EN S'AMUSANT
C'est jeudi après-midi, en septembre. Le vent souffle de l'ouest avec une belle force. Quel temps merveilleux pour organiser une partie de cerfsvolants! Ils sont là une demi-douzaine d'écoliers qui se disent en inspectant l'horizon d'un air entendu. L'aîné, et en même temps le chef de la bande, est Robert, treize ans. Les autres sont plus jeunes : Henri, Gustave, Jean, Fritz et le petit Albert, dit Berti, qui compte tout juste sept ans.
Les trois premiers seuls ont des cerfs-volants.
En garçons prévoyants, ils les ont construits d'avance. Cela leur a donné de l'amusement l'hiver et les jours de pluie où l'on ne peut pas s'amuser dehors. Avec du papier, de la lustrine, des débris de cerceau et quelques baguettes légères,
ils ont bâti leurs engins, non sans y mettre un grand soin, afin que la colle tienne bien et que l'équibre soit parfait.
Au temps où tout cela se préparait, Fritz et Berti les avaient regardé faire, mais en haussant les épaules. Construire des cerfs-volants quand il pleut, que les terrains sont défoncés, et qu'on ne mettrait pas un chien dehors; des cerfs-volants en décembre, pour l'année suivante, quelle singulière idée! — Ils avaient eu tort, Fritz et Berti, de critiquer leurs prévoyants camarades. Il ne faut pas attendre, pour fabriquer les parapluies, qu'il pleuve, ni pour semer du blé qu'on veuille manger du pain. Maintenant qu'il vente par le ciel clair, que les prairies sont vides et le temps favorable, qui aimerait avoir un cerf-volant? — C'est Fritz. — Et qui regarde Robert et Gustave d'un œil d'envie? — C'est Berti. Ils pensent : Ont-ils de la chance, ces gars-là, d'avoir leurs appareils tout prêts à servir, leur ficelle roulée sans la moindre portion embrouillée!
Fritz et Berti sont des têtes de linotte. La chance n'a rien à faire ici. Il y a eu sagesse, activité, prévoyance, comme il en faut toujours et partout.
En route! les voilà partis. Jean, qui est impatient, s'arrête près d'une petite prairie et crie : « Voilà une belle place pour opérer, arrêtez-vous!
— Non, dit Robert; il y a des arbres de ce côté-ci, de l'autre la route avec les fils télégraphiques, et • tout autour une foule de jardins. Nous aurions du , mal pour lancer, comme pour faire descendre. Et si la ficelle casse, le vent emportera les cerfs-volants sur des terrains clos de murs où il ne fait pas bon courir après. On risque d'être attrapé par les propriétaires et pris pour des maraudeur^ qui veulent voir si les pêches sont mures. Poussons plutôt un peu plus loin, jusqu'aux vastes pâturages qui longent le fleuve. Là on peut faire monter ou descendre sans difficulté. Et si la ficelle casse, on sait où tombe le cerf-volant. » Et les voilà continuant, leurs beaux volants tout neufs en bandoulière. Sur l'un un clown jovial épanouit sa culotte et son sourire. Sur l'autre on remarque une tête de perroquet, avec un bec rouge énorme et un œil large comme un écu de cent sous. Du troisième, toute la longueur est occupée par un grand lézard vert et jaune. Toutes ces splendeurs brillent au soleil pendant que chantent les alouettes et que mugissent au loin les troupeaux de la prairie. Dieu, que les six gamins sont contents! Et ce n'est pourtant que le commencement du plaisir.
« Voici la bonne place », déclare Robert, et la troupe s'arrête net. « Pour plus d'ordre, dit-il, nous lancerons l'un après l'autre et ^non] tous
ensemble. Et nous nous tiendrons à bonne distance pour ne pas embrouiller les fils. » Et, le premier, il déploie sa queue : quatorze mètres de longueur. Pour favoriser l'envolée, la queue doit être posée par terre, en avant du cerf-volant. Fritz est admis à tenir la bobine où s'enroule la ficelle. Une, deux, trois ! Robert lâche son lézard qui coupe l'air en montant pendant que Berti bat des mains. Après cela, on lâche le clown et, en dernier lieu, le perroquet. Le perroquet fait des manières et ne veut pas monter. « Faut du lourd! » clament Henri et Gustave; ils cueillent une touffe de genêt et la fixent solidement à la queue. Cette fois-ci, le perroquet prend son essor et va rejoindre là-haut ses compagnons qui nagent dans le bleu avec des balancements gracieux. Le vent d'ouest est ferme, sans saccades, les enfants courent sur la prairie, leurs fils en mains, les roulent et les déroulent, les lâchent et tirent dessus. Tous crient à la fois. Leurs faces levées vers les nuages sont rouges de plaisir. Ils ne pensent à rien qu'à leurs cerfs-volants. Robert a cinq cents mètres de fil, c'est vertigineux ! Les deux autres en ont chacun trois cents, c'est déjà fort joli. Les fils ne sont pas droits, chacun forme une grande courbe allant de la main au cerf-volant qui se promène là-haut. Si les fils sont courbés, leur pesanteur en est la cause ainsi
que la pression du vent. Le moindre fléchissement aux points d'attache fait d'ailleurs une courbe très forte si le fil se prolonge.
Successivement les titulaires des cerfs-volants permettent à leurs camarades d'en tenir les ficelles, afin d'être mis directement en contact avec la source du plaisir.
Depuis un moment, Berti, qui seul n'a pas encore été admis à cet honneur, trépigne de désir d'y parvenir à son tour. Enfin on lui permet, avec force précautions, de prendre en main le bois autour duquel s'enroule le précieux cordon. « Prends garde et tiens bon ! » lui dit-on au moment où il va saisir l'objet. En effet, dès qu'il l'a pris, il sent une traction énergique qui l'entraîne et pour un rien le jetterait à terre. « Bigre! s'écrie-t-il, que cela tire fort. A moi! il va m'enlever! » Robert joint sa main vigoureuse à celle de l'enfant. Berti, lui, fait des réflexions diverses tout en crispant les poings autour du bois. Cette force du cerf-volant le préoccupe. Il trouve bête qu'on désire qu'il monte et qu'on le retienne toujours. En lui-même, il se dit : « Quand j'en aurai un, je ferai une expérience. Par un très grand vent, au moment où il tirera le plus fort, je le laisserai partir. Pour sûr il ira se promener parmi les nuages! »
Comme pour répondre à ces réflexions d'enfant,
quelques pas plus loin, le fil, aminci, pour une raison ou une autre, se casse net. Mais le grand lézard de Robert, au lieu d'aller percer les nuages, oscille dans l'air et puis, comme une flèche, pique une tête au loin, au milieu d'un troupeau de brebis. A toute vitesse, Robert y court, suivi de ceux qui n'ont pas de ficelle à tenir.
Le lézard, solidement bâti, n'a aucun mal. Berti ne comprend rien à cet accident. A son avis, le cerf-volant, débarrassé de la ficelle sur laquelle il tirait avec tant de force, aurait dû s'en aller plus loin, toujours plus loin et plus haut, jusqu'aux nuages, jusqu'à la lune!
11 demande des explications. Robert les lui donne. C'est précisément la ficelle qui fait monter le cerf-volant. Sans doute, si la force du vent n'existait pas, la ficelle ne servirait à rien. La ficelle utilise cette force. Elle fait que le cerf-volant presse sur l'air élastique et lentement, par sa pointe, s'y engage et s'y hisse. En maintenant le cerfvolant et en le retenant, la ficelle l'oblige à monter. Plus de ficelle, plus de montée.
Le clown et le perroquet, pendant ce temps, planaient et montaient toujours, grâce à la ficelle.
Dans ce beau plaisir du cerf-volant, que de choses à retenir et à apprendre ! Retenons surtout cette leçon de la ficelle, si contraire à ce que Berti
pensait en sa caboche de sept ans, pourtant bien organisée et fort intelligente. Ce qui retient le cerfvolant le fait monter. Cela semble tout à fait contradictoire. Par cette ficelle qui paraît à Berti l'obstacle qui retient l'appareil et qui en effet le retient, il est en même temps lancé à la hauteur magnifique où il fraternise avec les aigles.
