XL ÉTUDE
uns des autres des couples, qui, « sans les violons, ne se parleraient pas », et on lui en savait gré. Elle no demandait pas mieux que de sembler croire à ces apparences. Mais, au fond elle ne pouvait s'y laisser prendre. Quand tout le monde se mettrait à m'aimer, disait-elle, je répondrais toujours comme celte Bretonne dont parle Mme de Sévigné: « Messieurs, en vérité, j'en suis bien fâchée, mais je ne puis nullement vous réci p roquer. »
M. de Rémusat nommé à Lille, elle pleura « plus de six larmes », — c'était encore un souvenir de sa bonne amie, — et après les misères dont elle avait souffert, le ton des adieux, qui se firent aimables, dut résonner agréablement à son oreille. Mais l'heure des regrets ne se prolongea pas. Elle s'échappa au plus vite. Bien que, grâce à Lafitte, sa santé n'eût finalement pas trop souffert, elle revenait à Paris « si maigre, si vieille, les cheveux si grisonnants qu'il lui semblait avoir cent ans; et elle se sentait à l'avance si émue, qu'elle demandait à ses amis de la laisser se mettre simplement à la fenêtre en arrivant, et de les voir tous passer et repasser avant de leur parler. »
Lille allait lui être un théâtre nouveau. Ce n'était plus le soleil du Midi et sa gaité rayonnante. 11 pleuvait, il faisait froid. Hier des brouillards, des brouil-
ETUDE. xLi
lards aujourd'hui, un air épais, un ciel bas. Cependant, pour peu que, chassée par le vent, la brume se levât, la campagne grasse et plantureuse avait de quoi réjouir la vue. Dès les premiers jours, Mme de Rémusat avait découvert, avec son mari, aux portes de la ville, « de fort jolies promenades, de beaux arbres, de vastes prairies, des vaches bien nourries, une certaine façon de paysage à la Potter ». Elle était disposée a ne pas se déplaire, et les Flamands semblaient prêts à faire crédita sa bonne grâce. Au premier diner qu'elle avait donné aux gros bonnets de la ville, la conversation, solide et sensée, avait mis tout le monde à l'aise. Elle s'était fait honneur de paraître au théâtre, flanquée de deux négociants, et son salon était vite devenu un rendez-vous recherché. On s'empressait autour d'elle. On n'avait que le souci de la ménager. Ses invités la faisaient asseoir, la faisaient se taire, l'envoyaient se coucher. « Le Nord était décidément un bon pays- » Cà et là quelques effervescences d'opinions, (juelques entêtés, le colonel de la Garde notamment, qui déraisonnait sur tout avec une superbe confiance, mais, au demeurant, le meilleur homme du monde. Les passions venaient du dehors. Elles étaient le fait des ultras de la magistrature et de l'armée, qu'avaient jetés dans le département les hasards de l'avancement, et qui croyaient servir leur fortune en se donnant à un parti; elles ne sortaient pas des entrailles du pays. Excité par la présence prolongée des alliés sur la frontière, le patriotisme des Flamands pouvait se laisser empor-
xiAi KTLDE.
ter à (les démonstrations iniprudentes; c'est là qu'était le péril : une administration vigilante le j3réviendrait. Aussi bien l'esprit général ne paraissait pas réfractaire aux visées libérales des premières années du gouvernement de la Restauration. L'instruction populaire et l'assistance publique avaient leurs partisans. Sur les ignorances, les agitations, les haines méridionales, point de prise possible» Comment' penser, dans cette atmosphère de guerre intestine, à l'éducation du peuple? Mme de Rémusa t n'y avait elle-même aucune confiance. c( Qu'on fasse lire les enfants dans la Croix de par Dieu! C'est assez, peut-être trop. Après tout, les rois ne gouvernent comme les auteurs n'écrivent, suivant le mot de Voltaire, que pour le petit nombre. » Dès les premiers mois de son installation à Lille, éclairée par ce qu'elle avait vu dans la Haute-Garonne, intéressée par ce qu'elle croyait pouvoir obtenir dans le Nord, elle avait ouvert, au siège même de la Préfecture, une école d'enseignement mutuel pour les garçons, une école à la Lancastre, dont on cherchait à acclimater le type en France, et elle avait presque décidé la supérieure des Carmélites à en fonder une autre pour les petites filles dans le couvent. Elle suivait les exercices de sa création avec Mme de Vannoise, qui était venue la retrouver, y faisait donner des leçons de dessin à son plus jeune fils, y portait pour tous des encouragements et des récompenses. « La machine était bien lancée, on ne l'arrêterait plus. » A travers les enfants, elle touchait la misère des parents. « Nos pauvres sont pauvres à fendre
ETUDE. xiiii
Vànw A côté do ces misères, qirest-ce que ce que
