‹ Par le sourireChapitre 20 sur 27 · QUI VEUT L'OISEAU VEUT L'OEUF · texte numérisé non relu

QUI VEUT L'OISEAU VEUT L'OEUF

Il y a de bien singulières gens parmi les habitants de cette grande boule nommée la Terre. Est-il possible de vouloir l'oiseau et de ne pas vouloir l'œuf? Ainsi vous aimeriez les oiseaux, leur chant, ou la volaille et son goût exquis, mais vous diriez : « Quant à des œufs, il n'en faut pas ». Quel parfait imbécile vous seriez en raisonnant ainsi !

Mais alors il nous faut admettre que des imbéciles il y en a beaucoup, parce que ce raisonnement si stupide que les oiseaux sont bons à prendre mais que des œufs il n'en faut pas. des milliers d'hommes le font constamment. — Et comment cela? — C'est bien simple; nous allons le prouver en ce qui concerne la table.

L'œuf c'est le point de départ de l'oiseau, son

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^erme, de la même façon que le point de départ et le commencement de tout ce qu'on sert sur la table c'est le travail, travail de cuisine, travail de culture, ou travail par lequel on se procure l'argent, qui sert à acheter la nourriture. Personne n'ignore cela. Mais il se trouve des masses de gens qui aiment bien manger et bien boire, pour qui la table est l'endroit du monde où ils préfèrent se trouver et qui pourtant font la fine bouche quand on leur parle de cuisine, de culture des jardins et des champs, de four et de pétrin, et en général de tout le travail honnête par lequel on gagne sa vie. Tout cela les ennuie ; ils ne veulent pas s'en occuper. Que la table soit bien garnie, voilà qui les intéresse fort; mais la peine qu'il faut se donner pour avoir quelque chose à se mettre sous la dent, ils ne s'en soucient pas. Des perdreaux, à la bonne heure ! mais à une condition, c'est qu'ils nous tombent dans la bouche tout rôtis. Voilà ce que j'appelle vouloir l'oiseau sans l'œuf.

C'est absurde et c'est le pire des désordres. Tâchons de remettre toutes choses en place et commençons par poser la question ainsi : Aimezvous vous asseoir à une table bien servie? Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main ! — Tout le monde a levé la main. Je vous dis donc : Qiii aime se mettre à une table bien servie doit être prêt

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à contribuer à ce que la table soit bien servie.

Et d'abord savez-vous mettre la table? Je le demande aux garçons aussi bien qu'aux fdles. Les garçons n'aiment-ils pas s'asseoir à table aussi bien que les lllles? Alors pourquoi n'a'ideraient-ils pas à mettre la table? Rendre quelques petits services à la maison est toujours très bon pour les enfants. Qu'ils se montrent serviables et empressés. Mettons donc la table. Posons bien à leur place les assiettes, les couverts, les serviettes, les verres et tout ce qui s'ensuit. Sachons où les trouver et comment les porter sans les casser. Mettons une chaise à la place de chaque personne et, une fois le repas terminé, sachons tout ranger. Trouveriezvous cela de trop? — Ce ne serait ni fraternel ni intelligent. Chaque zéro peut s'asseoir à table, et manger. Mais pour mettre la table et laver la vaisselle, il faut posséder du savoir-faire.

Et puis, avouons que ces choses-là, faites comme il faut,' sont bien agréables . Chacun est heureux à la maison si aux heures des repas la table est mise proprement, et qu'on peut s'y asseoir avec satisfaction. Que tout le monde se mette à l'œuvre; avec tant de mains diligentes l'ouvrage est vivement enlevé! Cela met un bon esprit entre les habitants de la maison. Ils ont, dans ces petites choses de fous les jours, pris riuibitude 4e se servir muiuej-

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lement, et cette habitude ils la transportent dans la vie entière.

Seulement, à quoi nous servirait tout l'art de joliment mettre la table et de poser même un bouquet de fleurs au milieu, si nous n'avions rien à mettre dans les plats? Et nous voilà, de fil en aiguille, conduits à la cuisine.

Avant que la soupière ne soit pleine et le plat garni, il faut cuisiner. Nous ferons-nous tous cuisiniers? Ce serait ridicule et impossible. Et qui alors resterait pour être copier, menuisier, cantonnier, médecin, professeur, marchand, laboureur?