Cette ficelle qui retient et qui fait monter plus haut, la vie entière en est une application. Elle est l'image de l'obéissance, de l'obéissance qui retient, de la discipline qui maîtrise et qui fait en même temps grandir l'homme.
Ceux que rien ne retient ne montent pas. Ceux qui, après avoir suivi la bonne règle, la rejettent, tombent de haut comme le cerf-volant dont la ficelle se casse. Quand vous trouverez dur d'obéir, enfants, pensez à Berti et à ses réflexions sur la ficelle...
Et, le soir venu, les enfants ramenèrent leurs cerfs-volants vers le sol. Robert leur dit : « Voici un moment sérieux. Attention aux ficelles! Rebobinez lentement, sans nœuds, sans brouilles ; roulez les queues avec soin. Autrement nous aurons des difficultés pour la prochaine fois. »
Et voilà comment, après le jeu comme- après le travail, il faut ranger, remettre tout en place, si l'on veut pouvoir s'en servir une autre fois. Après
le jeu, l'écolier soigne son cerf-volant, comme, après le travail, l'ouvrier son outil, et, après l'exercice, le soldat son arme.
Le clov^n, le perroquet et le grand lézard, remisés dans leurs cachettes, s'en furent méditer ;ur le sujet et Berti en rêva la nuit.
où LES FILS DEVIENNENT DES CABLES
Ni le grain de froment, ni la graine de chardon ne nous ont dit leur dernier mot. Parmi tant d'observations que nous font faire leurs façons de germer et de se propager, en voici une encore, digne de toute notre attention : il faut s opposer' aux petits commencements du mal; il ne faut jamais mépriser ni négliger le moindre comm,encement d'une bonne chose.
Vous avez bien vu que de richesses une seule graine de froment peut, à la longue, produire, et de combien de privations, de famines et de maux la réparation peut être cachée dans cet humble enfant des sillons. Si, tout étant compromis, on laissait se perdre ce dernier espoir, parce que trop faible, le dommage serait au contraire irréparable, Soignons, apprécions, conservons précieusement
où LES FILS DEVIENNENT DES GABLES. 53
les petits germes de bonnes choses, les moindres restes ayant de la valeur. Des promesses d'avenir y sont contenues.
- Voici, pour vous l'affirmer, un vieillard très âgé. Il n'a qu'un pied, car c'est un arbre.
Je le connais; il vit en Touraine et c'est un châtaignier. Trois ou quatre cents ans d'âge l'ont rendu vénérable. Vous savez, peut-être, que fort souvent les très vieux arbres sont creux. Leur résistance aux vents diminue et souvent il arrive que des orages les maltraitent fort. Un soir, un de ces orages se déchaîna sur la contrée. Il ne dura pas longtemps, mais il sévit avec une violence extrême. On constata, le lendemain, que le vieux châtaignier avait été littéralement ébranché par la tempête. Toutes ses branches, sans exception, gisaient par terre. C'était lamentable. Quand on eut bien ramassé les débris, on eut le sentiment que la ruine était complète et qu'il ne resterait plus rien à faire qu'à couper, l'hiver suivant, le vieux tronc qui levait au ciel ses moignons mutilés. Mais lorsque, l'hiver venu, on arriva un jour avec haches, scies, pics et tout l'attirail de bûcheron et de défricheurs, on remarqua un tout petit rameau que l'orage avait épargné. Une vieille grand'mère présente et quelques enfants qui aimaient beaucoup le vieux châtaignier implorèrent qu'on le laissât
debout jusqu'à l'hiver suivant. Après quelque résistance, les hommes écoutèrent la vieille et les enfants. Au lieu de scier le tronc, ils rognèrent les grosses branches cassées et même nettoyèrent l'intérieur de l'arbre et bouchèrent le creux avec du ciment. Au printemps suivant, le rameau se mit à verdir et à grossir. Il en poussa même d'autres tout menus sur la base des branches anciennes. On eut soin d'en élaguer plusieurs et de n'en laisser qu'un nombre limité. D'année en année, ces branches nouvelles se développèrent avec plus de vigueur. Et j'ai revu le vieux châtaignier, portant fièrement ses branches neuves, arrondissant au soleil sa couronne magnifique, toute constellée de fruits. Il est tout à fait sûr que ce châtaigner donnera encore pendant des années une masse de belles châtaignes. Les enfants s'ébattront à son ombre, l'aïeule viendra y filer sa quenouille, et, les soirs d'hiver, petits et grands retireront des cendres des marrons tout chauds. A-t-on assez bien fait de ne pas négliger le petit signe de vie et d'espérance !
Comme ce vieux châtaignier, des hommes ont été déclarés perdus. Malades abandonnés par les médecins, on était tout disposé à les laisser mourir, pensant que la mort était la seule issue possible à leur maladie. Mais il y avait là quelqu'un, un ami, une mère peut-être, qui ne se lassait pas de les
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soigner encore, de ranimer en eux les derniers vestiges de la vie. Et ils ont été tirés de là et rendus capables de travailler encore longtemps pour leur famille.
D'autres, des jeunes, des écoliers, des enfants comme vous, mais ayant l'intelligence peu ouverte, ont été abandonnés, déclarés incapables : Ce petit ne fera jamais rien, ce sera un fruit sec. Et on les laissait là, comme des non-valeurs. Mais un maître patient et bon, un camarade qui souffrait de les voir ainsi jugés et condamnés, s'est occupé d'eux. Il a cultivé en eux les pauvres petits commencements, remonté leur courage, réveillé leur confiance en eux-mêmes. Ces fruits secs se sont montrés plus tard des ouvriers capables, de belles intelligences, des hommes de bien.
Il y a des enfants et des grandes personnes qui méprisent les petites occasions, les débuts modestes, les emplois sans lustre. Pour ma part, j'en ai connu beaucoup qui, lorsqu'un poste leur était confié qui leur paraissait indigne d'eux, au-dessous de leur dignité, ne s'en occupaient qu'avec dégoût et négligence : Moi, faire ceci! moi, m'' abaisser à tel ouvrage! Alors, savez-vous ce qu'on en concluait? On en concluait qu'ils n'étaient pas capables d'accomplir cet ouvrage simple et modeste, on se gardait bien de leur confier des besognes plus difficiles
et plus glorieuses. Ils avaient mal jugé la situation. Notez bien ceci, chers enfants. Quand on vous confiera un poste, un ouvrage quelconque, qu'on vous donnera un travail, une commission, si mince soitelle, acquittez-vous-en à la perfection. Admettons, Paul, que vous soyiez capable de conduire deux chevaux et que l'on vous confie un âne à conduire. Conduisez bien l'âne. Montrez-vous soigneux et habile, plein de fermeté et de bonté pour la bête, tenez la voiture propre et suspendez les harnais au clou, après les avoir scrupuleusement nettoyés. On ne sera pas long à découvrir en vous l'étoffe d'un cocher. Mais si vous conduisez mal votre bourrique, si vous laissez la carriole s'encrasser et les harnais se moisir, sous prétexte que vous êtes fait pour mieux que cela, on dira : Ce garçon est orgueilleux comme un dindon^ mais il est plus bête que sa bourrique^ et si l'on a besoin d'un cocher, pour conduire un équipage, ce n'est pas sur vous qu'on portera son choix.
Et c'est partout la même chose, à l'usine comme au magasin, à la cuisine comme sur le marché, dans l'agriculture comme dans l'armée, la marine, l'école, les arts et les sciences.
Si vous jouez bien sur un mauvais violon, soyez sûr qu'un jour ou l'autre vous en aurez un meilleur. Quelqu'un vous entendra qui dira : c< C'est
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dommage quun si bon musicien ait un si piètre instrument ; s'il joue bien là-dessus, que ne ferait-il pas sur un instrument de choix? » Ce jour-là, vos capacités étant reconnues, vous toucherez au succès. Ah! les petits commencements des bonnes choses, comme ils sont intéressants! Les plus grands génies de l'humanité ont si souvent débuté pauvrement ! Mais ils ont fait honneur à leur pauvreté. Pour devenir capable de grandes choses et digne de choses élevées, il faut être fidèle dans les petites.
