AU PAYS « D'A PEU PRÈS
Si tout le monde n'aime pas les voyages, en raison des tracas qu'ils donnent, il est cependant peu de personnes qui n'aiment entendre des récits de voyage. En particulier, les enfants écoutent et lisent volontiers ces récits où se déroulent les aventures arrivées aux explorateurs dans des contrées lointaines et curieuses. Pour ma part, je viens de faire un assez long tour par un territoire où vivent de singulières populations. Je vous raconterai ce que j'ai vu.
Souvent déjà, j'avais entendu parler du pays d'^ peu près. La meilleure façon de me faire une idée de ses habitants, de leurs mœurs, était d'y aller. Je fis donc ma valise, pris quelque argent, un bon bâton ferré, ma montre et une boîte de pastilles de bonne humeur. Ces pastilles sont
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excellentes à prendre, en cours de route, si des désagréments se présentent. Faute d'en emporter, on risque de voyager sans charme.
A travers le pays où deux et deux font quatre, où les perpendiculaires «'élèvent droit sur les lignes horizontales, où midi est le milieu du jour, où oui c'est oui et non c'est non, j'arrive enfin à une frontière.
A vrai dire, ce n'était pas là une frontière pour de bon. En effet, il n'a jamais été possible à personne de bien délimiter le pays d'^ peu près. On ne sait pas au juste où il commence et où il finit. C'est fâcheux, car les citoyens du pays diApeuprès n'ayant pas de frontières très précises^ sont en perpétuelle discussion avec leurs voisins. Ils vivent avec eux sur un pied qu'on ne peut pas appeler un pied de guerre, parce qu'ils ont rarement de véritables guerres, et pour cause. Leur armée n'existe qu'à peu près. Leurs chefs militaires sont, si vous voulez, des généraux. Mais ce ne sont, après tout, que des façons de généraux qui savent à peu près commander et, par compensation, ignorent à peu près la stratégie, la géographie et tout ce qui se rapporte à l'art militaire. Ils ont appris cet art, tant bien que mal, dans les écoles. Mais on y enseigne tout à moitié ou aux trois quarts. De sorte que les jeunes officiers qui
en sortent sont des officiers pour rire. Les soldats auxquels ils commandent sont des soldats de ce même genre. Evidemment ce sont des soldats, ou ça se dit des soldats. Mais ils savent faire l'exercice à peu près ; leurs sabres coupent à peu près, leurs fusils tirent quasiment juste et leur poudre n'est ni tout à fait sèche ni tout à fait mouillée. Aussi, quand ils ont braqué leurs canons et fait leur pointage, à la papa, ne peut-on pas dire que le coup parte toujours, ni qu'il rate toujours, ni qu'il porte ou ne porte pas. Tout cela est approximatif. La seule chose qu'on puisse affirmer carrément, c'est que chaque fois que cette façon d'armée s'est rencontrée avec l'ennemi, elle a essuyé des défaites; celles-là, par exemple, étaient carabinées. Au pays d'^ peu près les enfants obéissent à peu près à leurs parents. Quand ils se mettent à table ils ont les mains propres, comme ci, comme ça. Ils mangent leur soupe, mais ne nettoient jamais leur assiette ; il y a un résidu. Ensuite ils vont à l'école et arrivent, environ, à l'heure. Leurs sacs sont moitié ouverts, moitié fermés, leurs devoirs commencés mais pas finis. Quand ils écrivent ils mettent sur les i les trois quarts des points seulement. La plupart de leurs pages sont propres mais pas toutes. Ils savent leurs leçons mais pas jusqu'au bout. Quand le maître parle, ils ouvrent un œil et
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prêtent une oreille. L'autre oreille et l'autre œil s'occupent vaguement d'objets divers. Quand l'inspecteur visite l'école, il met la note suivante : « Élèves à peu près bien; à moins qu'ils ne soient à peu près mauvais; je ne saurais me prononcer ». En partant, il fait à l'instituteur des compliments qui sont aussi des critiques, si l'on veut ; mais bien malin celui qui le dira.
Les menuisiers du pays d'^ peu près font des parquets, des portes, des fenêtres, comme tous les menuisiers. Seulement, quand on les regarde travailler on s'aperçoit qu'ils scient à peu près droit, rabotent, comme qui dirait, ric-à-rac. Alors, quand ils joignent leurs pièces il y a du jeu. Les portes ont des jours, les fenêtres ne sont ni ouvertes ni fermées. Les carreaux clignent, ayant des angles peu précis; les parquets gondolent et les tables dansent.
Leurs tonneliers bâtissent tonneaux, cuves, foudres, baquets; mais tout fuit. Quand on se regarde dans une glace au pays d'A peu près, on n'est pas tout à fait sûr de qui on voit la figure. C'est peutêtre vous ; mais cela pourrait être aussi votre frère ou votre cousin. Les portraits faits par les peintres de là-bas ont tous une vague ressemblance avec les originaux.
Les maçons du pays d'A peu près ont, comme
les nôtres, le fil à plomb et l'équerre. Mais aucun angle n'est droit et aucun mur n'est perpendiculaire. Sont-ils obliques? On ne pourrait le dire sans exagérer. Aussi les maisons, les églises, les marchés sont-ils d'une solidité relative. Si le toit du théâtre d'une ville d'A peu près s'est écroulé dernièrement, il faut reconnaître qu'il ne s'est écroulé qu'en partie, et que les victimes n'ont été assommées qu'à moitié. Les chirurgiens appelés au secours ont presque guéri les malades et à peu près bien réduit un certain nombre de fractures.
Les marchands de cette contrée cocasse se servent de balances, de poids, de mesures passablement justes. Cependant, si vous pesez la marchandise en rentrant, il en manque toujours tant soit peu. Rendent-ils de la monnaie, il y a sûrement de bonnes pièces, mais rarement elles le sont sans exception. Chez les épiciers les denrées sont de qualité intermédiaire. Ce serait faire tort à' ces braves gens que de dire qu'ils vendent des produits inférieurs; mais, à leur tour, ils auraient tort de les qualifier de supérieurs. Les fruitiers ont des œufs à, peu près frais; la viande, le poisson, la volaille sont frais aussi, mais d'une fraîcheur douteuse. Et ce petit adjectif, qui n'en dit pas assez et qui en dit trop, est applicable à l'honnêteté de tous
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ces fournisseurs, autant qu'à la propreté de leurs boutiques.
