‹ Par le sourireChapitre 18 sur 27 · AVEC EXEMPLE POUR ILLUSTRER LE SUJET · texte numérisé non relu

AVEC EXEMPLE POUR ILLUSTRER LE SUJET

Commençons par le grand meeting des A7ies et des Chardonnerets en faveur du chardon.

Tout arrive. Il ne faudrait jamais déclarer impossible ce qui, après tout, est dans les limites du possible.

Nous avons, si je ne me trompe, dit un jour qu'il n'était pas probable que le chardon disparaisse jamais. Or, voici une histoire qui semble prouver le contraire. Il est vrai que cette histoire se place fort au delà de l'an deux mille et que, d'ici là, beaucoup d'eau pourra couler sous les ponts. Écoutez-moi cela :

L'autre nuit, en dormant, je rêvais. Naturellement je ne le savais pas, car on ne sait jamais

qii on rêve. Je croyais donc que c'était arrivé. Je lisais dans un fort grand et beau livre imprimé au millésime de deux mille trois cent quatre-ving^tsix, des choses magnifiquement illustrées, mais tellement bien illustrées qu'on voyait les objets comme dans la vie même.

Très souvent on ne se rappelle pas ce qu'on a lu ainsi en rêvant. Heureusement qu'il en fut tout autrement cette fois.

En me réveillant, je me rappelai admirablement ce que j'avais lu et vu au grand livre plein de merveilles. J'allumai immédiatement une lumière et, pour être sûr de ne point oublier, je transcrivis l'histoire t^uivante à votre intention.

Au beau pays de Touraine, un dimanche matin, à la sortie de l'église, sur la grande place du marché, grouillante de monde, on lisait une affiche énorme. Au milieu de l'affiche on voyait une image représentant un affreux dragon à cent têtes, vaincu par un saint Michel qui portait la blouse bleue des paysans. Les têtes et les pattes du dragon représentaient des têtes et des feuilles de chardon. Et tout autour de l'image on lisait : « Victoire! le vieil ennemi de l'agriculture est vaincu, vaincu par la science et la patience. Redoublons de vigilance! Suivons ponctuellement la méthode recommandée par notre savant compatriote Distelin et, dans deux

ans, le chardon pourra être classé parmi les espèces disparues de la flore européenne. »

Tant de monde lut cette affiche que le jour même on ne parla plus que de cela dans les bourgs, les villages, au cabaret, sur les carrioles. Tous les ânes qui stationnaient sur le marché et trottaient sur les routes en eurent les oreilles rebattues. Ils en secouaient la tête, d'énervement. On eût dit qu'à chacun avait pénétré dans les oreilles un méchant insecte et qu'il essayait de s'en débarrasser en l'agitant ferme.

Au déclin du jour, sur tous les champs en friche où paissent des bourriques, il ne fut question que de la grande nouvelle : « Le ^hardoîi va disparaître, se disaient les compagnons gris les uns aux autres, qu allons-nous devenir? — Gela ne se passera pas ainsi, braillèrent bientôt les plus échauffés, en frappant la terre du sabot. 11 faut mettre au courant tout ce qui porte le bât et croque le chardon, afin d'organiser une vaste campagne contre ceux qui nous menacent. Le chardon c'est notre pain; nous le détruisons, mais nous en vivons. » Et conciliabules de se tenir, estafettes de galoper, meetings de s'organiser. Comme un seul bourricot, tous s'émeuvent et se lèvent.

Un vieil âne qui avait appris la langue des cliardoniK'rcts on traînant longtemps une roulotte

OÙ pendaient dans une cage quelques-uns de ces oiseaux, fut envoyé comme ambassadeur vers ces gracieux chanteurs. Quand il commença sa harangue, ce ne furent que rires étouffés, à cause de son accent bizarre. Mais bientôt la consternation remplaça l'hilarité. Un ramage infini oii se mêlaient mille petits cris irrités, accueillit la fin du discours. On qualifia d'odieuse l'entreprise dont le but était l'extirpation de la mauvaise herbe qui faisait les délices des chardonnerets. Enfin, on s'associa par acclamation au plan d'alliance et de combat soumis par la corporation des ânes à la fédération des chardonnerets et qui consistait à organiser une démonstration monstre.

Des banderoles furent commandées ainsi que force pancartes, étendards, symboles suggestifs. Au jour dit, le cortège se mit en marche par la cité et les campagnes. Les ânes étaient légion : bourricots noirs et gris, petits et grands, il en sortait de terre. Les chardonnerets planaient par nuées. On eût dit que les citernes inépuisables de l'air s'étaient ouvertes pour les laisser' échapper. Enfin, sur un char qui circulait à travers la foule, on lisait la pétition suivante : « Nous tous, vieux serviteurs de l'homme et qui nous sommes recommandés à sa reconnaissance par les travaux les plus variés et en particulier en ce qui concerne leâ

ânes par la consommation en masse des pousses nouvelles de chardon, et en ce qui concerne les chardonnerets par l'absorption d'une quantité infinie de graines de chardon, nous venons nous recommander à la bienveillante attention de nos maîtres. Que le chardon disparaisse, voyez à quelle misère nous sommes réduits! Qu'il plaise donc aux hommes de laisser subsister le chardon, réduit à ses proportions présentes et de nous laisser chargés, comme par les siècles passés, de son extirpation rationnelle. »

Au moment le plus pathétique du défilé, toute la nuée des chardonnerets et toute l'armée des ânes se rangea, face à la pétition, et, pour en augmenter la force, tous, tant bipèdes que quadrupèdes, poussèrent avec une fougue sauvage leurs cris ordinaires. Ce vacarme forcené me réveilla. Mon rêve était fini.