Mais,pourlesmêmes raisons, méfiez-vous despetits débuts dans les choses mauvaises, car ils peuvent vous conduire loin. Exemple : le verger de Nicolas.
Le père de Nicolas tenait son verger comme un salon. Pas une chenille sur les pommiers. Nicolas aujourd'hui est maître de la ferme et son père dort au cimetière. Au printemps, il voit sur un de ses pommiers un tout petit nid de rien du tout, un nid de chenilles qu'il mettrait quelques instants à enlever. Mais il est au sommet d'un arbre, l'échelle est là-bas. Rien ne presse, on ôtera les chenilles un autre jour. Il survient des affaires qui empêchent Nicolas de retourner au verger. Les chenilles éclosent. L'année suivante, il y en a partout. Il a un mal bleu à s'en débarrasser. Il fallait les supprimer dès le premier nid.
Votre esprit, enfants, est comme le verger de Nicolas. Il a besoin d'être surveillé et gardé de ces chenilles qui sont les mauvaises habitudes. Au début, une habitude n'est rien. C'est une petite erreur commise, c'est un premier acte malhonnête, malpropre, indécent, une faute enfin oii souvent on est tombé par simple surprise. Mais gardonsnous de dire que ce n'est rien si nous voulons en conclure qu'on peut les négliger. Disons plutôt : ce n'est rien, c'est peu de chose, pour nous encourager à nous en corriger, pour décider que nous ne le ferons plus. Mais si nous négligeons ce début, c'est très grave. C'est un nid de chenilles qui va éclore. Bientôt, il y en aura partout, votre existence en sera barbouillée. On ne saurait prêter trop d'attention aux petits commencements du mal, comme aux petits commencements du bien.
Finissons sur une histoire réconfortante où un fil devient un câble. Un chevalier de France avait été fait prisonnier par les Sarrazins et enfermé dans une haute tour dont le flot des mers battait la base. Il était là depuis des années lorsqu'il entendit un jour chanter en sa langue natale. Et du sommet de sa tour il vit une nacelle et un homme qui lui faisait signe. Hélas ! la tour était si haute que descendre était impossible. Alors le prisonnier ôta son tricot, jadis confectionné en bonne laine
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par sa mère. Il le défît maille à maille, et laissa le fil de laine descendre le long du mur. L'homme de la nacelle y attacha une ficelle mince, de celles avec lesquelles on fait des filets. Le prisonnier tira sur le fil de laine et saisit la ficelle. A la ficelle une corde fut fixée qui prit le même chemin et à la corde enfin on attacha un câble. Le prisonnier amarra le câble aux créneaux de la tour et se laissa glisser jusqu'à la barque. Il était sauvé par un fil devenu un câble.
Si vous savez bien utiliser la plus mince petite chance, l'occasion la plus infime et semblable à un fil, en tirant sur ce fil vous aboutirez à une ficelle, puisa une corde, à un câble. Et, comme le prisonnier de la tour, vous devrez peut-être votre vie à une circonstance en apparence insignifiante comme nn fil, mais dont vous aurez su tirer un grand parti.
Qu'il y ait des cruches qui parlent, plusieurs d'entre vous penseront que ce doivent être là cruches en chair et en os, qui savent en outre marcher, rire, boire, bien des choses enfin, sauf réfléchir et faire attention. Mais en ce pensant, ils se trompent. La cruche dont il s'agit ici n'a ni bras ni jambes, n'est par conséquent pas une personne naturelle. C'est une vraie cruche, ce qui s'appelle une cruche.
Elle est destinée à nous montrer que savoir réfléchir, observer, chercher, est une des meilleures choses qu'on puisse apprendre; qu'à ceux qui savent regarder et écouter, toutes choses parlent. Et lorsque, dans le courant de cette leçon, qui est une histoire, et de cette histoire, qui est une leçon, la cruche paraîtra, on verra bien qu'elle parle, mais seulement à celui qui sait l'écouter.
Juin versait sur les collines vertes ses beaux rayons clairs et le soleil faisait par le ciel ces grandes balades qui commencent déjà à trois heures du matin et finissent à peine à neuf heures du soir. C'est que le soleil a bien à faire et la journée de huit heures ne lui suffirait pas.
Déjà, de son travail, les résultats se montraient. Les prairies où chantaient la faux et riaient les faneuses étaient couvertes de fleurs : les cerises commençaient à rougir sur les arbres et les fraises le long des sentiers forestiers.
C'est le temps que choisit une troupe d'enfants pour aller cueillir les fraises des bois. Ils étaient cinq dont trois filles, et portaient des ustensiles variés, même un de ces arrosoirs à deux trous qui servent à humecter le plancher avant d'y passer le balai. Leurs yeux brillaient de joie et c'est à qui découvrirait la première fraise mûre. Mais ne cueille pas de fraises qui veut, pas même en la saison. Car tous les coins n'en produisent pas et pour trouver il faut savoir chercher, chercher aux bons endroits visités par le soleil. Parmi ces enfants quelquesuns seulement savaient chercher. Je suis sûr que la petite Ernestine ainsi que le gros Louis auraient tout aussi bien été courir au nord, à l'ombre des grands rochers, ou dans la jeune sapinière si touffue que le sol n'y produit même plus d'herbe.
Mais il y avait là Pierre, le fils du bûcheron, qui portait souvent des provisions à son père en pleine forêt. Celui-là connaissait les bonnes places. Il voyait en avril les pieds des fraisiers prendre leurs feuilles nouvelles; en mai il les saluait en fleurs. Il savait que lorsque la hache a passé par la forêt, faisant de grandes coupes, jetant par terre chênes et hêtres, l'air et la lumière pénétrant de nouveau jusqu'au sol, y favorisaient l'éclosion des fraisiers. Entre les fortes racines des vieilles souches, que de fois avait-il vu pousser des jardins où riaient les fraises rouges comme -rient les enfants joufflus entre les bras des aïeules ! Pierre aimait la forêt et savait que si elle chante de belles choses à ceux qui lui prêtent l'oreille, elle tient aussi table ouverte pour ses favoris. Avec ce guide-là on était sur de trouver. — On passa près d'une vieille carrière abandonnée. « Halte ! cria Pierre, entrez là, les enfants, cherchez et vous trouverez. » Puis il s'assit lui-même sur un bloc de grès moussu et regarda ses camarades courir dans tous les sens.
La première Lucie cria : « J'en ai une! une grosse, toute rouge ». Un peu plus loin, sur des éboulis en plein soleil, elle en trouva tout un parterre. De son côté, le petit François, de la main, écartait les herbes et parmi elles découvrait des fraises superbes. Ernestine n'en trouvait pas et le
gros Louis marchait dessus sans les voir. Pierre leur prit la main et leur dit : ce Venez avec moi, petits nigauds, je vous en montrerai ». Et, du bout de sa gaulette, il les leur désignait, à leur grande surprise, aux endroits mêmes qu'ils avaient déjà parcourus. Le gros Louis en mangeait trois sur quatre qu'il ramassait.
Après la carrière on trouva un sentier bordé de larges bandes vertes. Par endroits la fraise y abondait. Corbeilles et pots commençaient à se garnir. Puis, pendant un temps, on ne trouva rien. Mais voici des grandes places claires, récemment déboisées, où la forêt n'est plus représentée que par quelques arbres très grands et des buissons naissants. La troupe s'y répandit et se dispersa au point que Pierre fît retentir un coup de sifflet d'alarme et chacun de revenir et de crier : « Qu'estce qui arrive? — Il arrive, dit Pierre, que nous nous dispersons trop; nous risquons de nous perdre les uns les autres. — Oh, là là ! dit le gros Louis, nous ne saurions plus où nous sommes? » — Et les enfants continuèrent à s'enfoncer dans la forêt; mais cette fois-ci bien groupés. A la moindre disparition de l'un ou l'autre, on entendait le sifflet de Pierre. De proche en proche cependant, ils gagnèrent des parages nouveaux. D'une fraise à l'autre, d'une place à l'autre on zigzaguait, souvent
loin de tout chemin. Pierre se disait en lui-même : c( Je ne sais plus trop où nous sommes » ; mais il comptait se retrouver et n'alarmait pas les compagnons. Vers les quatre heures, Lucie déclara : // sellait teynps de rentrer. Alors Pierre haussa les épaules et dit : « Oui; mais faudrait savoir par où; je suis comme qui dirait légèrement désorienté; mais on se retrouvera hien ». Et les enfants, un peu inquiets, se mirent à suivre Pierre. Fossés, broussailles, ronces, inextricables massifs, il y eut un peu de tout. On revit de jolies places avec des fraises; mais on n'avait plus le cœur de les cueillir...
