XXIV ETUDE
vérité, telle que la suite des événements l'avait déroulée à ses yeux, plus d'une fois sa délicatesse se heurta à un douloureux embarras. « Savez- vous une réflexion qui me travaille, écrivait-elle à Charles? Je me dis : S'il arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que penserait-on de moi?... 11 me prend une inquiétude qu'on me crût mauvaise, ou du moins nialveillantc. Je sue à chercher des occasions de louer.... Votre père me dit qu'il ne connaît personne à qui je pusse montrer ce que j'écris.... Et moi, je ne connais personne que vous à qui je voulusse livrer de pareilles confidences. » Au témoignage de ceux qui l'ont fréquentée dans ses dernières années, elle ne parlait qu'en s'attendrissant des souffrances du prisonnier de Sainte-Hélène, et, lorsqu'elle apprit sa mort, on la vit fondre en larmes. Mais une nouvelle révolution s'était accomplie; les esprits étaient orientés, entraînés vers d'autres idées. La monarchie traditionnelle avait été rétablie et la lutte était engagée entre les partis au nom des libertés publiques. Il n'y allait de rien moins que de l'avenir de la France. A travers ces événements, aussi considérables, sinon aussi éclatants, que les guerres de l'Empire, l'éducation libérale de Mme de Rémusat s'était poursuivie, dans les fonctions exercées par son mari, au milieu des études de son fils, par son propre et incessant effort de réflexion généreuse. C'est à cette autre « étape de la route », selon son heureuse image, que nous devons l'attendre, pour nous rendre compte de l'évolution de sa pensée.
ETUDE
A la rentrée de Tile d'Elbe, M. de Rémusat, frappe d'une sentence d'exil — exil hors Paris — s'était retiré dans la Haute-Garonne, à Lafitte (13 mars 1815). L'Empereur avait trouvé aux Tuileries une lettre de Talleyrand qui le recommandait à Louis XVIII, comme l'homme le plus propre à le renseigner sur l'état des esprits. Pour elle, elle resta quelque temps à Paris. Sa santé, épuisée par les émotions, avait fléchi sous le coup. Elle n'osait presser son cœur; elle vivait à la journée, à l'heure; elle se faisait l'effet d'une convalescente qui a besoin de sommeil et qui s'y abandonne. A ce besoin de repos succéda un sentiment de quiétude. Sa vie recommençait malgré elle, mais de la façon dont elle l'avait toujours rêvée. Tandis qu'elle était à la Cour, il ne lui arrivait pas un jour de liberté qu'elle n'allât en jouir à Sannois avec ses enfants; et nous l'avons vu, ^es projets d'avenir avec son mari avaient toujours pour fond une maison de campagae accommodée à la simplicité de leurs goûts. Champlâtreux, le Marais, les opulentes résidences de ses amis, Navarre, le château d'été de Joséphine, n'éveillaient pas en elle d'autre désir. Aux eaux de Spa, où elle s'était rencontrée deux années de suite avec Mme de Grasse, qui se plaisait comme elle à songer, elle se bâtissait des fermes en Espagne ; elle se voyait allant visiter sa pharmacie et
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H ses écoles, lundis qu'on la viendrait attendre, à son
H retour du village, au bout delà grande avenue. Aujour-
H dliiii, c'ôlail la réalisation de ces jouissances que sa
B destinée nouvelle lui faisait entrevoir à travers son
B- chagrin. A la mort de son aïeul maternel, M. de
^E Basturd, en 1809, elle avait racheté Lafitte, le domaine
^m' de la famille. Mais elle n'y était jamais venue. Elle
^P> alliiit vn prendre possession.
B Ma maison, écrit-elle à Mme Chéron, mes prés, mes
B vignes, mes blés! Elle faisait dresser son inventaire :
B soixante poules, force oies et canards, des cochons qui
B ont une répiitaticm dans le pays, deux vaches, un trou-
B pt'îui de lïtiHirs, deux mules pour traîner majestueuse-
^ iNCiit la mmlresse du domaine, un cheval pour porter
le (ils de la maison, cinq cents moutons et de quoi faire avec leur laine tous les matelas qu'elle voudra, un gros chien des Pyrénées constitué à sa garde. Tels sont les hôtes qui Tattendent. Plus neuf métayers et deux cents ouvriers, leurs enfants et petits-enfants. Plus un I j bonhomme de curé, bien pauvre et bien vieux, qu'elle
s'amusera à soi^mer, sans que cela lui coûte beaucoup et sans qu'il scn aperçoive. Vue de plus près, cette terre promise ne démentait pas ses promesses. La maison était bàlie sur lui coteau dont la pente, qui descendait mollement jusiiu'à la grand'route, était meublée par des maisonnettes l*àties, à la manière du pays, en briques rouges, et entourées de petits jardinets ou de bouquets d arbres qui leur donnaient un air de cottage anglais; au delà de la grand'route, une plaine que bor-