des paroles d'un enfant quand il est sincère et représente une vérité, un droit quelconque. Il ne faut pas que le poids soit accordé seulement aux avis de ceux qui ont une

influence, ou une puissance, ou de la force à leur disposition pour l'appuyer. Qu'on écoute ceux-là c'est justice, si ce qu'ils disent a de la valeur, mais prenons garde ! Le vrai poids d'un homme est dans son bon droit, dans son bon sens, la vérité de ses dires, l'exactitude de ses renseignements. Or, s'il y a du bon sens, de l'équité, de la vérité dans les paroles d'un petit, d'un pauvre, qui n'a aucun poids ni comme fortune ni comme situation, ces paroles n'en pèsent pas moins très lourd. Vous voyez par là qu'il faut ouvrir l'œil afin de ne pas se tromper. Ce qui a le plus d'apparence n'a pas toujours le plus de poids réel. On pose souvent aux enfants cette question à la lois insidieuse et amusante : « Qu'est-ce qui pèse le plus, d'un kilogramme d'air ou d'un kilogramme de plomb ? » Ceux qui réfléchissent ne se laissent pas attraper : ils répondent : « L'un pèse autant que l'autre ». Mais combien ce kilogramme d'air a plus d'apparence que le kilogramme de plomb.

Le terme de léger est d'un emploi courant dans "le langage. Dire : « Il ne pèse pas lourd celui-là » équivaut à dire : c< il ne vaut pas cher ». Et vous savez bien ce que cela veut dire, bien que les hommes ne se vendent plus au marché comme jadis les esclaves et ne sont pas cotés en bourse

comme le café, le riz et le coton. Si les parents ou les maîtres parlent de la légèreté d'un écolier, vous comprenez aussitôt de quoi il s'agit et que ce n'est pas une question de kilogrammes. Il y a des écoliers de mine plantureuse, remplissant leurs vêtements à les faire craquer. Ils sont légers tout de même et la légèreté de ces gros gars fait la douleur de leurs parents. Pour rien au monde, je ne voudrais que plus tard on puisse dire de l'une ou l'autre des jeunes fdles qui écoutent cette leçon, qu'elles sont des personnes légères. Cela ne signifie pas que d'être svelte et gracieuse est mal porté par une femme, mais une demoiselle légère ou une femme légère est une personne qui n'est pas sérieuse, qui n*a pas la tête à son travail, pense à toute autre chose qu'à ce qui la regarde, et se laisse trop facilement distraire, déranger, détourner de ses devoirs.

« Il faut peser ses actes et ses paroles, » avezvous entendu dire quelquefois. Que veut dire cela? Gela veut dire qu'il faut réfléchir avant de parler et ne prononcer que des paroles dont on connaît le sens et la portée. Evidemment, tout dépend des circonstances. Quand vous êtes entrain de jouer et de vous amuser avec vos camarades, s'il fallait peser chaque parole, mesurer chaque cri, ce serait insupportable. Foin d'un amusement

OÙ Ton ne peut pas un peu s'abandonner ! foin des camarades pointilleux et susceptibles avec lesquels il faut toujours être sur Ses gardes et peser toutes les paroles qu'on prononce dans une balance d'or! Mais dès qu'il s'agit du bon droit des autres, il ne faut pas parler à la légère. Vous pouvez faire du tort et blesser gravement, par des jugements inconsidérés. Aimez-vous qu'on vous dise des sottises au jeu, qu'on vous lance des propos ironiques ou malveillants? — Non. — Alors, prenez garde de ne pas faire aux autres ce que vous n'aimez pas qu'ils vous fassent. Pesez vos paroles. Mesurez vos actes. Avant de faire une démarche, d'accomplir une action, mesurez-en la portée; comme avant de lancer une pierre, on s'assure qu'il n'y a personne de ce coté-là qu'on pourrait blesser; comme avant de passer dans la rue, on regarde dans les deux sens pour voir s'il est prudent de s'aventurer.

Agir en écervelé vous expose à des ennuis nombreux. Tel qui s'amuse à jongler avec sa balle sur une place publique, la lance dans une salle à manger par la fenêtre ouverte. Elle tombe dans une soupière au moment où chacun déjà se réjouissait de manger la soupe. Tous en sont éclaboussés; mais personne ne pourra en manger. Yoilà un repas gâté, une balle perdue, et des

oreilles fortement menacées. A chaque instant les enfants commettent, sans réfléchir, des actes dont la gravité les étonne et les afflige ensuite. Peser et mesurer avant est donc une bonne chose.

En tout, d'ailleurs, il faut observer la mesure. Rien de trop. Gomme il était sage le vieux philosophe qui a dit cette simf)le parole et l'a donnée comme règle de vie. Tout le monde est sans cesse tenté d'en faire trop, ou trop peu. Quand il faudrait mesurer au compte-goutte, nous déversons des baquets.