Tout d'un coup on croisa un sentier. Pierre regarda dans les deux sens et se demanda anxieusement lequel prendre, lorsque là-bas, à deux cents pas, il vit un objet qui ressemblait a une cruche et vivement il s'en approcha. C'était une cruche, en effet, et Pierre, joyeux, s'écria : « Nous sommes sauvés. — Gomment cela? dirent les compagnons. — Vous allez voir, répondit Pierre, que cette cruche va nous tirer d'embarras, je vais l'interroger, elle nous parlera.
— Une cruche qui parle! cria le gros Louis, je voudrais bien voir comment.
— Tu vas voir, dit Pierre. »
Il s'accroupit près de la cruche, regarda dedans et puis lui appliqua l'oreille sur le bec.
C'était une belle cruche en grès jaune, ventrue, bien d'aplomb et remplie de cidre. Pierre la tenait par l'anse d'une main, et lui appliquait l'autre main sur la panse comme pour bien l'engager à révéler tout ce qu'elle savait. Après cela, il se releva et d'un air entendu déclara : « Voici ce que la bonne cruche m'a dit : « Je ne suis pas posée ici toute seule. La semelle empreinte sur le sentier, avec des traces de gros clous, est la piste de celui qui me portait. Pour sûr, il n'est pas loin, car je suis attendue. J'apporte du bon cidre frais aux faucheurs et aux faneuses. On ne les laissera pas languir. Celui qui s'est chargé de me porter, va revenir et vous montrera le chemin. »
A peine Pierre avait-il fini, qu'un homme en manches de chemise déboucha de la forêt, ce Eh bien! les gas, dit-il, vous gardez ma cruche. C'estil que vous auriez soif? — Non, monsieur, nous avons mangé beaucoup de fraises et nous n'avons pas soif du tout : mais nous sommes égarés. Quel est le chemin de Clairefontaine ? » Et l'homme, en quelques mots, leur montra le chemin. — « En route ! » s'écria la troupe joyeuse et réconfortée.
« Et quelle langue t'a parlé la cruche? dit à Pierre le gros Louis redevenu tout gaillard. — Elle m'a parlé une langue très spéciale qu'on
appelle le langage du bon sens. Mais ce qu'elle me disait tout bas à l'oreille, de son bec discret, tout le monde ne le comprend pas. Il y en a qui ont des oreilles et qui n'entendent pas, des yeux et ne voient pas. A ceux-là, les crucbes ne parlent pas, ni rien d'autre ne leur parle. Ils ne remarquent, ne distinguent ni ne comprennent rien. Pour eux toute la nature est muette; ils ne s'instruisent pas; ils se cognent le nez aux obstacles et ne se demandent même pas pourquoi ils se le sont cogné. »
M'est avis que Pierre, fils du bûcheron, disait là, simplement, de très grandes choses. Rirons-nous de la cruche qui parle? Jamais de la vie. Nous essayerons plutôt d'apprendre ce langage des choses, ce langage du bon sens, dont les signes sont partout répandus.
En voici une preuve encore. Pour avoir bien regardé le ciel ce matin. Rose s'est munie d'un parapluie et d'un manteau imperméable... Et bien lui en a pris. La journée commencée par du soleil se termine par un orage. Sous l'averse qui descend, la jeune fille a de quoi protéger sa toilette toute neuve. Comment savait-elle, le matin, qu'elle aurait de la pluie le soir? C'est la fumée de la voisine qui le lui a dit. En observant cette fumée. Rose a compris qu'il soufflait un mauvais vent. La
fumée disait : Prenez vos mesures, mademoiselle Rose, le soir ne ressemblera pas au matin.
On^a des yeux, c'est pour regarder; des oreilles, c'est pour écouter. Autrement, gare! on va comme des aveugles et des sourds, et il vous arrive les pires aventures.
La nuit, quand vous dormez, vos habits parlent de vous et racontent qui vous êtes. Ne vous en étonnez pas. C'est naturel et c'est même inévitable. Toute parole est un signe. Vos habits portent sur eux les traces de vos actions et des traitements que vous leur infligez. Ces traces sont les signes par lesquels ils parlent de vous.
Et donc Rodrigue s'était couché, et déjà dormait, car chez lui le sommeil n'était jamais long à venir et nous pouvons l'en féliciter. Avoir des insomnies est pénible. C'est assez que les grandes personnes en aient trop souvent. Que les enfants dorment à poings fermés !
Il semble cependant que leur sommeil serait encore meilleur et surtout plus gracieux à con-
templer, s'ils prenaient quelque soin de leurs vêtements avant de se coucher.
Nos vêtements c'est un peu nous-mêmes. Il faut les ôter avec respect, les poser et les plier convenablement. On ne vous demande pas de les mieux traiter que vos propres personnes, comme fit ce vieux savant distrait qui coucha sa houppelande au lit et se posa lui-même sur le banc où d'ordinaire il la rangeait. Mais on désire que lorsque vous êtes couchés, votre chambre soit ordonnée et vos vêtements en bonne place.
Tel n'était pas le spectacle qu'offrait la chambre de Rodrigue. Et c'est pour cela que ses vêtements se faisaient entre eux, et faisaient à qui les regardait, des signes variés et fâcheux pour leur propriétaire. Les bretelles étaient pendues. Certes, pendue, une bretelle peut l'être si c'est à un clou ou sur le dossier d'une chaise. Mais d'être pendue comme celle de Rodrigue, en l'air sur un vieux bec de gaz hors d'usage, et pendue vilainement, tordue et chiffonnée, ce n'est pas une position même pour une bretelle. Evidemment, la main qui s'en débarrassait l'avait tout simplement lancée au loin sans se soucier où elle tomberait.
La culotte, elle, gisait à terre, à moitié retournée. Elle devait avoir été un peu piétinée au dernier moment, tant elle était ratatinée. Une ficelle rem-
plaçait la boucle, il manquait des boutons; un fort accroc se remarquait sur la jambe gauche et les franges rendaient compte des diverses natures de terrain et de boue par lesquels le jeune garçon s'était promené. Notez que le matin la culotte avait été raccommodée et lavée.
Quoi d'étonnant que, de sa mine piteuse, cette culotte regardât la bretelle, sa compagne de misère, et qu'elles se fissent réciproquement leurs confidences?
La culotte disait : « Quel malheur, ma pauvre vieille branche, d'être au service d'un pareil maître ! Fatiguées tous les jours à grimper aux arbres, à franchir les haies, à sauter flaques et ruisseaux, nous sommes traitées le soir comme des loques. »
Et la bretelle répondait : « Il m'a pendue là comme une criminelle; mais c'est pour mieux voir le ménage qu'il tient. Quel taudis, mon Dieu, quel taudis! Un soulier git vers la porte, comme s'il avait envie de s'enfuir, l'autre est dans la cheminée. Les chaussettes ont disparu. Gare les recherches demain matin! On fouillera jusqu'à la paillasse pour les retrouver! »
Pendant ce temps Rodrigue dort. Mais demain, quand il ouvrira les yeux, croyez-vous que tout ce désordre lui fera plaisir? Sûr que non. Depuis sa casquette, renversée sous la table, jusqu'à ses
souliers, tous ses vêtements auront l'air de se plaindre de lui et lui crieront son manque de soin. Cela le mettra de mauvaise humeur. Et quand il aura perdu son temps à rechercher les pièces perdues, il fera une figure maussade et commencera mal sa journée, surtout si aux reproches, après tout discrets, de ses vêtements en déconfiture, vient se joindre la gronderie beaucoup plus expressive de la mère ou de la sœur, fatiguées de nettoyer et de raccommoder un tel destructeur.
Voyons, la façon d'agir de ce garnement de Rodrigue est-elle bonne, peut-elle se justifier?