Ce rêve, enfants, a bien des points de contact avec la réalité. Presque toujours ceux qui sont chargés d'un service d'intérêt général guettent leur intérêt particulier.

Qu'est-ce que c'est, par exemple, qu'un taupier? — C'est un homme qui détruit les taupes. — Parfaitement. Il leur tend des pièges dans les prairies et les jardins où s'exercent leurs ravages. Plus il en extermine, mieux il est apprécié et

rétribué. Car en bien des endroits où les têtes des taupes sont mises à prix, outre le petit traitement fixe, le taupier touche un supplément par chaque bête détruite. On peut donc dire que le taupier est un homme qui extermine les taupes et qui en vit. Sa carrière tend à les faire disparaître. Mais en même temps, pour qu'il y ait des taupiers, il faut des taupes. Le taupier doit donc souhaiter qu'il y ait toujours des taupes pour qu'on ne supprime pas son métier, afin qu'il puisse détruire le plus possible de ces animaux et toucher la prime. De fil en aiguille nous arrivons à ceci : les taupiers ont intérêt à ce que les taupes, qu'ils sont destinés à détruire, existent toujours. Les louvetiers ont intérêt à ce que les loups, auxquels ils donnent la chasse, ne disparaissent jamais; les ratiers à ce qu'il y ait toujours des rats.

Dans certains pays, pour diminuer les vipères, on paye cinquante centimes et jusqu'à un franc à qui apporte une vipère tuée. Dans ces pays, les professionnels qui font Ja cliasse aux vipères souhaitent naturellement d'en trouver beaucoup. Gela leur fait de bonnes journées.

Qui serait bien fâché le jour où il n y aurait plus de vipères? — Go sont les attrapeurs de vipères. Pour cette même raison, il y a des officiers et des soldats qui ne rêvent que conflits et guerres. G'est

assez naturel, car à sans cesse tirer à blanc, jouer à la bataille, on voudrait une fois aussi se battre pour tout de bon. La paix n'est pas favorable à la carrière militaire. Elle retarde l'avancement. Mais qu'il tombe du monde dans les batailles et voilà des postes à garnir. Seulement, pourquoi avonsnous des armées? — C'est pour défendre le pays. — Très bien et mieux le pays est défendu, moins il y a de guerres à risquer. De sorte que bien entretenir son armée, c'est travailler à la paix. Mais si la paix devenait stable et générale, les armées diminueraient et finiraient par disparaître. Ce serait la fin de la carrière militaire. Donc, les militaires sont destinés à nous éviter les guerres et, par la force des choses, ils sont amenés à désirer qu'il y en ait toujours.

Et s'il n'y avait plus de maladies, ou si les maladies diminuaient jusqu'à presque disparaître? Que se passerait- il? Quelles catégories de gens seraient finalement sans emploi? — Ce sont les garde-malades, infirmiers, ventouseurs, pharmaciens, médecins, chirurgiens, directeurs d'hôpitaux. — Or, pourquoi a-t-on des médecins, des pharmaciens, des infirmiers? C'est pour soigner les malades, veiller sur l'hygiène, lutter contre les épidémies, réduire et supprimer autant que possible les contagions, les sources d'infection

et de maladie. Tout ce monde est donc destiné à supprimer la souffrance et en même temps, en vit. Plus il y a de malades, mieux prospèrent les pharmaciens, les médecins, les infirmiers. — C'est bien l'histoire du chardon et des ânes ainsi que des chardonnerets.

Et que feraient les ^^endarmes, les policemen, les juges et les avocats s'il n'y avait plus ni crimes, ni criminels, ni procès? Toutes ces carrières tomberaient. — Que penserons-nous de tout cela? Que les ânes et les chardonnerets ont raison de faire une démonstration — monstre — pour que la mauvaise herbe demeure? et que tous ceux dont c'est la mission de lutter contre le mal auraient raison de s'associer pour que le mal continue, afin que leur carrière continue? Non. Nous en conclurons qu'il faut toujours se réjouir que les mauvaises choses disparaissent, lors même que ceux qui sont chargés de les combattre verraient par là môme leur fonction disparaître. — S'ils ont de la bonne volonté, ils trouveront un autre emploi à leurs capacités et se souviendront que l'intérêt de chacun doit être subordonné à l'intérêt général. Cette règle doit tout dominer. Si elle n'est pas comprise, l'humanité risque de descendre au rang d'un troupeau de bourriques qui demandent que le chardon ne périsse jamais.

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