Vous demandez qu'on chauffe une salle d'études, et quand vous arrivez le poêle est rouge. Est-ce qu'une classe est une rôtissoire?

Il fait froid, on vous conseille de bien vous couvrir : vous sortez emballés à étouffer. Impossible de bouger sans transpirer : c'est trop.

Vous cassez une assiette : cela déchaîne par la maison une tempête qui fait l'effet d'un tremblement de terre. Evidemment l'émotion produite dépasse la mesure.

Quelques-uns ne peuvent pas s'arrêter de parler quand une fois ils ont commencé. C'est une vanne ouverte par où passe un déluge. D'autres ne peuvent pas desserrer les dents. Ou plutôt on dirait que les mots sont des dents qu'il faut arracher. Excessifs en tout , plusieurs ne connaissent

plus de mesure lorsqu'ils se mettent à travailler. Ils voudraient abattre toute la besogne d'un seul coup. Après cela, ils passeront des jours entiers à ne rien faire. A table, si le plat leur convient, ils en mangent trop; mais s'il leur déplaît ils en prennent vraiment trop peu. Ils jouent avec rage, courent avec frénésie, crient comme des sourds, se démènent comme des pantins; mais quand ils pleurent c'est une désolation : pour sûr la fin du monde est proche ; et lorsqu'ils boudent, ils font de telles têtes qu'on les croit incapables désormais de se dérider. Tout cela est déraisonnable. Un peu de mesure ferait bien mieux l'affaire. Et comme un peu de mesure ferait bien aussi dans la vie de tant de gens intempérants et sans frein qui toujours dépassent les bornes et gâtent tout par l'excès, incapables qu'ils sont de se gouverner et de se limiter. Pour finir cette leçon sur les poids et mesures, je vous recommanderai de n'avoir jamais deux poids et deux mesures. D'astucieux commerçants cachent sous le comptoir des poids auxquels il manque une fraction; à certains moments ils s'en servent pour tromper les clients. Mais, quand ils se croient surveillés, ils sortent les bons poids. C'est grave, très grave, tellement grave que cette affaire demande à être traitée à fond. Nous lui consacrerons une leçon à part.

Qu'est-ce que l'hypocrisie? Elle consiste à se donner l'apparence de ce qu'on n'est pas.

Il y a de l'hypocrisie à user de deux poids et de deux mesures. Et pourquoi? Parce que l'on se donne l'apparence de respecter la mesure et le poids puisqu'on s'en sert. On a l'air de dire à son client : « Vous voyez, je pèse la marchandise, il y en a un kilo » ; ou : « Yous voyez, je mesure la boisson, il y en a un litre ». Mais si le kilo dont on se sert ne pèse pas un kilo et le litre ne contient pas un litre, alors on emploie, pour tromper son prochain, précisément le moyen qui doit servir à lui assurer son dû. Sous le couvert de rexactiiude, on commet une fraude.

La tromperie sur le poids et la mesure est très répandue. Légion sont les litres qui ne contiennent

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pas un litre, les chopes qui ne contiennent pas une chope. On met beaucoup de verre pour donner une belle apparence; mais la mesure n'y est pas.

Savez-vous quel est le meilleur châtiment de ceux qui trompent sur le poids ou la mesure?... C'est que des marchands aussi rusés qu'eux-mêmes les trompent à leur tour.

Voici une bonne histoire qui s'est passée devant le juge de paix : Un boulanger-pâtissier qui pour sa pâtisserie se servait de beurre, en achetait une grande quantité chez un fruitier-restaurateur, qui, de son côté, achetait au boulanger force pain. Un jour, le boulanger eut l'idée de contrôler le poids de son beurre. Il en manquait pas mal. Mis en méfiance, il se mit à peser la marchandise régulièrement et, régulièrement aussi, constata qu'il n'avait pas son poids. Il s'indigna de tant de perfidie de la part d'un fournisseur à qui il faisait gagner beaucoup d'argent, et le cita en justice.

Le juge, un homme de bien et d'expérience, essaya d'aller au fond des choses. Il demanda au fruitier de quels poids il se servait pour peser son beurre. Le fruitier répondit : « Mes poids sont en règle ; mais comme entre le boulanger et moi il y a échange régulier de marchandise, je me sers, pour peser son beurre, des pains de quatre livres qu'il me fournit journellement ». Le juge envoya son

clerc à la boulangerie pour chercher quelques pains de quatre livres. On les pesa : il manquait à chacun au moins 200 grammes. Alors le juge dit au boulanger : (( De quoi vous plaignez- vous? vous êtes servi comme vous servez; vous avez votre poids. »

Mais, pour leur apprendre l'honnêteté à tous les deux, il leur infligea deux amendes égales. Voilà ce qui devrait arriver à tous les truqueurs de poids, à tous ceux qui se servent de boisseaux à double fond, ou qui influencent leur balance afin qu'elle penche du coté qui leur est favorable.