Jamais de la vie. Tout le monde et toutes les choses ont raison contre lui. C'est un prévenu qui paraît à la barre. Sa culotte et ses bretelles l'accusent et plaident contre lui. Y en a-t-il un seul ou une seule ici qui voudrait le soutenir, dire qu'il fait bien, que c'est ainsi qu'on se couche le soir?
Non, il ne se lèvera pas de défenseur. Alors pourquoi y en a-t-il qui en font autant? Ils n'ont plus aucune excuse? Qu'ils se corrigent! Que ce soir ils ne montent dans leur lit qu'après avoir gentiment rangé leurs habits sur la chaise. Ce n'est pas un détail, c'est une grande affaire, car cela touche à l'ordre et l'ordre est la loi du monde. Ayez de l'ordre, l'ordre vous sauvera. Ayez du désordre, le désordre vous perdra. Pour vous
reprocher le désordre et vous en dégoûter, le langage de la culotte et de la bretelle vous aideront. Bien d'autres objets parlent ce langage.
Je traverse un bois de pins, il est délicieux. L'air qu'on y respire vivifie et ranime. Pourquoi donc, en certains endroits, ces débris de boîtes, ces chiffons de papier, ces coquilles d'œufs qui déparent un si plaisant endroit?
C'est que les excursionnistes qui ont passé par là étaient des gens de désordre qui ne rangent pas après eux. Tous ces papiers sont autant de mauvaises notes qu'ils se sont données à eux-mêmes.
On ne les connaît pas, direz-vous? Gela ne fait rien à l'affaire. Un homme ou un enfant qui a de l'ordre, du respect pour lui-même, ne veut pas laisser de son passage une trace indigne, même si personne ne peut le lui reprocher. Quand il est venu dans un endroit il désire que cet endroit ne soit pas plus laid pour la seule raison qu'il y a passé. Et qui donc voudrait qu'il suffise qu'il ait passé quelque part, chambre, escalier, sentier ou promenade, pour que sa piste soit marquée par des objets déplaisants? Chacun doit plutôt désirer de laisser derrière lui un bon souvenir. Il le désire pour lui-même et pour les autres. Pourquoi nous gâter mutuellement les endroits où nous demeurons et passons?
Lorsque vous avez pris du plaisir quelque part, faites de l'ordre en partant. Otez ce qui pourrait déparer une place que vous avez eu du charme à trouver propre. Et si personne ne songe à nettoyer sa place avant de la quitter, faites-le toujours vousmêmes. Plus il y aura de gens de désordre et de laisser aller, plus aussi il sera nécessaire d'affirmer l'ordre par un exemple meilleur.
La table où l'on travaille, l'établi où l'on scie et rabote, la forge du forgeron, la cuisine de la cuisinière, tous les endroits où l'homme se repose et travaille parlent de lui et font son éloge ou son blâme.
Quel plaisir de voir une table bien rangée! Dix fois plus d'objets y prennent dix fois moins de place que sur un bureau en désordre où il faut retirer chaque cahier, chaque lettre et chaque note de dessous un monceau de paperasses. Tous les objets bien rangés parlent d'ordre, d'harmonie, de labeur paisible et de soin. L'ordre c'est de l'intelligence, de la clarté, de la beauté. Que la chambre soit modeste et petite tant que vous voudrez, l'ordre y fait entrer quelque chose de bon et de souriant qui repose le cœur et l'attache.
Les sillons bien tracés, les champs bien tenus proclament la gloire du laboureur, tandis que dans les pièces de terre négligemment retournées et
envahies par la mauvaise herbe, l'ivraie et le chardon le chansonnent à qui mieux mieux.
Quand le forgeron travaille dans la forge noire mais bien rangée, le feu brillant dit la vaillance du travailleur. Mais que, paresseux, nonchalant, il laisse le feu s'éteindre et traîner les outils, alors c'est, à travers les espaces mornes où l'araignée tisse ses toiles, comme un souffle qui décourage et démoralise.
Près du travailleur énergique on respire l'amour du travail et l'admiration pour sa peine généreuse ; de l'atelier délaissé où régnent le désordre et l'oisiveté, on s'en va avec une ombre dans le cœur.
Enfant, quand vous voyez de loin venir un mauvais chien, vous serrez mieux dans votre main la canne qui vous servira à lui donner sur les pattes, s'il fait mine de vous assaillir. Quand vous voyez, même de loin, la figure de ce méchant chien qu'on appelle le désordre, prenez garde à vous, car voilà l'ennemi ! Voilà celui qui met tout sens dessus dessous. Voilà celui qui fait de la gauche la droite, de la droite la gauche; qui emporte et ne rapporte pas, déplace et ne range pas, salit et ne nettoie pas, mange et ne rince pas la vaisselle, cuisine et ne lave pas les casseroles, emprunte et ne rend pas. Voilà celui contre lequel témoignent à l'écurie les chevaux mal pansés, dans les sacs
les livres mal tenus et sur toutes les têtes mal peignées les cheveux ébouriffés. Ouvrier de malheur, de misère et de ruine, ne l'accueillez pas, ne favorisez pas son œuvre. Ayez de l'ordre et faites-en, donnez-en l'exemple, faites-le régner partout! Alors, tandis que vous dormirez à poings fermés, |si votre culotte et vos bretelles parlent de vous, elles n'en diront que du bien.
Fausse châtaigne! Dans mon jeune âge on appelait ainsi au village le marron d'Inde.
Tous les écoliers connaissent l'arbre qui le produit. C'est l'ornement de nos promenades et de nos jardins publics. Tout le monde aime à le voir fleurir au printemps. En automne ses gros fruits bruns servent d'amusement aux enfants.
Le marronnier d'Inde est d'importation récente. Quoique toute l'Europe en soit aujourd'hui plantée, c'est à la fin du xvi*" siècle qu'on en importa les premiers exemplaires. Chacun sait que le marron d'Inde ne se mange pas et personne ne s'en étonne plus à présent. Mais, dans le début, ce fut une désillusion pour les enfants d'avoir en mains de si beaux fruits qu'on ne pouvait faire ni rôtir ni bouillir. Quelques-uns y ayant mordu tout de
même pour être bien sûrs, firent d'horribles grimaces et déclarèrent que ce fruit était amer et VOUS crispait la bouche. On lui en voulut d'avoir l'air de quelque chose d'exquis et d'être si mauvais. Et, comme s'il le faisait exprès, on l'appela faux marron, fausse châtaigne, marron à tricher.
En cela on lui faisait tort, car il n'y a en lui aucune intention de tromper. Mais les hommes et les enfants savent très bien qu'on peut se donner tout exprès et pour induire autrui en erreur, des apparences fausses et traîtresses, et ils attribuèrent au marron leurs propres et mauvaises intentions. Est-ce juste? Est-ce raisonnable? Non, ce n'est ni l'un ni l'autre. Mais on agit ainsi couramment, on juge les autres, y compris bêtes et plantes, d'après soi-même. On peut entendre parfois des personnes jurer contre une souche qu'ils ont cognée en forêt ou une pierre qu'ils ont heurtée sur la route, et cela de leur plein sérieux, comme si la pierre et la souche en pouvaient quelque chose. Heureusement que ni l'une ni l'autre n'entendent le mal que l'on dit d'elles et ne s'en font pas un centime de bile.
Dans les campagnes de l'Ouest pullule une plante verte à belles et grandes feuilles sur une tige élevée. Sa fleur est un beau calice blanc. Le fruit ressemble comme couleur et grosseur à une
châtaigne encore garnie de son écaille verte. On la nomme également fausse châtaigne. Le port en est gracieux, l'apparence élégante. Mais la plante est fort dangereuse. En voici une. Regardez-la bien et abstenez-vous d'en faire des bouquets. Dans certains pays elle se nomme pomme épineuse et les botanistes la désignent sous le nom de Datura stvamonium. Elle a pourtant une qualité. Ses feuilles soigtieusement séchées procurent du soulagement aux asthmatiques qui les fument. Cela n'empêche qu'on la flétrisse du nom de fausse châtaigne, comme si elle avait la prétention de se faire prendre pour une châtaigne. Evidemment elle n'y a jamais songé.
