‹ Par le sourireChapitre 19 sur 27 · CYCLE DE LA TABLE · texte numérisé non relu

CYCLE DE LA TABLE

Tout le monde a vu des tables. Il y en a avec quatre pieds, cinq pieds, six et huit pieds et même avec trois ou un seul pied. Les unes sont carrées, les autres ovales, rondes. Plusieurs sont petites, et plusieurs, grandes. On en voit qui à volonté s'allongent ou se raccourcissent, selon le nombre de personnes qu'il s'agit de placer.

Mais, ronde ou carrée, avec ou sans rallonge, la table est un centre. Cest là que deux fois, ou au moins une fois par jour, la famille se rassemble. La plupart d'entre nous ne se font pas prier lorsqu'il s'agit de s'y asseoir. Pour quelques-uns c'est leur endroit de prédilection. Ils regrettent qu'on ne les y appelle pas plus souvent, et qu'ils n'aient pas à y faire de plus longues séances. Mais

savent-Us bien s'y tenir et s y comporter? Voilà, qui vaut la peine d'être examiné.

La table est un endroit où, mieux qu'ailleurs, apparaît la nature de l'homme, avec ses qualités et ses défauts. A voir les gens à table, manger, s'entretenir, on peut juger de ce qu'ils valent. . Quand l'iieure a sonné d'aller à table, soyez présent : il n'est pas permis de rentrer sans se soucier si l'on est exact. C'est une façon d'agir impertinente quoique fort ancienne. Donc, ne vous faites pas attendre. Que le rôti brûle ou que la soupe attende, ce n'est pas là l'inconvénient principal, quoiqu'il ne soit pas aimable de compromettre par son inexactitude la qualité d'un repas que quelqu'un a préparé avec soin. Le principal inconvénient est de faire perdre leur temps à nos compagnons de table et de leur manquer d'égards.

Une fois à table, ayez un maintien décent. Y poser largement les deux coudes est fâcheux et témoigne d'une mauvaise éducation. S'y asseoir avant que. ne soient assises les personnes plus âgées ou les dames, indique un manque absolu de savoir-faire.

Vous trouvez peut-être que cela n'a pas d'importance; mais vous vous trompez. Il n'est pas du tout puéril d'observer des règles de ce genre. Chacun doit se respecter assez pour garder un

maintien convenable. Et il doit respecter assez les autres pour ne pas s'asseoir à table comme si les autres n'existaient pas.

Appellerez-vous cela faire des cérémonies? Pas le moins du monde. Lors même que vous seriez en famille, avec ceux de votre maison seulement, vous devez être aimables et polis. Trouveriez-vous bien qu'on soit poli seulement si l'on est invité chez les autres, ou quand par hasard, on est d'un festin? Quelle singulière façon de comprendre les choses! C'est à la maison et tous les jours que chacun, et surtout l'enfant, doit être aimable pour ses grands-parents, ses parents, ses frères et sœurs.

Levez-vous volontiers s'il y a une assiette à chercher, une carafe à remplir, du pain à offrir à ceux qui n'en ont plus.

A la façon de se conduire à table, on reconnaît les familles oii l'on s'aime et celles où l'on ne s'aime pas. Pour ces dernières, l'heure de la table est celle des discussions et des scènes.

Dans les familles où l'on s'aime, tout en prenant son repas on a les uns pour les autres de bons petits procédés. « Voyons, Louis, trouves-tu agréable que tes frères choisissent les meilleures morceaux et te laissent les autres, ceux qu'ils dédaignent?— Non, tu trouves cela fort mauvais. Alors,

pourquoi pr'endrais-tu toi-memo ce qu'il y a de meilleur? » Vouloir être servi le premier et le mieux, quelle vilaine habitude ! Comme cela peint son égoïste !

Quelques-uns à table sont [impatients. Ils ne peuvent pas attendre le moment d'être servis. Il faut cependant apprendre à vivre avec les autres et à comprendre ce que veut dire cette petite règle : « Chacun son tour ! » Cela n'a l'air de rien. Mais une partie de notre conduite à l'égard de nos semblables est tracée par ce petit mot. Il ne faut pas que ce soit toujours le tour des mêmes à être servis les premiers et le mieux. Les premiers seront les derniers aujourd'hui, et les derniers servis hier seront les premiers aujourd'hui.

Une fois servis, mangez ce qui est dans votre assiette. Soyez-en content et faites-lui honneur ! — « Oui, mais si ce sont des haricots et qu'on n'aime pas les haricots? » — Cette question ne doit pas être posée. Mangeons ce qu'il y a. Pas de ces distinctions entre ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas. Il faut apprendre à manger de tout. C'est à table qu'on fait ainsi l'apprentissage de la vie.