Avoir deux poids et deux mesures n'est pas seulement une faute dans le commerce. C en est une bien plus laide encore dans notre façon de traiter et de juger les actes d'autrui et les nôtres. Elle n'en est pas moins universellement commise. Quand il s'agit de se prononcer sur les méfaits des autres, on est sévère et sans pitié. S'il s'agit de nousmêmes, nous pensons pouvoir user d'indulgence, chercher des explications favorables, des excuses même. C'est avoir deux poids et deux mesures.

Mais ces pratiques ne réussissent à personne. Qui trompe-t-on en agissant ainsi? — on se trompe soi-même. A qui fait-on le plus de tort? — à soimême. Se juger avec loyauté, se peser avec sincérité, c'est se rendre service à soi-même, se rendre capable par le regret et la douleur du repentir, de

se corriger de ses défauts. La sévérité envers nousmêmes est salutaire. Ne corrompons donc pas la balance en notre faveur.

Lorsqu'on veut représenter la Justice, on nous montre une femme qui tient une balance, mais qui a les yeux bandés. Que veut dire ce symbole? Veut-il dire que pour juger des actes et des hommes il ne faut pas voir clair? Que le meilleur juge est celui qui connaît le moins la cause et que, pour bien prononcer l'arrêt, il suffît de ne pas savoir de quoi il s'agit? Une telle absurdité ne peut entrer dans l'esprit de personne. Mais si la Justice est représentée avec un bandeau sur les yeux, c'est pour nous faire comprendre qu'elle ne doit pas avoir égard aux personnes. Elle regarde et pèse les actes et les faits en eux-mêmes. Ce n'est pas là notre façon ordinaire de juger. Nous avons des poids et des mesures pour juger nos amis et d'autres poids et d'autres mesures pour juger nos adversaires.

Dans la vie publique on est disposé à l'indulgence pour ses amis politiques, à la sévérité pour les autres. S'il éclate un scandale dans un groupe ami, on essaie de l'atténuer. Mais si le coupable appartient à un groupe adverse on donne à sa faute tout le relief possible. Ces pratiques sont courantes depuis les plus grands jusqu'aux plus

petits. Les enfants s'y habituent sur les bancs de l'école et les citoyens continuent à tous les degrés de la vie publique. On ne pèse pas les amis et les ennemis dans la même balance.

Mais personne en somme n'est victime de ces procédés que ceux qui les emploient. L'injustice se retourne contre ses auteurs Vous vous trompez en croyant qu'un groupe d'hommes a quelque avantage à pratiquer la partialité entre amis. Les fautes cachées sont comme les plaies secrètes : elles empoisonnent. Soyons justes pour tous, scrupuleux à l'égard de tous. Ne nous permettons pas de moins bien peser les actes des adversaires que ceux des amis. A chacun son du, c'est encore ce qu'il y a de mieux, lors même que la justice exigerait que les amis soient blâmés et les adversaires loués.

La partialité démoralise tout le monde. Jugez par vous-même. Aimez-vous qu'en famille ou à l'école on puisse dire : « Certains peuvent beaucoup se permettre sans même s'attirer un reproche ; d'autres ne peuvent pas bouger sans être grondés et punis ». Quel enfant chez soi, quel élève à l'école n'est pas blessé en ses fibres les plus profondes quand il constate qu'on fait des différencesl Personne ne peut supporter ces choses-là sans en souiïrir. Alors pourquoi infligez-vous aux autres des traitements qui vous blessent vous-mêmes? Pour-

quoi, si la partialité vous est si odieuse, l'exercezvous à l'égard de certains camarades? Pourquoi vous faites-vous dire : « Si c'était Pierre, tu n'aurais pas tant réclamé; mais de moi, tu ne peux rien supporter. Si j'avais fait cela, tu le trouverais mauvais; mais quand Lucie le fait, tu le trouves parfait. » Tout cela, c'est deux poids et deux mesures. L'expérience vous montre tous les jours mille tristes conséquences d'une si déplorable pratique. Ferons-nous du moins quelque effort pour nous en débarrasser.

Il faut cependant faire une réserve. Appliquera tous invariablement la même mesure peut dégénérer en injustice. On mesure le grain au boisseau, le ruban au mètre, les surfaces au mètre carré, et les volumes au cube. Pour les enfants et les hommes, il convient de choisir aussi le meilleur moyen d'appréciation. Pour juger des devoirs faits par plusieurs élèves, il est évident qu'il faut tenir compte des moyens de ces élèves. Ce qui pour un garçon de douze ans est une faute grave, est une vétille très pardonnable chez un enfant de cinq ans. Il ne faut pas juger comme si l'on était une mécanique sans esprit; mais il faut mettre du cœur, de la conscience, du' tact dans ses appréciations. En un mot, il faut juger chacun avec une mesure juste et tout peser dans une juste balance.

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