nous appelons, nous autres, les favorisés de ce basmonde, nos privations et nos peines? » A Toulouse, ses visites dans les mansardes, au lit des femmes en couches, lui avaient médiocrement réussi ; elle s'était heurtée à la même hostilité de parti pris que son mari pour les dispensaires, et les bénédictions qu'elle avait recueillies çà et là étaient une compensation bien insuffisante aux défiances qu'on lui témoignait. Les caves de Lille s'ouvraient avec plus de reconnaissance à son action bienfaisante, et elle ne demandait qu'à la multiplier. Kl!e s'y sentait dans son rôle : « Mon pli est pris de ne pas m -ennuyer ici, et m'y voilà toute façonnée. »
Klle avait plaisir à rendre conq)te à son (ils des succès du Préfet. Un jour qu'elle avait réuni la fleur du haut commerce, M. de Rémusat avait admirablement parlé pendant toute la soirée. « Votre père a établi la disposition générale de la France, le devoir pressant pour tous les citoyens de s'intéresser au gouvernement du pays, la nécessité de l'instruction pour le peuple, de l'association pour les bourgeois, l'obligation de secourir les pauvres, non par des charités aveugles qui entretiennent la misère, mais en leur procurant du travail. » Et elle concluait avec un sentiment de satisfaction viril : « Tout notre monde écoutait bien, entendaità merveille, et s'animait, connue s'il n'était pas du Nord ». Ne voilà-t-il pas, écrivait-elle quelques jours plus tard, (|ue nous sommes devenus populaires! Le Conseil numicipal de Lille veut donner
XL[v ETIDE.
le nom de votre père à une des places de la ville ; et hier, comme nous nous promenions en voiture, les passants se sont mis à crier : Vive Monsieur de Rémusat!
Entre temps elle venait à Paris pour entretenir les relations dont son mari avait besoin, à la Cour, dans les Chambres, avec les Ministres; elle lui rendait compte de ce qu'elle entendait, de ce qu'elle voyait, hommes et choses. Les Ministres aimaient à l'écouter. Mais elle était devenue provinciale; elle se trouvait « dépaysée dans ce pays où l'on ne dîne plus qu'à sept heures et où l'on commence ses visites à l'heure où d'ordinaire elle se met au lit » ; elle ne se sentait plus à sa place « dans cette société de caquets frivoles, d'oppositions mondaines, de continuels effarouchements, d'excitations factices : on se fait tant de bruit les uns aux autres qu'on n'a plus guère d'oreilles pour entendre ni d'yeux pourvoir! Ce qui s'appelle la bonne compagnie de Paris n'a pas plus de raison, en vérité, que le peuple d'une petite ville. » Une de ses cousines, Mme de Vergennes, n'avait-elle pas été chez le Roi lui faire compliment de ce qu'il était devenu royaliste? Les épithètes de faquin, de coquin, etc., étaient le lot de tout libéral, quelle que fut sa nuance. Elle avait hâte de retourner dans sa province, où elle se sentait plus rapprochée de l'àme de la France.
Cette noble confiance ne devait pas durer. Le teuq)érament flamand, excité un moment, ne rendait pas. C'était un pays endormi dans son atmosphère de
LTCDE. xiv
bière et de brume. L'école rniiluelle n'avait pas d'élèves. Les plans étudiés pour les hôpitaux restaient dans les cartons. Le Préfet avait voulu établir des bains de fumigations pour guérir la gale : la municipalité et l'administration des hospices s'y étaient opposées. Toute mesure nouvelle inquiétait les habitudes, faisait cabrer les routines. Point de révolte ouverte, mais un fond d'inertie lourde, d'égoïsme imprévoyant et aussi., pour un grand nombre, de démoralisation profonde. Dans les villes, chez l'ouvrier, le goût de l'ivresse et du libertinage; chez le patron, un esprit de mercantilisme étroit, se défendant de toute entreprise où l'intérêt immédiat pouvait courir le moindre risque. Les propriétaires ruraux, que toucliait seul le souci du produit de leurs terres, ne savaient même pas le plus souvent le nom de leurs rci/.ies, ni la région où elles se trouvaient; le clergé, pour qui la vaccine était un cas d(? conscience, s'i:naginait cpie « c'est apprendre la religion au peuple que de clouer dans la tête des enfants deux ou trois chapitres du catéchisme » ; la petite noblesse ou le parti qui en prenait le nom était « puérilement dressée contre le Gouvernement, comme des enfants en rébellion contre leurs professeurs ». Et tandis que, sous les auspices de ces révoltés, la réaction gagnait de proche en proche, les opinions extrêmes relevaient la tête, jacobins et ultras s'injuriaient, se provoquaient, prêts à passer de la menace aux violences. « Monsieur, disait un négociant très monté au grand d'Hespel, un royaliste acharné, vous avez émigré
xKvi ETUDE.
