‹ Par le sourireChapitre 7 sur 27 · CRAINT LA CHALEUR ET L'HUMIDITÉ · texte numérisé non relu

CRAINT LA CHALEUR ET L'HUMIDITÉ

Si d'aventure vous voyagez, vous assisterez dans les gares à l'expédition des colis. Caisses, paquets, paniers, tonneaux, s'entassent sur le quai. Quelquefois on les précipite hors des fourgons avec vivacité pour gagner du temps et les spectateurs se demandent ce qui va arriver au contenu de ces colis dont quelques-uns portent l'inscription : fragile, ou bien : haut, bas. Car, dans le coup de feu du moment, ils sont traités comme s'ils étaient tous incassables et personne ne fait attention à ce qui est en haut ou en bas.

Vous regardez tout cela et faites, à part vous, quelques réflexions. Tout en considérant l'amoncellement grandissant des colis, vous voyez que plusieurs d'entre eux portent les indications commençant par le mot : craint. Craint le froid; craint la lumière; craint la chaleur et l'humidité.

Que veut dire cela? Une marchandise peut-elle avoir peur, comme une bête ou un enfant? — Non. — Mais une marchandise peut risquer quelque chose. Cramt la chaleur veut dire : risque de se gâter à la chaleur.

Du vin blanc, par exemple, voyageant en été, risquerait de tourner en vinaigre si vous le laissiez s'échauffer au grand soleil, sur les quais. Des ouvrages exécutés en bois et restés pendant trop longtemps exposés à la chaleur, travailleraient. Or, si l'on aime que les écoliers travaillent, on ne désire pas du tout que les portes, les tiroirs et les meubles en général, travaillent, parce que cela les fend, les déforme, les abîme. Les œufs aussi craignent la chaleur. Mettez-les au soleil, il s'occupera activement de les couver, comme s'il était une poule, et ils ne seront plus du tout bons à manger. Enfin vous comprenez très bien. Inutile d'insister.

Mais vous allez voir quelles curieuses conséquences nous allons tirer de nos remarques sur tous ces colis. Admettez un instant, ce qui n'est pas du tout absurde ni impossible, que les hommes ou les enfants puissent porter des étiquettes, des étiquettes indiquant leurs défauts ou leurs qualités, et mentionnant, par exemple, ce qu'ils craignent. Comme ce serait drôle!

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Sur le dos de certains on lirait : craint l'eau. C'est grave. Transposé en grec, cela ne fait ni plus ni moins qu'hydrophobe. Mais un chien hydrophobe est un chien enragé. Faudrait-il conclure de là que les enfants qui craignent l'eau sont enragés? Heureusement non !

Craint Veau, cela pourrait être collé dans le dos à tous ces petits peureux qui reculent d'effroi devant le bain. Vous en connaissez peut-être. Si vous avez été à la baignade de rivière ou aux bains de mer, vos souvenirs doivent en ce moment vous rappeler des scènes topiques. Au moment de tremper leurs pieds dans l'eau, quelques-uns disent : « Oh ! que c'est froid ! » et ne veulent pas y entrer. On leur parle, on les encourage, mais pas toujours avec succès. Quelquefois on les plonge de vive force. Alors, ce sont des cris : « J'ai peur, j'ai peur! » A force de crier, ces pauvres petits donnent vraiment l'impression d'être quelque peu enragés. On a pitié d'eux. Le médecin avait conseillé les bains, mais comment administrer un bain, si par les cris d'effroi ce bain prend tout l'aspect d'un assassinat?... Et le jeune Craint Veau court se rhabiller.

Craint Veau serait encore une bonne désignation pour ces écoliers qu'épouvante non pas la rivière, non pas la mer avec ses vagues, mais la moindre

cuvette, voire une éponge. Espérons que parmi ceux qui sont ici il n'y a que des amis de l'eau et que tous ceux qui vous aiment peuvent vous embrasser avec plaisir, l'usage de l'eau rendant les figures fraîches et appétissantes.

Une étiquette encore plus grave serait : Craint la lumière. Celle-ci servirait à désigner tous ceux qui, ayant quelque chose à cacher, recherchent l'ombre. Cachotiers, vous savez ce que c'est. Ce n'est rien de bon. Quand se cache-t-on? C'est quand on médite quelque mauvais coup. On a peur d'être vu, découvert, attrapé en flagrant délit de mensonge, de rapine, ou autres actions laides qui ne sont pas honorables à connaître. Arrangez-vous de façon à n'avoir pas à craindre la lulnière. Qu'on puisse voir .sans inconvénient tout ce que vous faites et qu'au besoin vous puissiez le raconter à père, mère et aux camarades, sans avoir à baisser les yeux ni à rougir.