Arrive-t-il un fait divers, accident, dispute, assassinat, les gendarmes se présentent ni assez tôt, ni trop tard. Ils dressent procès-verbal et font leur rapport. A ce rapport il manque toujours quelque chose. Il a l'air d'un cheval qui marche sur trois pieds. Au tribunal on appelle les témoins. Ils ne sont pas très sûrs de ce qu'ils ont vu et entendu ; mais ils se garderaient bien de dire qu'ils n'ont rien vu ni rien entendu. Disent-ils la vérité? Ils la disent certainement ; mais ils en dissimulent une portion. Une fois les plaidoyers terminés, les juges prononcent une sentence qui est une cote mal taillée. Aussi, la plupart du temps, quand il s'agit de procès, ils n'en finissent pas. On n'arrive pas à établir les faits ni à déclarer qui a tort ou raison.
Je me suis appliqué à regarder les femmes de la contrée. Mais si vous me demandiez si elles sont belles ou laides, je serais fort embarrassé. En disant qu'elles sont laides on les calomnierait; en disant qu'elles sont belles on les flatterait indignement. Et si vous vouliez apprendre de moi si ces femmes sont gracieuses, actives, bonnes ménagères, intelligentes, vertueuses, je ne saurais véritablement pas répondre. Elles font tout comme elles
balayent et comme elles tricotent. Et comment tricotent et balayent-elles? Voici : elles balayent dans le milieu des pièces; mais pas dans les coins. En tricotant elles laissent tomber des mailles. Il en résulte que, dans leurs maisons, les petits coins invisibles sont sales, et leurs bas ont des trous.
Comment ai-je mangé pendant mon voyage? — Ni bien, ni mal. Ai-je bu frais? — Je n'ai pas la satisfaction de le dire. Alors ai-je bu tiède? — Non, je n'ai pas le droit de l'affirmer ni de me plaindre par conséquent, car leur eau, leur vin, leur bière, ne sont ni chauds ni frais.
Et eux-mêmes aussi ne sont ni chauds ni froids. Depuis le gouvernement et les administrations jusqu'aux familles et aux particuliers, au pays d'A peu près rien n'est franc, net, carrément affirmé. — Et que doit-on penser d'un pareil pays? — Rien de mauvais, rien de bon. Mais cela même précisément n'est pas bon. C'est mauvais, tout à fait mauvais. Qu'est-ce qu'une demi-science, une demi-habileté, une demi-vérité, une demi-honnêteté? C'est quelquefois pire que le manque de science, d'habileté et d'honnêteté. Donnez-moi de francs coquins, des menteurs qui ont le courage de leur mensonge, cela vaut mieux. Au nioins on sait à quoi s'en tenir. Soyons tout à fait ce que nous sommes. Faisons tout à fait bien ce que nous
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avons à faire. Ne nous contentons jamais d'à peu près. En tout cas, rien n'est irritant comme Fà peu près. J'en ai su quelque chose là-bas. Ilétaittemps que je parte. Tant d'indécision, de flou, d'équivoque, me mettait hors de moi et mes pastilles de bonne humeur s'épuisaient à vue d'œil.
Au cher pays d'Alsace que j'habitais à votre âge il y a beaucoup de sources, surtout dans les contrées voisines des Vosges. Au pied des rochers, dans les prairies, à la lisière des forêts on en découvre des quantités. Souvent elles sont tout près des villages. Il s'en trouve même parfois une jusque dans le préau de l'école. Soigneusement emmurée et protégée, cette source donne une eau excellente et fraîche à tous les habitants de l'école. On en souhaiterait une semblable à chaque localité.
Que les sources sont jolies! Pour les voir dans toute leur beauté, allons leur rendre visite un peu loin des demeures, là où personne n'y a touché. Elles se présentent alors dans leur aspect naturel. Au pied de la colline, sous ce rocher tapissé de lierre et de mousse, la source s'est créé son propre
bassin. Quelques cailloux brillants et du sable fin en recouvrent le fond. En regardant bien, on voit ce sable remuer légèrement sous l'action de l'eau qui sort de terre. Sur les bords, pendent en festons des herbes très vertes, de larges feuillages et de minuscules fougères. Parfois l'églantier courbe sur tout cela ses arcs gracieux et ses fleurs matinales se mirent dans les eaux. A travers les branches on voit paraître le ciel. Quand les enfants se penchent sur la margelle formée par le roc, ils voient leur figure sur fond d'azur, et encadrée de rameaux.
La source nous plaît d'abord pour sa limpidité. Ses eaux pures sont l'image des âmes sans tache et sans fausseté. Telles que sont les choses, la source les reflète, sans jamais rien y changer. Au petit minet qui passe la tête sur son bord, elle renvoie son image, à l'hirondelle la sienne. Elle ne défigure personne, n'embellit ni n'enlaidit. Si vous tenez votre visage et vos cheveux avec le soin voulu, elle vous renvoie votre sourire avec le sien. Et si vous lui infligez, pour la refléter, une face vernie par la crasse et des cheveux en désordre, vos traits déplaisants font dans son onde limpide une tache qui ne vous flatte pas.
Les sources sont transparentes. En elles, rien de terne ni de dérobé. Leur cristal permet aux yeux
de regarder jusqu'en leur fond. Quelle belle image elles nous offrent de la sincérité des paroles et des intentions! La parole qui jaillit du cœur, simple et sure, prompte et droite, rappelle cette eau qui jaillit de la source. Tâchez de prendre exemple sur cette limpidité si belle et si loyale.
Dans les terres pourries où se forment les marécages, on rencontre des flaques impures. Leur eau bourbeuse recouvre des fonds de vase. Des bulles de gaz délétère crèvent à la surface. A ces eaux ne buvez jamais. Mortes, elles donnent la mort. Les germes des fièvres et des pestilences pullulent dans leur sein. Fuyez leur bord. Malsaine comme l'eau des bourbiers est la fréquentation des âmes corrompues. Pour garder votre santé morale, veillez sur vous-même. Ne recherchez pas la mauvaise compagnie et tâchez que, près de vous, on ne soit pas exposé à souiller son être comme se contaminent les sources par des infiltrations.