S'habituer à ne manger que de ce qu'on aime est aussi mauvais pour la santé que pour le bonheur. Souvent ce qu'on aime est malsain, indi-

geste, peu fortifiant. Les enfants surtout ne savent pas ce qui est bon pour eux. Ils s'al)îment l'estomac avec leurs goûts capricieux. Et lors même que tout ce qu'ils mangent ainsi par fantaisie ne leur ferait aucun mal, il serait mauvais pour eux de ne pas s'habituer à manger ce qui ne leur plaît pas. La vie nous sert souvent des choses très peu agréables. Si nous n'avons pas l'habitude de nous surmonter un peu, nous sommes destinés à être malheureux.

Autre principe à table : ilfaut savoir se modérer. Il y a peut-être ici de ces spécialistes qui ont les yeux plus grands que l'estomac. Vous savez tous ce que cela veut dire. Avoir les yeux plus grands que l'estomac signifie vouloir manger plus qu'on ne peut en supporter. C'est laid, c'est en môme temps pernicieux et c'est le meilleur moyen de ne prendre jamais de plaisir vrai. Les gloutons sont repoussants à voir. Qui donc voudrait goinfrer comme eux? F^t après, que gagnent-ils? — ils se rendent malades. N'en avoir jamais assez est d'ailleurs le meilleur moyen de n'être jamais satisfait. A quoi vous sert de manger six pommes et trois pêches, si vous avez envie de manger douze pommes et six pêches? Gela ne sert qu'à rendre mécontent.

Certain jeune glouton pleurait à table devant

une tarte magnifique. — « Pourquoi pleures-tu, mon petit? lui dit-on. — Je pleure parce que je ne peux plus rien manger. »

Pleurer par ce qu'on a trop faim et qu'on n'a pas assez ou rien à manger, cela se conçoit. Mais pleurer parce qu'on a assez mangé, c'est trop fort! — Soyons sobres et nous saurons nous réjouir d'autant plus de tout ce que nous consommerons. Celui qui mange avec modération et' boit de même, a bien plus de plaisir que ceux qui en prennent trop.

Mais est-ce donc pour le plaisir qu'on mange et boit? — Pas précisément, c'est pour se nourrir. On a raison de dire : « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger ». Rien n'est plus méprisable que les gens qui ont pour suprême préoccupation ce qu'ils mangeront ou boiront. Mais qu'on prenne plaisir à ce qu'on mange et boit, c'est tout naturel. Quand les braves gens et les braves enfants ont bien travaillé, ils ont gagné leur dîner et le plaisir qu'ils y prennent est légitime. Rien n'est aussi agréable à voir que des hommes d'ordinaire laborieux, pleins de vaillance pour leur tâche, et qui pour le moment mangent à table d'un excellent appétit et au milieu d'une bonne humeur générale. C'est la vie, cela, la vie vraie et bonne, telle qu'elle doit être. Et je vou-

drais que tous ceux qui m'entendent soient assez honnêtes et laborieux pour gagner à leur travail le vigoureux appétit et la belle humeur des braves gens.

Quand vous vous mettez à table, faites attention à ce que vous mangez et buvez. Non seulement pour ne rien consommer de malsain, mais pour bien apprécier ce que vous prenez. Car bien apprécier ce qu'on mange ne consiste pas seulement à avoir bon goût et à distinguer ce qui est fin de ce qui est médiocre; cela consiste à reconnaître la peine qu'on s'est donnée pour vous. Dans tout ce qui paraît sur les tables, il y a du travail.

Pain, légumes, fruits, viande, tout cela c'est le résultat de bien des soins. Dans chaque morceau de pain, il y a, comme pétri dans la pâte, le soleil de Dieu et la peine de l'homme. Vous avez gagné votre repas par votre travail et payé le pain, le vin et le reste : soit. Vous n'êtes pas quitte pour cela. N'oubliez pas, en prenant vos repas, de quelles peines ils sont le résultat. Pensez au laboureur, au pêcheur, au boulanger, aux mains qui pour vous ont été diligentes et ont bien et bonne-tement fait leur devoir. Prenez votre repas dans la reconnaissance et la fraternité et n'oubliez pas ceux qui peut-être à l'heure où la soupe fume pour vous n'ont pas de pain à manger.

La table est un des endroits du monde où ceux qui se donnent la peine de réfléchir peuvent apprendre le plus de choses. Nous le verrons bien en suivant attentivement la série de causeries que nous allons lui consacrer.

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