‹ Par le sourireChapitre 9 sur 27 · VISSÉS ET DÉVISSÉS · texte numérisé non relu

VISSÉS ET DÉVISSÉS

Cette histoire de commissions et de commissionnaires me fait penser à un autre ordre d'idées que je demande à vous présenter.

Le titre sous lequel je le fais figurer est du à une vieille amie, une de ces joviales grand'mères qui sont des bijoux pour ceux qui les connaissent. On l'appelait tout court : Même. Elle était entourée de beaucoup de petits enfants et comme les enfants ont généralement des camarades, elle voyait courir et vivre autour d'elle un monde de filles et de garçons de toute couleur de cheveux et d'humeur.

Même s'était appliquée à les observer, car elle les aimait tous. Mais ils étaient loin d'être tous pareils. Surtout sur un certain point on les trouvait dilfêrents, c'est en ce qui concerne la promptitude à rendre service. Les ayant longuement étudiés sur

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ce chapitre très intéressant, elle finit par les classer en deux catégories, les visses et les dévissés. Vous allez voir à quoi répondent ces dénominations qui ont tout l'air de sobriquets, et je pense que la description de ces deux classes, de ces deux types d'enfants, aura une bonne influence sur votre conduite personnelle.

Vissée, une planche peut l'être et cela la fait tenir bien plus solidement que si elle était clouée. L'homme qui inventa les vis était un fameux ouvrier, il fit le clou inamovible et tellement bien engagé dans la substance du fer ou du bois, qu'il faut tout arracher pour le sortir de là, à moins qu'on ne le retire au moyen d'un tournevis.

Toutefois je doute fort que l'homme qui inventa la vis ait songé un seul instant à s'en servir pour visser du monde. Vous clouer les mains contre un arbre avec quelques coups de marteau, cela doit faire horriblement mal. Les pauvres crucifiés du temps jadis en ont fait l'expérience. Mais il me semble que d'être vissé doit faire plus mal encore que d'être cloué. C'est lent et torturant. A chaque tour de vis on doit crier.

Rassurez-vous cependant. Vous auriez beau chercher sur les vissés dont je parle une trace quelconque de clou, de vis, ou la moindre blessure, vous n'en trouveriez point.

On les appelle vissés parce qu'ils se comportent comme s'ils étaient vissés. D'un garçon mal poli, vous avez pu entendre dire qu'il a le chapeau vissé sur la tête. Est-il réellement vissé? — Pour sur que nqn. 31ais ce garçon ne salue personne, reste couvert partout et toujours. On en conclut malicieusement que son chapeau est vissé. Les enfants vissés ne sont pas plus vissés en réalité que les chapeaux. Mais comme ils ne se dérangent pas quand on les appelle ou que quelqu'un a hesoin d'eux, ils font l'impression d'être retenus par des vis.

Alexandre est assis sur son siège de cocher et conduit ses chevaux par la plaine. Subitement Bayard, le cheval de droite, se bute et tombe. Des passants accourent pour prêter main forte, car le cheval s'est embarrassé dans les traits ainsi que dans les pieds de son compagnon. Chacun s'empresse et fait de son mieux pour dégager la bête. Alexandre, lui, majestueux, reste sur son siège et ne lâche pas les rênes. Tout d'un coup un des loustics qui contemplent la scène l'interpelle : « Hé donc toi! espèce de vissé, ne vas-tu pas te décider à descendre de là-haut pour nous aider ! . . . »

La famille est à table; au moment de servir on constate qu'il manque une cuillère. Georgette s'est déjà levée une fois pour chercher le tire-bouchon.

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