Les sources sont paisibles. Si, fatigué du bruit et des miasmes des grandes cités, a'ous êtes venus par les sentiers écartés jusqu'en ces retraites où murmurent les sources, laissez-vous dire par elles le calme, le repos; laissez-vous chanter des berceuses. Éprouvez-en la douceur et procurez cette douceur à ceux qui vous fréquentent comme les sources vous l'ont procurée. Si vous êtes bon,
sensible aux peines des autres, enclin aux sentiments paisibles, vous serez parmiVos compagnons comme des sources de paix. On viendra vers vous pour se rafraîchir et se réconforter, comme on va vers les sources pour éprouver les bienfaits de leur présence.
A boire à certaines sources, on restaure ses forces, on se guérit de ses maladies. Des profondeurs mystérieuses d'oii elles montent à la surface, elles rapportent une vertu curative. De loin les malades viennent pour y boire. Si un peu d'eau |)eut produire des cures merveilleuses, purifier le sang, ranimer l'énergie, que ne pourra faire une source de bonnes et salutaires pensées, de sentiments réconfortants comme peut en contenir un cœur d'enfant bienveillant et sûr, un cœur en même temps joyeux et plein d'entrain, joyeux de cette joie bienfaisante qui coule de source, chasse la tristesse et console la misère?
Petites sources des bois et des collines, gais enfants des montagnes sévères, enseignez-nous vos vertus, soufflez-nous votre fraîcheur, versez-nous votre santé; dans ce langage discret qui est le vôtre quand vous babillez entre les roseaux, dites-nous votre secret!
Les sources sont des points de ralliement. Dans la forêt lointaine et solitaire où souvent, pendant
une marche fort longue, vous n'avez trouvé aucun cours d'eau, si vous rencontrez une source, asseyezvous près d'elle sans bruit. Vous verrez des choses fort intéressantes. A chaque instant, de ci, de là, vous verrez des bêtes venir, surtout si c'est aux heures où elles vont chercher leur nourriture, comme le matin de bonne heure, ou vers le soir. Si la forêt est grande, vous verrez venir là du gibier de plusieurs espèces. Plein de précaution le chevreuil passera la tête entre les branches, et s'il pense qu'il n'a rien à risquer, il viendra boire et puis repartira. Vous verrez des écureuils sauter d'arbre en arbre , descendre et s'approcher. Les grands ramiers sauvages, toujours altérés, les tourterelles, une multitude d'oiseaux de toute taille s'abattront sur les cimes des arbres voisins. Et quand ils auront acquis la certitude que nul chasseur ne s'est embusqué là pour leur donner la mort où ils viennent chercher la vie, d'un dernier coup d'ailes ils se poseront près de la source. Quel rendez-vous! Quel centre d'attraction! C'est que, de boire tous ont besoin, grandes bêtes et petites, méchants oiseaux de proie et colombes innocentes. Par tous les sentiers de la forêt, par tous les chemins de l'air ils viennent communier ensemble à la même coupe. Aux grands déserts africains, si une source jaillit quel-
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que part, c'est une oasis qu'elle produit. Fécondée par elle, la terre d'alentour produit des arbres et des fruits. Les caravanes s'y arrêtent. Des hommes
e contrées éloignées lient connaissance ensemble en faisant une halte.
Dans les Avilies de l'ancien Orient on voyait à certaines heures toutes les femmes sortir pour chercher de l'eau à la source. Les hommes venaient y chercher les nouvelles du jour. Et partout, au village comme dans les bourgs, dès que quelque part murmure le jet frais d'une fontaine, on n'a pas besoin de s'y arrêter longtemps pour voir du monde venir.
Soyons bons et utiles comme les sources et vos semblables viendront à vous, et par vous ils se rapprocheront les uns des autres. La méchanceté divise, la bonté unit. Toutes les bêtes, méchantes et bonnes, ont soif d'un peu d'eau fraîche et pure. Tous les hommes, bons ou méchants, ont soif d'un peu de bonté, d'un peu d'amour.
Les sources ne savent pas le bien qu'elles font. Elles ne peuvent se réjouir d'avoir désaltéré le passant, guéri le malade. Elles n'entendent pas la voix de l'oiseau qui chante sous les branches pour leur dire merci. Vous, enfants, vous êtes différents. Si vos cœurs sont des sources de paix, d'affection, de pitié, vous pouvez jouir du bonheur que vous
aurez procuré aux autres. Si, par vous, des hommes jadis éloignés se sont rapprochés, si des adversaires se sont compris, des ennemis réconciliés, vous en éprouverez une intime satisfaction.
Il y a des sources empoisonnées. Leur eau jadis salutaire a été souillée par une main criminelle. Et malheur maintenant à celui qui la boit! Vous rencontrerez parfois des hommes qui furent autrefois bons, de relations aimables. Ils ont été maltraités; tourmentés; leur caractère s'est aigri et s'est tourné vers la méchanceté. Maintenant ils font du mal à ceux qui les approchent. On les fuit et parfois on les hait. Et cependant ils sont encore plus malheureux que méchants. Empoisonner une source, quel crime ! et quel crime plus grand d'empoisonner à un homme son cœur, source de vie, et de le transformer en source de mort!
Tous les pays redoutent les invasions. Pour les prévenir et les empêcher nous entretenons des armées prêtes à défendre le territoire ; nous construisons des forteresses, nous armons des flottes. Les peuples voisins en font autant, et les nations dont on nous raconte l'histoire ont de tout temps pris les mêmes précautions. Cela est fort sage. Une fois que les armées ennemies ont envahi iin territoire, les citoyens ne sont plus maîtres chez eux. La force est aux mains des étrangers. Ils en usent pour imposer leurs volontés et quelquefois pour supprimer jusqu'à l'existence de la nation vaincue.
