JE RACCOMMODE
Avez-vous entendu par les rues des villes et (Tes villages un homme qui s'en va criant : Je raccommode !
11 est porteur d'une petite caisse où sont ses outils. Son allure, en général, est lente, son cri n'a rien de blessant pour l'oreille. C'est plutôt un chant. Selon la voix qui le dit ce chant a quelque chose de doux et d'agréable.
L'homme, attentif à recueillir le moindre signe, regarde vers les fenêtres des maisons d'où les ménagères ont l'habitude de l'appeler. Car il s'en casse dans les cuisines et les chambres, de la vaisselle et des vases d'ornement! Chaque jour compte ses victimes. Soupières, saladiers, potiches, statuettes, plats, cuvettes, tout y passe. Quelque soin qu'on prenne des affaires, une heure
vient où l'accident arrive, brusque, déconcertant, souvent irréparable.
Rappelez-vous la figure consternée des gens qui viennent de laisser tomber une carafe. Il y a un moment elle était belle et transparente, pleine d'une eau limpide où se jouait la lumière; maintenant elle est par terre en mille morceaux et l'eau vagabonde par la chambre comme une petite folle qui ne respecte rien.
La casse n'atteint pas seulement l'assiette vulgaire, les pièces de vaisselle facilement remplaçables, elle menace tout : objets d'art et articles précieux qui font l'orgueil des collections. 0 souvenirs cuisants de catastrophes domestiques, cris du cœur arrachés par l'accident brutal, larmes dont on arrose les pauvres tessons et les débris mutilés! Quel homme, quel enfant n'a cassé quelque chose en sa vie ! En ces moments douloureux, heureux est-on si, après la première émotion, on constate que le dommage, peut-être, n'est pas irréparable. Réconfortante, consolatrice, monte alors de la rue la mélopée de l'homme qui s'en va chantant : « Je raccommode le fer, le verre, l'os, l'ivoire, l'agathe, la faïence et la pooor-ce-laine! »
On lui fait signe discrètement : tout le voisinage n'a pas besoin de savoir qu'il y a eu de la casse chez nous. Il arrive, il prend en mains l'objet
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brisé et demeure méditatif. On dirait un chirurgien examinant son patient. Puis il s'assied sur sa caisse et commence les opérations. Agrafes, pointes, ligatures, colle : avec art et précaution, il combine tous ces moyens et, finalement, il vous rend, reconstitué ce que vous lui aviez apporté en miettes.
Je ne sais si vous avez remarqué quelle physionomie intelligente et digne ont ces bons raccommodeurs. On sent à les regarder qu'ils sont tout imprégnés de l'utilité de leur art. N'ont-ils pas mille fois raison? Casser est facile, raccommoder, difficile. Chaque maladroit, chaque sot peut briser un objet. Chaque brutal peut mettre en pièces une œuvre délicate. Mais réparer le dommage, voilà qui exige du coup d'œil et du savoir-faire! Nous penserons aussi qu'un homme qui par son habileté et sa patience parvient à nous remettre en forme propre un objet dont la destruction nous causait du chagrin, a vraiment bien employé son temps et mérité qu'on l'apprécie.
Pour ma part, j'ai une vive sympathie pour l'homme qui va chantant : Je raccominodef II me fait penser qu'il n'y a pas seulement à raccommoder dans le monde des objets endommagés par des chutes ou des chocs mais que des accidents d'un genre bien plus grave arrivent journellement
dans la société humaine et que là aussi il y a des blessures à guérir, des brisures à réparer, des ruines à restaurer.
Un de nos meilleurs poètes français, mort récemment, s'appelait Sully Prudhomme. Tout au début de sa carrière, il se fit remarquer par une pièce de vers intitulée : Le Vase brisé. Ce vase où mourait une verveine nous est décrit avec un sentiment si vivant que nous plaignons la fleur et le vase où elle se dessèche comme des êtres vivants, et nous assistons anxieux aux progrès du mal. Ecoutez cela : Le vase où meurt cette verveine :
Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé; Le choc dut l'eflleurer à peine Aucun bruit ne l'a révélé.
Mais la légère meurtrissure Mordant le cristal chaque jour, D'une marche invisible et sûre En a fait lentement le tour.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des fleurs s'est épuisé.
Personne encore ne s'en doute, N'y touchez pas! il est brisé....
Ce vase est le symbole des cœurs endoloris.