Prenons cependant occasion de ces deux plantes et de leurs noms pour parler de la vraie tromperie, de celle dont vous et moi pourrions nous rendre coupables en voulant paraître ce que nous ne sommes pas.
Etre faux, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire d'abord manquer de sincérité, se montrer autre qu'on est.
Aimez-vous cela? Vous est-il agréable que l'on soit faux à votre égard? Je suis sûr que non. Si vous me disiez : « Il me plaît d'être caressé d'une main et griffé de l'autre, » je penserais que vous vous moquez de moi. Or, c'est ce que font les gens
FAUSSES CHATAIGNES ET CHATS BIPEDES. 79
faux. Ils nous caressent pour nous mettre en confiance et ensuite ils nous font du mal. La fausseté est une abominable disposition, dont il ne peut sortir que du mal. On en souiffre tellement qu'on en est très malheureux.
Nous aimons que nos compagnons et amis soient envers nous francs, ouverts, sans malice et sans perfidie. Il fait bon vivre entre enfants qu'inspire la loyauté, qui n'ont pas de malveillance cachée, mais qui se disent les uns aux autres ce qu'ils pensent. Alors pourquoi y en a-t-il qui sont faux envers les autres, tout en aimant qu'on soit vrai à leur égard? Posez-vous cette question.
Un homme faux ne vaut rien. Personne ne peut se fier à lui. Il ressemble à un fruit qui a l'air bon et qui, lorsqu'on y mord, vous crispe la bouche ou vous empoisonne.
Pourquoi quelques-uns sont-ils faux? A cela on peut trouver de nombreuses raisons; mais elles sont toutes mauvaises. Vous faites semblant de prendre un chemin et, par un détour, vous revenez sur le chemin qu'on vous a défendu de prendre. Votre raison est que vous désirez qu'on ne puisse vous empêcher d'aller par là. Mais vous faites ainsi deux choses mauvaises au lieu d'une. Vous allez quoique ce soit défendu; et vous allez en cachette. Vous trompez vos parents ou votre maitrè
et VOUS VOUS faites tort à vous-mêmes, car mal agir, c'est toujours agir contre soi. Toutes les raisons qu'on peut avoir de mal agir ne peuvent être que mauvaises. Il faudrait se le tenir pour dit.
Hélas ! il y en a qui ne peuvent pas faire autrement. Toujours Us font semblant. Vous croyez qu'ils dorment? Non, il font semblant de dormir. Vous croyez qu'ils travaillent? Non, ils font semblant de travailler. Vous croyez qu'ils ont pris leur médecine? Non, ils ont fait semblant de la prendre et l'ont jetée sur la pierre à eau. Ils ne mangent pas, ils font semblant de manger. Ils ne pleurent pas, ils font semblant de pleurer. Ils font semblant d'écouter, d'être attentifs, d'être sérieux, semblant de regretter leurs fautes. Et cela est un malheur, le pire qui puisse arriver à un être humain, un malheur pour lui-même et pour ceux avec lesquels il vit. A vivre avec des personnes fausses, il nous arrive ce qui arrive à ceux qui croquent de fausses châtaignes.
Pour finir, écoutez cette anecdocte : Le chat bipède.
Un laitier fournissait du lait à une famille. Une partie de ce lait devait être mangé caillé. Mais une fois caillé il ne s'y trouvait plus de crème. On fît d'abord des reproches au laitier et ensuite, la chose ne changeant pas, on changea de laitier. Même
résultat : il n'y avait pas de crème sur le lait, une fois caillé. Comme les pots étaient dans le sous-sol our rester plus frais, on se méfia des chats, très
iands de crème, et on boucha tous les trous avec un soin extrême. L'écolier Gustave, aîné des enfants, aida à confectionner des barreaux de bois qui devaient empêcher tout chat de pénétrer dans la cave.
Mais tout en prêtant main forte à son père, il savait fort bien que le chat appartenait à l'espèce très spéciale des chats bipèdes et que ce chat c'était lui. Il adorait la crème fraîche. Pour la sucer sans même toucher au pot, il se servait d'un petit tube de verre.
Naturellement, malgré toutes les précautions prises, le lait continua à cailler sans crème. Après Minet et les chats voisins qui ne pouvaient plus entrer au logis, on finit par soupçonner toutes sortes de personnes. On acheta un pèse-lait qui révéla que le lait doux était bien et dûment chargé de crème...
Finalement le père s'embusqua dans un tonneau de la cave et pensa mourir de chagrin en prenant son malheureux fils en flagrant délit. Personne n'aime savoir ses enfants en faute et surtout gravement comme c'était le cas ici. Il y eut comme un voilé de tristesse sur cette famille simple et
honnête. Pendant des jours et des jours on ne se parla presque plus. Tout le monde était honteux et le père surtout portait au front les signes d'une peine profonde. On ne songea pas à infliger d'autre punition au jeune coupable. Il ne fut même pas privé de dessert, et quand il parut de la crème sur la table on lui en donna sa part comme aux autres.
Mais il n'y touchait pas, tant il souffrait à la vue de cette friandise qui lui avait fait commettre des bassesses. C'est, qu'au fond, ce garçon n'était pas mauvais. Il avait seulement oublié qu'il faut gouverner ses appétits. Ce n'est pas une raison parce qu'une chose est bonne qu'il faut manquer à soii devoir pour se la procurer. La crème est trop chère, achetée au prix de ruses, d'actes malhonnêtes, de soupçons que l'on fait peser sur des innocents. Maintenant l'amateur de crème ne pouvait plus même voir la porte de la cave sans éprouver des remords. Heureusement il se laissa instruire par sa faute et par les effets qu'elle avait produits. Pour la faire oublier par son père et par tous les siens, il se fît sévère à lui-même, se corrigea et s'appliqua à êtce sincère et ouvert dans toute sa conduite.
Et voilà ce que nous allons retenir : Faux et enfant sont deux termes qui ne vont pas ensemble. On peut supporter de dire : fausse clef, faux col,
fausse cheminée. Mais n'est-ce pas que cela vous déchirerait la bouche de dire : faux garçon, faux camarade, fausse demoiselle. Et pourquoi cela? — Parce que la première de toutes les qualités chez un enfant c'est la loyauté, la belle franchise du regard et du cœur. Gardez-la, autrement vous ne vaudriez même pas une fausse châtaigne.
Ce n'est pas gros une allumette; mais vous allez voir tout ce que cela peut nous enseigner. Et d'abord l'allumette nous est un témoin que l'habitude émousse la curiosité des gens et endort leur esprit.
Cela intéresse-t-il quelqu'un, une allumette? quelqu'un s'arrêtera-t-il bouche bée devant une allumette comme devant la tour Eiffel, un aéroplane qui prend son essor, un animal curieux? Jamais de la vie ! Vous seriez les premiers à vous moquer de celui qui, en vous présentant une allumette, dirait : « J'ai l'honneur de vous présenter la petite sœur de la torche de Prométhée ». Mais vous auriez tort tous tant que vous êtes, et vous auriez beau être vingt-cinq et même trente-six, votre nombre ne changerait rien à l'affaire. Tout
au plus cela me permettrait-il de vous dire que vous êtes tous plus nigauds les uns que les autres.
Une allumette ! mais la première allumette chimique fut un événement plus grand, d'une influence plus générale, d'une utilité plus universelle que la première automobile ou même le premier ballon. L'allumette est un des signes les plus parfaits du pouvoir de l'homme sur la nature. Dans l'allumette, le feu, puissance colossale, s'est humblement dissimulé et mis au service de l'homme. Dans l'allumette, c'est le jour prêt à percer la nuit, c'est un éclair captif dans un petit fragment de bois.
Les ténèbres vous environnent, vous cherchez en vain un objet dans l'obscurité opaque. Vous ignorez où vous êtes, où est placé l'objet que vous cherchez : l'allumette vous sauvera en vous donnant la clarté : Et la lumière fut !
Mais à une condition, c'est que ce soit vraiment une allumette, une allumette qui prend et s'enflamme. Car il y a des objets qui portent le nom d'allumettes et n'en sont pas. Faussement et par abus, on les a baptisés du nom d'allumettes. Allumette vient de allumer. Seule est digne du nom d'allumette celle qui s'enflamme et peut servir à propager le feu ou la lumière. Une allumette qui rate n'est pas une allumette. C'est une
attrape, une imposture, une impertinence en boîte, un engin à faire enrager le monde, mais ce n'est pas une allumette.