Je veux vous parler aujourd'hui d'armées ennemies qui ne menacent pas seulement une frontière et un peuple, mais toutes les frontières et tous les peuples. Elles ont toujours existé, elles
existeront toujours. Quand les hommes, enfin renseignés sur leurs vrais intérêts, auront renoncé à se massacrer les uns aux autres sur les champs de bataille , les armées dont je parle ne seront ni licenciées ni dissoutes. Elles continueront à harceler tout l'univers. Nul traité de paix ne peut être conclu avec elles. — Ces armées sont d'autant plus redoutables qu'elles sont à la fois innombrables et invisibles. Leur marche est lente, mais d'une régularité absolue. Leur force de destruction est eiïroyable, sans que pour cela on entende ni détonations ni cris. Elles propagent la mort en silence. Toutefois, malgré leur puissance envahissante nous pouvons leur résister. Et il se trouve même que la nécessité d'être sur le qui-vive, de nous tenir prêts, de prendre à tout moment des précautions et des soins, tourne à notre avantage. Ainsi, en luttant contre ces forces adverses, nous acquérons plusieurs qualités de premier ordre.
Comme la bataille que l'humanité doit livrer <l ces armées ennemies se poursuit sans cesse, que bien avant l'âge du service militaire, tout le monde, hommes, femmes, enfants, veillards y est engagé, on ne saurait de trop bonne heure en parler à chacun. Cela regarde tout le monde sans exception. Si quelques-uns, pour des raisons graves, sont dispensés du service militaire, ici. nulle
dispense n'est acco.rdée à personne. Dès qu'on peut se tenir sur ses jambes, on est entraîné dans la mêlée et il faut savoir se défendre.
Mais quelles sont ces armées ennemies? Le moment est venu de les démasquer, de les nommer, de les désigner du doigt et de vous crier : c( Garde à vous, voilà l'ennemi ! » Ces armées sont celles de la poussière, de la rouille et de tout ce ([ui leur ressemble dans le monde matériel ou ^. pi rituel.
Oui, parmi les grandes puissances mondiales, il y a la poussière. Les légions romaines, les armées françaises et allemandes, les flottes britanniques, toutes les armées de terre et de mer, représentent une moins formidable puissance que dame Poussière. Sa robe grise couvre un conquérant autrement envahissant que le grand Napoléon avec sa capote grise et son petit chapeau.
Observoi^s sa façon de procéder, et l'étendue de on empire. Rien n'est à l'abri de la poussière. Les
lies et les campagnes, les rues et les maisons, les meubles et les tiroirs lui payent un tribut. Elle règne partout. Elle s'insinue aussi bien dans la chambre à coucher des reines que dans le poulailler où perchent les poules. Aucun menuisier ne peut construire une porte où la poussière ne passe pas. Par les interstices les plus insignifiants.
elle s'insinue jusque dans les coffrets oii l'on garde les bijoux. Pour elle, le trou d'une serrure est une porte cochère, et la rainure qui sépare deux planches du parquet est une am7iue des Champs-Elysées où elle passe en voiture avec tout son cortège. Aussitôt qu'une maison est bâtie, la poussière y entre. Elle est la première locataire. Et quand les maisons sont devenues si vieilles que personne ne veut plus les habiter, la poussière les occupe encore.
Comme dans ces menus petits atomes il y a les éléments de tout; que tout, en s'usant, pierre, bois, papier, linge et notre peau elle-même, donne de la poussière, qu'elle peut contenir les germes de beaucoup de maladies et qu'en tout cas, elle fait du tort partout et enlaidit tout, il faut lutter contre la poussière. Nous en savons tous quelque chose.
De quoi sont couverts vos chapeaux et vos vêtements si vous ne les entretenez avec soin? — De poussière.
Que trouve-t-on sous les chaises, les parquets, les commodes qu'on n'essuie et ne balaye pas fréquemment? — De la poussière.
Sur les livres négligés, que ramassent les doigts qui les effleurent? — De la poussière.
Dans les armoires dont on ne visite pas fréquemment le contenu, dans les plats et les assiettes qui
ne sont pas souvent essuyés, dans les verres euxmêmes longtemps posés sur les rayons d'un buffet, que découvrez-vous? — De la poussière.
Vous partez propre le matin et vous rentrez le soir, couverts de poussière. Vous prenez le train, pimpants et frais, et vous en sortez noirs de poussière. Dame Poussière ne veut pas qu'on l'oublie. Par tous les moyens elle se rappelle à notre souvenir, dût-elle pour cela se loger dans notre œil. Mais malheur à qui ne lui résiste pas. Elle l'ensevelit lentement.
Aussi, voyez quelles armes nous lui opposons. Pour qui sont tous ces vaillants balais que brandissent des armées de balayeurs? — Pour la poussière.
A qui en veut-on, avec tous ces plumeaux, ces têtes de loup, ces martinets, ces torchons, ces ingénieuses machines à nettoyer ? — A la poussière.
ce Sus à la poussière! » dit la ménagère soigneuse, le boutiquier qui tient bien sa boutique, le maître qui tient bien sa classe, la servante qui tient bien sa cuisine, le soldat qui respecte son uniforme.
Et de même quiconque a une machine à surveiller dit : « Gare à la rouille, sus à la rouille, sœur de la poussière ! » Car la rouille au manteau
rouge, ou vert, ou uoir selon l'occasion, règne sur tous les métaux. Sitôt qu'ils ne sont pas astiqués, leur éclat se ternit et leur substance est attaquée. Les mécaniciens, les chauffeurs, les pompiers, les artilleurs, quiconque a un couteau, un fusil, yne voiture, une bicyclette, est obligé d'y veiller sans cesse. Quel temps il faut passer à polir, frotter, astiquer les cuivres, les boutons de porte, les harnais, les casseroles, les sabres!
Mais ce n'est pas du temps perdu. Certes, il serait plus commode de pouvoir en finir une bonne fois. Comme ce serait expéditif de pouvoir se brosser une fois pour toutes, balayer sa chambre d'un coup de balai définitif, cirer les parquets, fourbir ses armes et dire qu'il y en a pour le reste de nos jours! Mais c'est impossible. Vous le savez bien, nul ne peut se brosser ni se laver une fois pour toutes. Quand vous venez en classe, rien ne sert de vous être lavé la figure et les mains le premier janvier de l'année courante. Si vous n'avez pas recommencé tous les jours et, le cas échéant, plusieurs fois par jour, il n'y a rien de fait. Vos figures sont ternes et vos mains crasseuses.
Dirons-nous que cette obligation de lutter contre les rouilles et les poussières est ennuyeuse? Ne nous laverons-nous plus parce qu'on ne peut pas se laver pour toujours? Laisserons-nous notre
vaisselle, nos demeures, nos routes, nos armoires, livrées à l'ennernie, parce que l'ennemie, sans cesse repoussée, revient sans cesse? Non. C'est [trécisément cette obstination qui nous est utile e< salutaire. Elle nous oblige à la vigilance et développe notre énergie.