Il y en a aussi qui craignent l'effort et le travail. Ils ont toujours peur d'en faire trop. On les voit prendre mille précautions pour s'éviter une peine. Et même on les voit se livrer à de vrais tours de force pour s'épargner une démarche toute simple. L'autre jour j'en ai vu un faire ceci : il était couché sur un canapé et avait besoin d'un livre posé sur la table près de lui. Comme il n'avait pas le bras

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assez long, et ne voulait pas se lever non plus, il fit toutes sortes de combinaisons avec une canne pour attirer le livre vers lui. Mais il n'arriva qu'à le faire tomber par terre et à renverser un encrier par-dessus le marché! Pour s'épargner une peine, il s'en était créé plusieurs!

Craint les reproches. Bien des enfants se promèneraient avec cette inscription, si le système était adopté de mettre à chacun son étiquette. Certes, il ne faut pas être indifférent aux reproches. Vous seriez de très mauvais fils si votre sentiment n'était pas affecté par les critiques que vos parents peuvent formuler sur votre conduite. IMais n'exagérons rien. Parmi vous, il y en a plusieurs qui sont vraiment trop susceptibles. On ne peut rien leur dire sans les offenser ou les faire pleurer. C'est tout à fait mauvais. A A^otre âge on a besoin d'être quelquefois réprimandé. Que ce ne soit pas considéré comme une calamité! Autrement il se pourrait que nous hésitions à vous donner les avis nécessaires.

On a vu des écoliers, par crainte des reproches, cacher des accidents, souffrir en secret, aller jusqu'à s'enfuir au loin. Les pauvres petits! plaignons-les; mais ne les imitons pas. Ne nous exagérons pas l'importance des gronderies et même des châtiments. Surtout ne déguisons jamais la vérité pour nous

éviter un reproche. Restons francs, risquerionsnous même de gros inconvénients. Dans beaucoup de cas, on peut d'ailleurs espérer qu'une bonne franchise dispose en notre faveur les parents et les maîtres qui ont des réprimandes à nous adresser.

Craint de mal faire. Si je souhaitais qu'une étiquette puisse être en toute justice collée sur votre dos à tous, la voilà. Il y a des peurs bêtes, comme de redouter l'obscurité: des peurs lâches, comme de redouter l'effort; des peurs ridicules, comme celle d'être aperçu faisant un ouvrage humble mais honnête; des peurs comiques, comme celle qui consiste à s'épouvanter d'une souris; de mauvaises peurs comme la peur de la vérité ; mais il y a de bonnes peurs. La peur de mal faire en est une. Les hommes de bien s'appliquent à vaincre en eux les peurs basses, celles par lesquelles on perd une partie de sa dignité. Mais ils gardent et entretiennent dans leur cœur la peur salutaire de mal faire.

On dit que ceux qui ne craignent rien n'ont pas toujours le mérite de l'audace et du courage. On fait observer qu'il n'est pas difficile de ne rien craindre quand on n'a rien à risquer. En effet, ceux qui n'ont rien à risquer n'ont rien à perdre. Quand il pleut survous au bain, cela vous est égal, pourvu que vos habits soient au sec. Vous ne

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pouvez pas vous mouiller plus que vous ne l'êtes déjà. C'est ainsi que les morts ne risquent pas d'être tués, ni les gens corrompus de se corrompre.

Une jolie étoffe claire craint la pluie, les graisses de cuisine et de voiture. Si votre jupe ou votre tablier sont faits de cette étoffe, vous saurez ce que vous avez à faire. Mais si vous portez des vêtements déjà tout graisseiix, ils ne craignent plus rien.

Un enfant honnête est dans le cas d'une jolie jupe fraîche; il craint les mauvais contacts. L'appellerons-nous poltron? — Que non! Ici, il y a du courage, à craindre, et du courage vrai, car, par cette crainte, on fait d'énergiques efforts pour se défendre des conseils et des exemples pernicieux. C'est un triste courage, au contraire, que celui qui nous fait affronter le danger de perdre l'honneur et le précieux titre de brave homme. On pourrait presque dire : « Dis-moi ce que tu crains et je te dirai qui tu es ». Si vous craignez les bons conseils, la surveillance vigilante, le travail, les compagnies où l'on s'amuse d'une façon convenable, vous ne valez pas cher. Mais si vous craignez l'oisiveté, la lâcheté, le mensonge, les mauvais entraînements, je vous tiendrai pour un brave garçon fort semblable à ce jeune conscrit qui dit en revenant de sa première bataille : « Sapristi! j'ai eu peur d'avoir peur; mais je n'ai pas eu peur ».

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