L'allumette qui rate! que d'histoires cela fait naître, que de désagréments et parfois de désastres !
Nous sommes en temps de guerre. Un soldatchauffeur roule sur la grande route avec une grosse voiture automobile porteuse de lettres et de dépèches. La nuit tombe, il s'arrête pour allumer ses phares. Les phares sont tout préparés, il suffit d'allumer. Mais le chauffeur a fumé dans la journée force pipes. Sa provision d'allumettes a baissé, baissé, jusqu'à se réduire à trois. Toute demeure d'hommes est loin. Sur la route solitaire il faut pouvoir compter sur ces trois.
L'homme en frotte une : le vent l'éteint. Il frotte la seconde, elle se casse, le bout phosphore tombe à terre, impossible de le retrouver dans le crépuscule. Reste la troisième et dernière allumette. Il faut qu'elle prenne, autrement, marcher serait impossible.
Le chauffeur sent tout l'intérêt qui s'attache à ce dernier espoir de feu. Si l'allumette prend, il est sauvé, il arrivera au but ce soir, avec les dépêches qu'il porte. Si elle ne prend pas, il ne pourra pas discerner sa route, ni signaler sa
présence aux voitures qui passent, sa marche en sera ralentie, empêchée peut-être, l'inquiétude régnera dans la ville qu'il doit atteindre, les nouvelles d'où peut dépendre la victoire ou la défaite arriveront trop tard pour être encore utiles. Telle est la crainte du soldat qu'il tremble presque de frotter son allumette. Il le faut cependant. Heureusement elle prend, les phares s'allument, et l'auto part sur la route en ronflant; lettres et dépêches arriveront à temps. Bravo, petite allumette!
Quant aux allumettes qui ratent, ne m'en parlez pas Cependant il faut savoir tirer parti, même de ce qui est mauvais. L'allumette qui rate est le symbole de tout ce qui ne tient pas sa promesse, y compris les hommes et naturellement aussi les écoliers. A ce titre une allumette qui rate peut nous donner plusieurs avertissements et, si nous en profitons, si nous nous laissons corriger, éclairer, nous aurons vraiment fait une chose extraordinaire. Et quelle est cette chose extraordinaire? — C'est bien simple : nous aurons fait de la lumière avec une allumette qui rate. Celui qui trouverait cela banal, manquerait de perspicacité.
Donc, l'allumette qui ne s'allume pas est l'image de tout ce qui manque à sa promesse, l'image par exemple des couteaux qui ne coupent pas, des portes qui ne joignent pas, des boutons qui ne tiennent
pas, des montres qui ne marchent pas, des chiens qui n'aboient pas, des mets qui ne nourrissent pas, des tonneaux qui fuient, des cordes qui cassent, des sentinelles qui dorment, des clous sans pointe, des rivières sans eau, des soldats sans courage, des écoliers sans zèle, des hivers sans neige, des printemps sans fleurs, des juges iniques, des caissiers infidèles, des lâcheurs, menteurs, déserteurs du devoir et tutti quanti qui ne remplissent pas leurs fonctions, ne connaissent pas leur métier, n'arrivent pas quand on les attend et déçoivent les espérances de ceux qui comptent sur eux.
La mère d'Henri est fort occupée au jardin. C'est le printemps, tout pousse; il faut semer les petits pois, piquer la salade, bêcher et nettoyer les parterres. Henri a congé : c'est un jeudi. Sa mère l'a donc prié de surveiller à la cuisine la casserole où mijote le ragoût. « Si tu vois qu'il se dessèche trop, ajoute vivement un peu d'eau. — Oui, maman! »
Mais bientôt Henri, distrait par les bruits de la rue, se met à la fenêtre et prend part de loin aux jeux des camarades. Il échange avec eux des propos joyeux, joue à la balle par la fenêtre et donne des conseils pour le croquet. Entraîné par l'ardeur de sa curiosité, il finit même par enjamber
la fenêtre et sauter dans la rue. Une partie de barres le grise et lui fait oublier sa promesse de veiller au déjeuner. Pendant ce temps le ragoût cuit tou-
I'ours; la sauce, de plus en plus réduite, a fini par févaporer, une odeur de brûlé se répand par la maison et arrive jusqu'au jardin. La mère d'Henri inquiète, revient, trouve le ragoût carbonisé, et 3 pseudo-marmiton en train de crier et de s'échauffer au jeu, sur la place du village... Monsieur Henri, vous êtes un pas grand'chose, une allumette qui rate, quoi !
« Soyez sans inquiétude, dit Jeanne à sa mère (sur le point de partir en voyage pour huit jours); je veillerai sur Gaston en votre absence. » Gaston est le frère de neuf ans, dont Jeanne est la grande sœur de seize ans. Veiller sur Gaston devait consister à surveiller sa toilette, ses devoirs de classe, sa santé.
Vous allez voir comment Jeanne s'est acquittée de ces diverses fonctions de vigilance.
Tous les matins elle a posé à son frère la question Es-tu lavé ? et Gaston a répondu : « Oui ! » En effet, il était lavé et même très bien... de la veille, jour du départ de sa mère. Se basant sur ce fait certain il déclarait tous les matins derechef : « Oui, je suis lavé. » Et c'était vrai, mais depuis trop longtemps; et les choses, vraies depuis trop
longtemps, finissent quelquefois par ne plus l'être. Jeanne disait encore : Tes devoirs sont-ils faits? Et Gaston répondait imperturbablement : Ils sont faits. Et c'était positif. Mais comment étaient-ils faits? De cela, Jeanne ne s'occupait pas et elle avait grand tort. Une surveillante doit surveiller et vérifier. Une surveillante qui ne surveille pas est comme une allumette qui ne s'enflamme pas.
« As-tu les pieds mouillés, Roger? — Non, Jeanne », — répondit le jeune frère en rentrant après une averse. Mais il se trompait, le gamin; il avait les pieds mouillés et le lendemain il était au lit avec une angine. Le soir, la mère rentra et le trouva avec quarante degrés de fièvre.
Si, le jour de l'averse, Jeanne avait vérifié ses chaussures, elle aurait constaté qu'il avait les pieds trempés , donné à ce jeune étourdi de bons bas secs et évité une maladie. Mais Jeanne appartient à la catégorie des allumettes qui ratent.
Et c'est parce que trop de gens de tout âge et de toute situation appartiennent à cette même catégorie, que tant d'affaires sont négligées, tant d'espoirs déçus, tant de confiance trompée, tant de dommage causé. Ah! les allumettes qui ratent et les hommes qui leur ressemblent, quel intarissable sujet d'ennuis! Si l'on essayait de les énumérer, cette leçon durerait jusqu'à l'année prochaine.
Attention ! voilà un sujet qui n'a l'air de ien; mais il va justement nous avertir de ne pas fous laisser guider par les apparences.
Renseignement : d'où cela peut-il bien venir? C'est un mot obèse. Il fait dans une phrase l'effet d'un gros monsieur sur un trottoir. Ren-sei-gnement, il y en a large comme ça ! — Renseignement vient de renseigner. Renseigner vient de enseigner. Enseigner vient de enseigne et enseigne vient de seigne ou signe. Le noyau d'un mot très volumineux est donc un mot tout petit.
Un signe, qu'est-ce? C'est un geste ou une marque qui veut dire quelque chose. Si je vous fais le poing, c'est un signe que je suis fâché. Si je pleure, c'est un signe que je suis triste. Un trait sous un mot peut vouloir indiquer qu'il y a dans
ce mot une faute. La trace du pouce sur une page est un signe de malpropreté. Et si je trouve un bouton de culotte dans une contrée où je crois être le premier visiteur, ce bouton me prouve que je me trompe. Ainsi, si notre concitoyen Gharcot, qui est parti à la découverte du pôle sud, y arrivait effectivement'; mais si, une fois sur place, il découvrait en ces parages une bouteille flottant sur l'eau, ou un morceau d'étoffe, ou une vulgaire boîte à sardines, ce serait un signe certain qu'il n'est pas le premier voyageur ayant atteint le pôle sud. Par tous ces exemples, nous voyons que les signes avertissent et instruisent. Une branche morte contre le pignon d'une maison est un signe que cette maison est une auberge. La branche morte sert d'enseigne. Par des enseignes on avertit les passants. Une tête de bœuf dorée, de quoi est-elle l'enseigne? — d'une boucherie. — Et une grande pipe? — d'un bureau de tabac. — Et un poisson de fer blanc flottant au bout d'une ligne? — d'une boutique d'articles de pêche. Les enseignes enseignent. Il y a partout dans le monde des signes qui sont des enseignes, et des indices auxquels on doit faire attention.