Dans la lutte contre les rouilles et les poussières, les combattants acquièrent des vertus précieuses. L'ordre, la ponctualité, l'babileté, la propreté, sont filles de cette lutte. Sans elle on finirait par s'endormir dans une existence trop 'commode et trop exempte de soucis!
Rouilles et poussières, ces pestes redoutables et vouées tant de fois aux malédictions, se transforment en moyens d'éducation du genre humain. Ce sont de mauvaises choses qui finissent par tourner bien à force de bonne volonté, d'activité, de persévérance. Quelle leçon nous est donnée là! Et cette leçon ne compte pas seulement pour le monde matériel où poussières et rouilles sévissent, mais pour le monde spirituel qui lui aussi a ses rouilles, ses oxydes rongeurs, ses poussières de mort. Gardons-les pour la prochaine fois.
Donc, ainsi que nous l'avons anuoncé, nous transposerons aujourd'hui dans le spirituel nos expériences sur les armées ennemies des poussières, rouilles et oxydes de tout acabit.
Transposer est un terme de musique. On transpose d'un ton dans l'autre. Les expériences et les vérités peuvent se transposer aussi. On le fait même constamment. Sans savoir que vous transposez, vous accomplissez cette opération chaque fois que vous employez une image matérielle pour exprimer une chose intellectuelle. Quand vous dites de quelqu'un qui déraisonne : « Il a perdu la boule », vous transposez encore. Et pourquoi? Mettons que vous dites : « Il a perdu la boule ». Vous voulez dire qu'il a perdu l'esprit, le jugement, le bon sens. Mais pourquoi dites-vous boule? Parce que
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tout cela réside dans la tête qui a la forme d'une boule. Mais tête' ou boule, l'homme ou l'enfant dont vous parlez, les a-t-il réellement et matériellement perdues? Bien sur que non, puisqu'il n'est pas décapité. Sa tête est à sa place. Mais vous avez transposé. Tête ou boule, chose matérielle, vous a servi pour désigner le jugement, la raison, choses spirituelles.
Les événements matériels répondent souvent à des faits spirituels. D'un homme qui a été trompé, vous dites : « Il est tombé dans un piège ». Cependant il n'y avait ni souricière, ni chaussetrape, ni lacet tendu, et l'homme n'est pas tombé. Mais il a été circonvenu, abusé, induit en erreur, attrapé par la ruse, comme une souris est prise dans une souricière.
Tous les jours vous entendez dire : « Son esprit s'est aigri ». Qu'est-ce que cela veut dire? L'esprit de l'homme est-il un liquide, comme le lait, le bouillon, le vin, et peut-il tourner et devenir aigre? Pas le moins du monde. Mais de même que laits, bouillons, vins, attaqués par les ferments, se décomposent et surissent, un esprit qui fut alTable, charmant, doux de relations, peut, sous l'influence de certains accidents, changer, devenir désagréable et irritant, fort semblable, en un mot, à un vinaigre qui vous crispe la bouche.
En ce qui concerne les rouilles et les poussières, personne ne pensera jamais que la plus fine poussière puisse pénétrer jusqu'au cerveau ou au cœur d'un homme, ni que son énergie puisse s'oxyder ou son humeur être mangée à la rouille. Mais il se passe dans l'esprit des hommes des choses qui rappellent si bien le dommage causé par les crasses, vert-de-gris et autres funestes oxydations, que vous entendez couramment dire : Son es'prit est complètement rouillé. Que veut dire cela et comment cela arrite-t-il? Cela veut dire qu'une intelligence qui fonctionnait bien jadis, ne fonctionne plus. L'enfant qui possède cette intelligence, l'a négligée, comme un mécanicien sans soin négligerait sa machine. Sans elTort, sans application, sans exercice régulier, livrée à elle-même, cette intelligence, jadis prompte et siire, est maintenant lente. De belles connaissances acquises mais non entretenues, se sont dissipées. Elles traînent dans la mémoire comme des objets abandonnés traînent dans un grenier où ils finissent par se couvrir de poussière et de toiles d'araignée. Pour décrire l'état intellectuel d'un homme semblable on le compare à une horloge envahie par la rouille, à une épée ou un couteau qui ne coupent plus parce qu'ils sont mangés par les oxydes. Certainement aucun de vous n'aimerait que de pareils accidents lui arrivent. Et,
pas plus que vous ne voudriez être comparés à une vaisselle fêlée, vous ne trouveriez agréable d'être assimilé à un outil hors d'usage et descendu, pour cause de rouille, au rang de ferraille. — S'il en est ainsi, .vous avez raison. Mais alors, prenez garde à vous! Toute négligence vous expose à l'invasion des armées ennemies. Il faut tenir son esprit comme une bonne ménagère ses meubles, ses cuivres, ses parquets, et comme un bon soldat son uniforme.
Les mauvaises habitudes sont une^sorte de lente occupation de notre personne par des puissances ennemies. Cette occupation ne semble d'abord presque rien. On se sent libre de s'en dégager. Si l'on voulait on se secouerait et ces petits commencements d'habitudes encore peu fixées, tomberaient comme tombent les flocons de neige d'un manteau qu'on agite. Mais vous savez bien ce qui arrive ([uand la neige tombe longtemps. Elle couvre tout de son linceul blanc. Elle ensevelit chemins, sillons, et jusqu'aux voyageurs attardés ijue le sommeil surprend en route. A la fin la couche est si épaisse qu'on ne peut plus s'en débarrasser.
Où sont les belles facultés de tant de gens? Les promesses que donnait leur enfance? — Ensevelies toutes vivantes sous les habitudes funestes qui peu à peu ont tout envahi et tout recouvert. Garde à
vous! L'homme qui ne veille pas sur lui-même perd sa liberté : c'en est fait de lui avant môme qu'il ait pu crier au secours.