Toucher à la douleur humaine, d'une main délicate et si doucement que si l'on n'y touchait pas, elTorçons-nous d'acquérir cet art précieux. Ne croyez pas qu'il soit réservé aux grandes personnes
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seulement et à quelques-unes d'entre elles surtout, plus particulièrement qualifiées. Est-ce que les enfants ne souffrent pas? Leur âge préserve-t-il de la douleur? Vous savez bien que non. Avoir mal, est-ce chose inconnue à votre âge? Pas le moins du monde.
Des accidents, chacun en a eu. Vous n'avez qu'à interroger votre mémoire pour vous les rappeler. « Ainsi, toi, Gustave, te rappelles-tu le jour où, ayant touché à l'étau de ton père, dans la serrurerie, tu t'es pincé au point que la première phalange de ton petit doigt s'est trouvée entamée. Qui est venu à ton secours?
— C'est Marguerite, la fille du voisin, qui sait panser les blessures.
— C'est cela. Et qu'a fait Marguerite?
— Elle a lavé et désinfecté la blessure, puis elle a sorti de sa petite boîte de secours des bandes propres. Le sang a cessé de couler.
— Et quand le médecin est venu, qu'a-t-il dit?
— Il a dit que mon doigt était admirablement soigné et guérirait vite.
— En sorte que, ce jour-là, Marguerite, fille du voisin, t'a raccommodé. Mais tout en te pansant, ne t'a-t-elle rien dit?
— Si, monsieur, elle m'a consolé, car je pleurais. Elle m'a fait quelques petites caresses et m'a
dit : « Ne pleure pas, mon petit Gustave, prends bon courage, ce ne sera rien ».
Je suis bien sûr que jamais Gustave n'oubliera cela. Mais puisqu'on l'a si bien réconforté et soigné, que doit-il désirer à son tour? Ne doit-il pas désirer, si le cas se présente, de pouvoir rendre aux autres des services semblables? N'est-ce pas malheureux d'être incapable de venir au secours de quelqu'un qui s'est fait mal? Tous les enfants peuvent avoir des accidents. Tous devraient savoir ce qu'il faut faire en cas d'accident.
Marguerite, non seulement a rendu un grand service à Gustave en le pansant vite et bien, mais elle l'a consolé en lui témoignant de la sympathie et en lui inspirant du courage. Gela n'a l'air de rien. Mais quand on est malheureux, c'est, au contraire, ce qu'il y a de plus précieux.
Il faut apprendre à consoler ceux qui ont du chagrin. Les méchants enfants savent très bien causer de la peine aux camarades. Il ne leur en coûte pas de les blesser par des paroles malveillantes, de les injurier ou de se moquer d'eux. Mais ils ne sont pas capables de réconforter un ami qui se désole. Vous, si vous m'en croyez, vous serez attentifs aux soulTrances de vos compagnons, et vous essayerez de les soulager : Je raccommode!
Autres cas de raccommodage. Vous, Henri, avez
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entendu dire hier : « Il paraît que Victor et Jean sont brouillés». Et vous avez pu répondre : « Non, ils ne le sont plus, je les ai raccommodés ». Voilà une opération pour laquelle il y a lieu de vous féliciter. Des camarades qui se brouillent, quel événement regrettable! Le jeu, la vivacité d'esprit, des circonstances indépendantes de nous, peuvent faire surgir des difficultés entre amis. Irons-nous aggraver les difficultés, nourrir les mauvais sentiments? Cela se voit. Il y a même des enfants qui prennent plaisir à voir les camarades se brouiller. Fi donc, que c'est laid! Il faut faire tout le contraire. Rapprocher les adversaires, leur servir de tampon, dire à chacun des paroles apaisantes, voilà qui est prouver l'amitié qu'on a pour eux. Cultivons en nous l'esprit pacifique par lequel on raccommode ensemble ceux qui risqueraient de se disputer.
Voilà bien des choses que nous rappellera dorénavant, quand nous le rencontrerons dans la rue, l'homme qui chante : Je raccommode.
Faites donc comme lui : raccommodez. Quand il arrive quelque part un dommage, réparez-le de votre mieux. Si un tablier se déchire, prenez l'aiguille et, tout en la tirant d'une main leste, chantez : « Je raccommode! » Et vous, jeunes garçons, sachez en faire autant; si une culotte est
blessée au vif, soyez-en l'infirmier intelligent. Dans vos maisons, raccommodez les chaises cassées, les tables bancales, reclouez les planches qui se déclouent, recollez les papiers qui se décollent, ré parez le désordre. Si vous voyez des enfants qui pleurent, consolez-les. Si vous rencontrez des camarades qui se disputent, réconciliez-les. Comme passe par les rues l'homme qui chante : « Je raccommode! » passez par la vie, chantez et travaillez à son exemple.