Une fois qu'on a été bien enseigné soi-même par les signes qu'on a observés, on peut renseigner les autres.
Grand-père aimerait bien faire une promenade. Mais sa vue n'est pas très bonne. Avant de s'aventurer au dehors, il voudrait savoir si les routes sont sèches et il vous envoie pour le renseigner. Que devez-vous faire? — Vous devez ouvrir l'œil, ne pas vous contenter de regarder le trottoir devant la porte que le soleil a vite fait de sécher, mais pousser vos investigations plus loin; examiner la route elle-même, sur une certaine distance. Après cela, ayant bien observé les signes que, sous forme de flaques, d'ornières et de boue, la pluie a laissés çà et là, mais ayant constaté que sur un long parcours la route, bien en pente et bien exposée au midi, est admirablement propre, vous viendrez dire à grand-père qu'il peut sortir sans crainte et vous lui indiquerez le côté vers lequel il fera bien de se diriger.
On pourrait croire qu'il est facile de donner et de recevoir des renseignements sûrs. 11 suffirait pour cela, semble-t-il, de bien regarder, entendre, flairer, observer. Mais rien n'est au contraire plus difficile que d'avoir des renseignements de bonne qualité. En voici une preuve.
Nous sommes en excursion par la montagne et voudrions bien savoir à quelle distance nous sommes du glacier, but de notre course. Voici une gardeuse de chèvres qui va nous renseigner. Nous
lui posons la question ; elle nous répond : « C'est à trois quarts d'heure ». Après une demi-heure de marche, nous rencontrons un chasseur que nous interrogeons à son tour. « Le glacier, messieurs, est à une petite heure d'ici. » Voilà qui nous surprend fort. Si le chasseur a raison, la gardeuse de chèvres aurait dû nous dire que le glacier était à une heure et demie. L'un des deux se trompe.
Autre preuve de la difficulté de se renseigner : sur un croisement de route de la Loire-Inférieure, on voit deux indications placées à une très faible distance l'une de l'autre. La direction des villages voisins est indiquée par des flèches. Sur l'une des indications, le bourg de Saint-Brévin est désigné par une flèche, la pointe se dirige vers l'ouest. Sur l'indication d'à côté, le même bourg, d'après la flèche, est à l'est. Voilà des renseignements qui vont mettre les passants dans de cruels embarras.
Par étourderie, par ignorance, on donne de mauvais renseignements. A chaque instant vous entendez les gens dire : « J'ai été mal renseigné ». La malveillance, la méchanceté exercent sur les renseignements une fâcheuse influence. Les menteurs et les coquins donnent des renseignements faux pour induire les gens en erreur.
Pour avoir reçu de faux renseignements, des voyageurs se sont égarés, ont eu des accidents, ont
manqué leur train, n'ont plus retrouvé la trace de leurs compagnons. Pour avoir reçu de faux renseignements sur son voisin, le père Antoine a voué au malheureux Robin une haine atroce. Car il croit, sur la foi de ces renseignements, que Robin a nuitamment arrosé de vitriol le beau rosier grimpant qui faisait la gloire de sa maison. C'est complètement faux. Une méchante vieille a inventé l'histoire de toutes pièces.
Le sergent Bourdillat, envoyé comme éclaireur, en temps de guerre, est revenu en signalant l'ennemi à trois kilomètres dans la direction du nord. Erreur, il a mal vu. C'est du renfort qui arrive à marches forcées. Dans la poussière qui tourbillonne autour de la troupe, Bourdillat a cru voir des casques ennemis. Son faux renseignement produit l'effet d'un coup de foudre. La forteresse ferme ses portes, la nuit tombe et quand arrivent les renforts, on les reçoit d'abord à coups de fusil.
A chaque instant des enfants effrayent leurs parents par des renseignements exagérés.
Les petits étourdis, les petits nerveux, les garçons poltrons et les petites filles peureuses, racontent des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête. Quelqu'un saigne du nez, Léon rentre affolé et rapporte qu'il baigne dans une mare de sang.
Trois gouttes d'eau sont tombées par hasard dans la chambre ; on court vers maman : « Viens vite, la chambre est inondée ».
A chaque instant, par des renseignements exagérés, des peurs folles sont inspirées aux gens.
Un accroc est fait à une robe, on raconte que la robe est en lambeaux.
Un chien vous a réveillé la nuit et vous a fait perdre une demi-heure de sommeil. C'est fâcheux. Tout de même, si le lendemain vous dites : ce Le chien a aboyé toute la nuit, je n'en ai pas fermé l'œil » ; c'est un renseignement tout à fait exagéré
Prenons bien garde aux renseignements que nous donnons et à ceux que nous enregistrons^ Contrôlons ce que nous avons vu, et si nous sommes appelés à parler comme témoins d'un fait qui s'est passé sous nos yeux, ne disons que des choses positives. Ne laissons pas l'imagination se mêler à notre témoignage. J'ai cru entendre; j'ai, cru voir ; ne parlons pas ainsi, ce n'est pas sérieux. Ce que l'on croit voir et entendre est quelquefois tout le contraire de ce qui se passe.
Tenez, moi qui vous parle, j'ai vu de mes yeux, par une matinée de septembre, le soleil se lever sur le vaste estuaire de la Loire. Nous étions cent passagers sur le bateau et tous comme moi ont vu la même chose. Le soleil avait exactement l aspect d'un
champignon. Le jeu des brumes lui donnait cette forme : un champignon d'or aux franges vermeilles. Plus jamais je ne reverrai pareil champignon. Mais si je prenais acte de ce spectacle pour aller partout, disant : « Vous savez, le soleil, c'est un champignon! » malgré mes cent témoins qui, avec moi, ont vu le champignon, le renseignement serait faux.
Voici maintenant une aventure fantastique.
Un soir, une douzaine d'écoliers passaient par la forêt. La nuit tombait et déjà les fourrés se remplissaient d'ombre. Tout à coup, en franchissant une clairière, ils s'arrêtèrent stupéfaits. Là-bas, flamboyaient dans la nuit des yeux de feu et je ne sais quelle lueur effrayante sortait de la gueule d'un monstre.
Qu'est-ce que c'est que cela? se (dirent-ils. Rien de bon ! déclarèrent plusieurs poltrons de la bande, et ils prirent aussitôt de la poudre d'escampette. Ils coururent raconter au village qu'il y avait dans les bois une bête formidable, lion ou dragon. A force d'en avoir peur, ils avaient cru, en s'enfuyant, l'entendre mugir derrière eux.
Parmi ceux qui étaient restés en arrière, les opinions différaient sur l'étrange apparition. Les uns disaient : « C'est un épouvantail ! » les autres : c( C'est une attrape ! » les autres : « C'est une
bête! » Mais ils croyaient prudent de ne pas y aller voir.
Un seul eut cette idée et ce courage. Malgré les camarades qui disaient : « N'y va pas ! » il déclara : « J'en aurai le cœur net! » et il s'approcha de l'objet par un détour dans les buissons. Tout à coup on l'entendit pousser au loin un éclat de rire immense. Et, quand il revint, il donna ce véridique renseignement : C'est un gros 'potiron sculpté en tête de lion et intérieurement éclairé d'uîie bougie.
Un peu plus loin, ils rencontrèrent une troupe de paj^sans armés de fourches et de fusils. Sur la foi de leurs enfants, ils venaient faire une battue J et traquer le monstre entrevu... En voilà assez ■ pour nous dire :
« Garde à vous! contrôlez bien vos renseignements! »