Vous savez ce qu'on appelle un abus. C'est une irrégularité, une infraction à l'ordre, un emploi mauvais d'une chose bonne. C'est un abus de ne pas replacer sur le rayon un livre qu'on vous a permis de prendre. C'est un abus de se servir des outils des camarades et de les rendre sans les nettoyer. C'est un abus d'emprunter une plume, du papier, un sou, et de ne pas les rendre. Les abus qui commencent sont fort modestes. Ils se contentent de peu et ne prennent qu'une place minime. Attention! une fois installés ils se font arrogants, impudents et ne veulent plus déloger. C'est une crasse, un cambouis dont on ne peut plus se décrotter. Donnez-leur le petit doigt, ils prennent le corps tout entier! On est toujours tenté de négliger ces imperceptibles petits abus qui semblent, comme de bons petits oiseaux, ne réclamer que de petites miettes tombées de la table. Mais si vous leur donnez vos miettes, ils grossissent et avec eux grossit leur appétit. A la fin vous remarquerez, trop tard, que vous avez nourri des vautours qui dévorent tout le repas et les convives avec. — Résistons aux abus. Quand ils s'installent dans une maison, un commerce, une
école, une administration, c'est comme lorsque les vers se mettent dans le bois, les termites dans les cales des vaisseaux, les sauterelles dans les moissons.
La vie est une lutte perpétuelle contre les abus, les habitudes mauvaises, la négligence, la routine, le laisser-aller. A quelques-uns cela ne plaît pas. Mais on ne peut rien y changer. Il faudra toujours veiller sur son caractère, son esprit et sa conduite pour les tenir en bon état, propres et dispos ; comme il faudra toujours frotter, astiquer, brosser, cirer, épousseter. Mais par ces soins mêmes et par cette lutte, nous acquérons des qualités, des forces. Les armées ennemies, en nous obligeant à la vigilance perpétuelle, nous rendent donc un grand service. Ne nous plaignons pas. L'essentiel est de faire des progrès. Si, pour faire des progrès, il est nécessaire d'être stimulé, poussé, et même quelquefois harcelé, secoué, inquiété, disons : « Tout est bien qui finit bien ».
Il ne suffit pas qu'un objet soit joli, ou bon en lui-même. Si l'on ne prend soin de le placer à l'endroit voulu, il perd son cliarme et ses qualités. Tout un grand art que trop peu de gens connaissent, consiste à faire valoir les hommes et les choses par la façon dont on organise leur groupement.
Jetez les plus belles fleurs par tas confus; faitesen des gerbes liées au hasard. Leur beauté ne frappe plus personne. Tout au plus quelqu'un souiïrira-t-il de voir leur grâce ainsi méconnue et leurs corolles délicates brutalement chiffonnées. Mais qu'une bouquetière qui s'y entend, ou la première personne venue qui aime les fleurs et sait les arranger, vous fasse un bouquet en tirant ces jolies fleurs du tas où s'écrasent leurs charmes :
VOUS serez émerveillés. Leur éclat brillera par toute la chambre.
Un charbonnier de grande ville eut un jour la curiosité d'aller voir la montagne d'où lui venait
son bois et son charbon. En cela, il agissait comme un homme intelligent. Rien n'est bête comme de manipuler tous les jours des produits sans seulement savoir d'où ils viennent et qui nous les procure. Que de marchands de poisson n'ont jamais vu un bateau de pêche! Que de marchands de vin ignorent tout du vignoble!
15ravo! charbonnier; nous vous approuvons d'avoir décidé ce pèlerinage à la montagne.
Il mit un complet de velours, un col tout blanc, une cravate rouge et le train ronflant l'emporta pendant toute une longue nuit jusqu'aux belles montagnes de Savoie. Il vit des forêts et des bûcherons; il vit préparer les meules où le bois empilé avec art et soumis à une lente carbonisation, se transforme en beau charbon.
Il but l'eau des sources , mangea des myrtilles et des fraises des bois, entendit chanter le coucou et ventila sa provision de sang en faisant passer par ses poumons des flots d'air pur. Lin jour un forestier jovial le pria à déjeuner. Ofl'erte de bon cœur, l'invitation fut acceptée de même. Après le repas, on visita la maison, hi cour et le
jardin. Ce forestier était un heureux colon, d'une colonie pleine de vie. Cinq enfants peuplaient sa tranquille et spacieuse demeure. Le jardin lui donnait fruits et légumes. Les cerises vous y pendaient à la bouche aux basses branches des cerisiers. Par la cour s'ébattaient les lapins, sur les toits les pigeons; dans le verger picoraient les poules. Mais tous, pigeons, lapins et poules étaient blancs. Aux grands sommets couverts de neige éternelle, ce forestier avait-il emprunté Famour du blanc? Le fait est qu'il n'avait pas de bête noire en sa possession, et que cette couleur blanche cadrait admirablement avec le milieu.
Le charbonnier était émerveillé. En général, on ne sait pourquoi, mais les charbonniers aiment les oiseaux. Presque toujours parmi les bûches de leur façade chante un sansonnet, saute une pie, roucoule une tourterelle. Souvent ils ont des poules, même dans les grandes villes, si la rue qu'ils habitent est tant soit peu tranquille. Bref, notre charbonnier était ce jour-là hypnotisé par les poules. Sa cravate rouge excitait-elle leur sympathie, en leur rappelant la crête écarlate du coq, je l'ignore; mais elles s'approchaient de lui sans crainte, lui mangeaient dans la main, et même, chose rare pour des poules, elles se laissaient caresser. Le forestier, voyant son hôte en contemplation devant ses pensionnaires,
oiïrit (le lui en donner deux. — « Je les payerai tout ce que vous voudrez, dit le charbonnier. — Acceptez-les comme souvenir, » répondit le forestier.
Le lendemain, ses poules enfermées dans un j^rand panier d'osier, le charbonnier repartit pour a ville, les yeux pleins de souvenirs, le cœur plein d'espérance.
La charbonnière et les petits charbonniers firent un accueil enthousiaste aux belles poupoules. Jamais on n'avait rien vu de plus joli. Pattes jaunes, crêtes rouges, plumes d'une blancheur immaculée. Les passants s'arrêtaient devant la boutique. Tout le quartier courut admirer les jolies poulettes. On se livrait sur leur blancheur à des comparaisons hyperboliques. Par cent bouches le public proclamait leur couleur de neige. Elles étaient déclarées, presque dans les termes dont se sert quelque part le grand Shakspeare : « blanches, moelleuses comme le duvet des colombes, blanches comme l'ivoire, comme la neige du matin qu'un vent du nord a dix fois tamisée ».