Mais si tous ne doiA^ent pas être cuisiniers ni même marmitons, il n'est pas mauvais que tout le monde sache comment on prépare les aliments. D'abord, comment voulez-vous qu'une femme tienne bien son intérieur si elle ne sait pas faire la cuisine? Voyons, Lucie, Philippine, Marie, Eugénie, vous qui avez maintenant huit et dix ans, que serez-vous à vingt-cinq ou trente ans? — Vous serez des femmes mariées, des mères de famille. Gela vous fait rire? mais c'est vrai tout de même. Une mère de famille a besoin de savoir faire la cuisine. Point n'est besoin qu'elle soit un cordon bleu. Mais elle doit savoir faire de bonnes soupes et quelques bons plats, connaître les marchandises et savoir en tirer parti avec art et éco-^

iiomie. Mais pour le savoir, pour nourrir ses eniarits et son mari convenablement, que faut-il qu'elle fasse? — Il faut qu'elle apprenne. Et quand est-ce qu'on peut le mieux apprendre? — C'est quand on est jeune. Il ne faut donc laisser passer aucune occasion de s'initier à l'art de préparer les aliments. Une bonne ménagère est un trésor dans une maison. Avec la moitié de l'argent elle arrive à offrir aux siens deux fois plus de bien-être que si elle était ignorante, réduite à courir tout acheter chez les marchands. *

Si donc j'étais une petite fille, je serais honteuse de ne pas savoir quand l'eau bout, comment on fait un œuf à la coque, et je serais au contraire heureuse d'aider maman à préparer les repas, et de la remplacer au besoin quand elle est occupée ailleurs.

Et si j'étais petit garçon? — Je penserais et ferais exactement de même. Nous autres hommes, ne sommes pas en général destinés à faire la cuisine à la maison. Mais il est joliment utile d'y entendre quelque chose. A chaque instant on voit qu'une mère de famille tombe malade par suite d'excès de fatigue. Comme les enfants sont heureux alors, s'ils peuvent préparer un repas et se rendre utiles à la mère souffrante, au père qui rentre du travail ! Pourquoi, même quand elles sont en bonne santé, n'aiderioz-vous nas vos mères à la

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cuisine, afin de leur procurer un peu de soulagement? Pelez les pommes de terre, épluchez la salade et les choux, grattez les carottes, écossez les petits pois. Ce sera toujours autant de moins à faire pour maman. Après le repas, qu'est-ce qui vous empêche de revêtir un tablier et de laver la vaisselle ou au moins de l'essuyer? Est-ce votre orgueil masculin? Dans ce cas, vous le placez mal. Je préférerais placer mon amour-propre à rendre service à ma mère qu'à me prélasser comme un pacha pendant qu'elle peine et trime. Mais vous direz peut-être : « Monsieur, je voudrais bien, mais je ne sais pas ». Alors, demandez qu'on vous enseigne. Quand on est, comme vous, assez intelligent pour apprendre à lire, écrire, chiffrer, on a tout ce qu'il faut pour acquérir l'art délicat de laver proprement les plats et les assiettes.

Au surplus, la cuisine est l'endroit de la maison où il se passe le plus de choses intéressantes. La physique et la chimie y sont chez elles. Les casseroles en chantant vous raconteront des merveilles. C'est un couvercle de marmite qui fit découvrir à Papin la puissance de la vapeur. On peut bien dire que d'innombrables progrès mijotaient dans cette marmite et qu'elle est la grand'mère de toutes les chaudières et locomotives qui travaillent sur terre et sur mer.

Particulièrement amusant est l'art culinaire, en excursion. Vous voilà une douzaine à courir par monts et par vaux. L'heure arrive où la faim vous a creusé l'estomac. Il fait frais, vous allumez un feu et si vous savez vous y prendre, vous mangerez chaud près de la flamme pétillante qui égaie tout ce qu'elle éclaire. En excursion, ceux qui sont un peu débrouillards en cuisine se font vivement apprécier. On chante leur éloge en se pourléchant les doigts.

Mais c'est surtout au service militaire, en temps de manœuvres, ou à la guerre, que montent les actions de ceux qui savent faire la cuisine. Un soir de grande marche, un soir de bataille peut-être, vous arrivez au bivouac, exténués de fatigue. Rien de régulier n'est organisé. Les provisions sont encore loin. Vous avez pour tout potage un peu de viande crue et, dans le champ voisin, des pommes de terre et des oignons crus. Si personne ne sait se débrouiller, vous serez à plaindre. Mais si vous avez quelques gaillards capables d'organiser un repas avec de maigres ressources, 'il vous feront un pot-au-feu comme vous n'en aurez jamais mangé de meilleur et dont vous raconterez l'histoire plus tard à vos fils et petits-fils.

N'ai-je })as raison de dire que les garçons doivent avoir quelques lumières sur les choses de la

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cuisine? Ne continuez donc pas à manger, comme de petits bêtas, des plats que vous seriez incapables de préparer. Qui veut l'oiseau doit vouloir l'œuf. Qui aime s'asseoir à table doit désirer savoir faire un peu de cuisine.

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