Pendant ce temps le charbonnier chantait et tout près des poules au neigeux mantelet, tamisait son charbon de bois. Les petits charbonniers prenaient les jolies pépétes dans leurs menottes noires et les serraient sur leurs tabliers couleur de houille. Assi-
dues à leur toilette, les poules avaient beau y consacrer un temps considérable et se nettoyer du bec, en peignant leurs plumes tout le long des jours : leur éclat se ternit.
Un brouillard obstiné vint, pendant une série de jours, traîner par la ville les haillons de ses brumes, humectant tout ce qu'il touchait. Les robes blanches, devinrent des robes grises. Traces de doigts, coulées de suie, dépôts sombres de tout genre, tout cela prit place sur l'hermine d'antan. Et les poules se regardaient l'une l'autre tristement, tandis que le charbonnier disait à la charbonnière : « Ai-je du charbon dans les yeux ou nos poules en ont-elles sur les plumes? »
Les passants s'arrêtaient toujours à la devanture; mais leurs propos n'étaient plus les mêmes. Les uns plaignaient les pauvres poules sous leur hermine crasseuse. Les autres s'en moquaient. Plusieurs s'écriaient : « Fi ! les sales bêtes, cela réclamerait une bonne lessive! » D'aucuns s'en prenaient au charbonnier et à sa femme : « C'est bien la peine d'avoir des animaux pour les tenir si mal ! »
La présence des innocentes créatures devint une cause d'ennui et de mauvaise humeur. Les mettre au pot un beau dimanche pour faire cesser tous ces potins, eut été un moyen bref. Mais qui de nous
pourrait l'approuver? Peut-on manger des bêtes qu'on aime? Le charbonnier avait du cœur. Saisir ces poules confiantes et amicales, restées bonnes malgré leur plumage enlaidi, leur trancher le cou brutalement..., c'eût été commettre un vrai crime. Et qu'auraient dit la femme et les enfants!
Alors que faire? Le charbonnier comprit qu'il avait commis une faute contre le bon sens et le bon goût le jour où il transplanta ces poules blanches de leur milieu natal dans sa boutique, couleur de minuit. Cela pouvait s'intituler une gaffe noire. Des corbeaux, des merles, des poules au plumage d'ébène, à la bonne heure; mais des poules blanches, cela jurait avec le cadre. Autant vaudrait installer des cygnes sur un lac d'encre de Chine, des bœufs dans un boudoir rose, un éléphant dans la nacelle d'un ballon.
Un voisin à qui le charbonnier conta sa peine, lui offrit d'emmener les poules en Normandie, dans une belle ferme où il y en avait beaucoup d'autres. Et ainsi fut fait. Je puis vous en donner de bonnes nouvelles, car je viens de les y voir chez M. Madeleine, l'homme de France qui soigne le mieux les poules. Elles ont mué leurs plumes en automne et de nouveau elles sont belles, pimpantes et gaies.
Souvenons-nous de cette aventure. Ne rappro-
chons jamais des choses qui peuvent se nuire mutuellement. N'aspirons pas pour nous-mêmes à figurer dans un cadré qui nous sied mal, un milieu où nous serions dépaysés. Telle paysanne est gracieuse et fraîche dans son village, qui, transplantée en ville, non seulement s'enlaidit en changeant sa coiffe légère contre un chapeau à la mode, mais perd ses joues roses enfermée dans un appartement, sa belle humeur et ses qualités simples en se frottant aux habitants des villes.
Sachons aussi qu'on ne peut pas exercer un état et se procurer des avantages incompatibles avec ce que notre profession exige. Si vous êtes navigateur, vous ne pouvez pas jouir des avantages du terrien. Et si vous êtes cultivateur à la plaine il faut renoncer à cultiver des plantes qui ne réussissent qu'à l'altitude. Mettons ensemble ce qui se convient et s'accorde et nos entreprises prospéreront, nos essais auront du succès.
Aussitôt qu'un bourg prend quelque extension, on y voit surgir un commissionnaire. Les villes, petites et grandes, ne pourraient s'en passer. Mais quoique chaque enfant ait vu un commissionnaire, il lui serait impossible de définir les attributions de cet utile travailleur.
En le désignant du mot latin : Fac lotum, homme à tout faire, on marquerait assez bien ce qu'il y a d'illimité dans les besognes qui pourront lui être confiées. -Muni de sa plaque de métal et coiffé d'une casquette de cuir, il se tient au pied d'un bec de gaz ou d'un arbre où il suspend son enseigne. Quand il est en course il la décroche. Quelquefois, il y ajoute ce renseignement : « Le commissionnaire est chez le marchand devins ». Est-il fatigué, il s'assied sur sa boîte, à côté de
laquelle repose son crochet. Pendant des heures on le voit là, assis ou debout, attendant le travail et prêt, au premier signe, à partir dans n'importe quelle direction, à entreprendre n'importe quel ouvrage.
Voici des voyageurs qui débarquent du chemin de fer. Leurs vêtements sont garnis de poussière, leurs souliers ternes portent la trace des terres foulées la veille. Le commissionnaire n'attend que leur signe pour leur administrer un coup de brosse général. Il traite leurs souliers avec art. A genoux, devant son client dont le pied est posé sur la boîte, le commissionnaire est comme un adorateur zélé qui sert son Dieu en actes et non en paroles. Il ne se relève que lorsque les souliers resplendissent comme des miroirs. Et quand tout a passé à la brosse, on finit par le chapeau. Après cela, ayant fait son devoir de brave homme, si vous ne lui donnez pas un bon pourboire, je ne vous accorderai pas mon estimé. Tant d'empressement et de bonne volonté méritent toute votre reconnaissance et une poignée de mains au départ.
Quand les étudiants des grandes villes déménagent, ils s'adressent au commissionnaire. Il a bientôt fait de transporter d'une maison dans une autre leur lit de for, leur chaise, leur table et leurs quelques livres.
Il portera à la gare une malle, des valises et fera même le facteur de lettres si vous le désirez.
Mais si vous avez à promener des enfants ou des chiens, à garder votre voiture, à conduire un cheval chez le forgeron ou un meuble endommagé chez l'ébéniste, il s'acquittera de toutes ces commissions avec une égale ponctualité.
J'ai vu des commissionnaires promener des personnes aveugles ou infirmes, nettoyer les bureaux en l'absence d'un garçon de bureau, surveiller des enfants jusqu'à ce que revienne la mère, subitement obligée de les quitter.
Le commissionnaire a le plus souvent un excellent caractère. La multiplicité des fonctions qu'il remplit aiguise son intelligence et augmente son habileté. Il est poli, prévenant, débrouillard et bon enfant. A toutes ces qualités il joint l'honnêteté, ce qui ne gâte rien. On peut prendre exemple sur lui à plusieurs points de vue, si l'on désire n'être emprunté à aucun poste où nous appelle le devoir varié et souvent imprévu.
J'ai cependant vu, l'autre jour, une enseigne de commissionnaire qui m'a laissé longtemps rêveur. La voici dans toute son étendue ; Noël Louis, commissionnaire. Se charge d'écrire la correspondance particrdière. — Voyons, jeunes écoliers, à qui pouvait bien s'adresser une telle
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offre? — A ceux qui ne savent pas écrire, je suppose. Qu'une pareille offre se lise sur une grande place publique, cela signifie donc qu'il passe par là des gens qui ne savent pas écrire. Certes, on peut être vieux et trembler de la main, on peut ne plus y voir assez clair pour écrire. Dans ce cas, si l'on a personne d'autre pour vous rendre ce service, le commissionnaire est tout indiqué. S'il s'offre, c'est qu'il sait écrire. Noël Louis a fréquenté l'école, appris la calligraphie ^t peut-être le style. Il se charge, cela veut dire qu'il se sent capable. Vos pensées par lui seront bien exprimées et votre correspondant n'aura pas de peine à déchiffrer l'écriture. Noël Louis peut être justement fier de sa capacité épistolaire. Mais ce qui me trouble infiniment, c'est que des citoyens ou des citoyennes de ce beau pays de France, ayant la main ferme, les yeux clairs^ aient besoin de recourir à ses services pour leur correspondance particulière. Gela ne peut être que parce que ces citoyens ou ces citoyennes ne savent pas écrire. Et comme c'est à l'école qu'on apprend à écrire, je voudrais vous engager à prendre garde que pareille aventure ne vous arrive pas.
Il est très humiliant, très grave et très dangereux d'avoir besoin d'une autre personne, même du plus honnête commissionnaire pour écrire sa
correspondance particulière. Q.ue met-on dans sa correspondance particulière? Ses sentiments intimes, ses affaires personnelles, peut-être ses secrets. Aller dire tout cela à un inconnu, même muni d'une plaque de métal, cela est un esclavage pénible. Ne vous y exposez pas. Prenez la peine d'apprendre à écrire afin de pouvoir faire cela vous-même.
Et voici que Noël Louis me fait penser à plusieurs choses. Il me fait penser à ceux qui font faire leur travail par d'autres, au lieu de s'en charger eux-mêmes.
Beaucoup de gens et même des enfants ont cette mauvaise habitude. Ils font faire leurs commissions par d'autres, ils chargent d'autres de remplir leurs devoirs, ils envoient d'autres se faire mouiller ou se casser la tête à leur place : Vas-ij-ioi, c'est leur grande parole.
Il y a un devoir patriotique à remplir quelque part par là-bas; c'est très honorable, mais il y a du risque : « Si tu y allais, voisin, tu mériterais bien du pays ».
Une corvée est à faire, une corvée pénible, ils devraient s'en charger. Mais si un autre le prend sur lui, ils en auront beaucoup moins de mal; ils cherchent donc cet autre et souvent le trouvent. Le monde est plein de braves gens qui ne demandent
qu'à se dévouer. En s'y prenant bien on arrive à les faire marcher. Ils font les commissions de tout le monde et une fois que la besogne pénible est faite, les malins qui les ont envoyés s'en attribuent tout le mérite.
Mais voilà un autre côté de la question auquel il faut prêter toute votre attention. Noël Louis est le type de l'homme de confiance. On lui remet ses intérêts et ses affaires et jusqu'au soin d'écrire notre correspondance particulière. C'est-à-dire on lui livre tout et se repose absolument sur lui. — Quel mal y a-t-il à cela? — Quel mal? Tous.
Oui, il y a les plus grands inconvénients à ne pas s'occuper de ses affaires soi-même, tant qu'on le peut. Un homme doit vivre sa vie soi-même et remplir lui-même ses devoirs. Il y a des choses qui n'ont de A^aleur que si on les fait soi-même.
Peut-on respirer pour vous? manger ou dormir pour vous? apprendre pour vous? Un autre peut-il préparer pour vous un examen? et si vous avez mal aux dents, un autre peut-il aller vous remplacer chez le dentiste et se faire arracher une dent pour vous? Non. Voilà donc déjà une raison défaire ses affaires soi-même, lors même que ceux qui s'offriraient à nous remplacer seraient absolument honnêtes.
Mais il y en a une autre. A se faire remplacer
NOËL LOtlIS, COMMiSSIONNAmE. i5b
on devient soi-même incapable. A la longue, on dépend de celui qui vous remplace. 'Après vous avoir remplacé honnêtement, il peut en arriver à vous tromper, vous supplanter. Malheur aux individus et aux peuples qui s'endorment et laissent veiller à leur place des hommes de confiance!
Un pays vit en liberté. Les citoyens s'occupent de leurs affaires eux-mêmes. Ils veillent, contrôlent, s'intéressent à la chose publique. Tout va bien. Mais voici qu'ils se relâchent et trouvent pénible de toujours surveiller les finances, l'armée, la justice, les travaux publics, l'éducation de la jeunesse. Cela prend du temps, cela coûte de la peine, cela occasionne des frais, des enquêtes, des discussions. La population se lasse de se gouverner elle-même et de veiller à ses affaires. Vient un homme qui fait exactement ce que fait Noël Louis, il offre de se charger de toutes les commissions de la nation. Et la nation lui confie tout. Cela va bien au commencement. Pourvu que cela dure! Mais cela ne dure jamais longtemps. Noël Louis, le commissionnaire général du peuple, devient consul, empereur, autocrate, et, au bout de quelques années, c'est la servitude.
Conclusion : Tant qu'on peut, il faut faire soimême ses commissions, surtout sa correspondance particulière.