une fois avoc vos voitures et vos chnriolsr Mais aujourd'hui vous seriez obligé de sortir nu, et encore peutêtre n'arrivericz-vous pas à la frontière. » Sous leurs dehors de bon ton, les royalistes ne cachaient pas davantage ce qu'ils étaient résolus à faire : « le goût monarchique qu'ils professent est au fond du dégoût pour les institutions de leur pays, leur affection, de la haine, leur respect, du mépris à l'égard de leurs adversaires. Quant à la patrie, personne n'y pense ».
Telle est l'image, triste pendant de celle de Toulouse, qu'après moins de dix-huit mois Mme de Rémusat traçait du pays où, en arrivant du Midi, elle avait d'abord repris cœur à l'espérance. Le ton des lettres (pii correspondent à celte période est grave. La France était saine et solide; elle avait bonne envie de se bien porter. Son malheur, était « d'être agitée et point active, de ne vouloir pas faire elle-même et di^ ne pas vouloir qu'on fit pour elle ». Un jour viendrait sans doute — mais quand viendrait-il?— où elle se tirerait d'affaire toute seule. Mme de Rénuisat considérait sa propre génération comme maudite, comme vouée au trouble et perdue pour le progrès. Elle se portait tout entière vers l'avenir, et l'avenir lui apparaissait en son iils dont, de TouIdusc et de Lille, elle suivait l'éducation.
ETUDE
YIl
je ne crois pas que, dans l'histoire de la pédagogie, il existe un plus intéressant exemple de Faction exercée par une mère sur son fils, et par un fils sur sa mère. Mme de Rémusat avait eu deux garçons : Tun, le second, un pauvre enfant imparfaitement doué par la nature, mort à trente ans, sans avoir vécu ; et ce n'est pas le moins touchant témoignage de sa tendresse maternelle que la sollicitude avec laquelle elle lui prodiguait toutes sortes de soins, lui apprenait péniblement « à faire une certaine mine triste et un petit mouvement d'épaules, en disant : ce pauvre papa est parti », s'encourageait, malgré les plus cruels déboires, à provoquer l'éveil d'une intelligence qui ne devait pas s'ouvrir. Mais il était d'autant plus naturel qu'un intérêt ardent rattachât à l'aîné, dont l'enfanctî donna tout de suite les plus brillantes espélances.
Charles était âgé de sept ans, lorsque son père, attaché à la Cour, commença à faire les voyages et les lointains séjours pendant lesquels Mme de Rénmsat devait, à partir de 1H04, écrire à son mari avec une régularité scrupuleuse; et, dès ce moment, l'enfiuit prenait sa place dans les lettres, une grande place. Les bulletins de ses études sont autre chose qu'une note banale. Toute une conduite s'v révèle. La mère suivait son
xLvni ÉTL'DE.
élève, le reprenait après la leçon de grec et de latin, s'assurait qu'on ne le faisait passer d'un élément de grammaire à un autre que lorsqu'il possédait bien le premier, tenait ta la ponctualité du travail, mais en partageant l'effort avec l'enfant, ne laissait pas s'y introduire la fatigue ou l'ennui: et, quand Ilalma ou Muzine lui paraissait dépasser la mesure, elle intervenait. Au surplus, elle ne s'en remettait pas à son seul contrôle. L'élève avait ses jours d'examen. « B... a été fort content de lui hier, surtout des sauts et des cabrioles qu'il faisait à chaque explication et qui paraissait l'occuper autant que les réponses qu'il donnait et que les éloges qu'il recevait. » Les meilleures leçons étaient celles du matin et du soir, celles où excellait Mme de Vergennes — Mérotte de son nom d'affection — et qu'elle appelait les leçons d'esprit. C'était tantôt un petit proverbe que Charles développait de vive voix, tantôt un dialogue des morts institué entre des personnages de l'antiquité qu'il venait d'étudier, ou encore une courte scène de Molière pour laquelle tour a tour mère et grand'mére donnaient la réplique et faisaient rassemblée. Après quoi, pour détendre, le matin, entrait le maître d'armes; le soir, la maîtresse de danse, qui n'était autre que maman. Ce que l'enfant aimait le mieux avec la danse, c'était le grec, qu'il préférait au latin. Mme de Rémusat, en rendant compte à son mari, l)rovo(iuait ses conseils ; mais elle n'éprouvait aucun embarras de celte direction où se satisfaisaient à la fois son jugement et son affection; elle en portait la préoc-
ETUDE. xux
cupation partout avec elle; elle en rêvait. Quand, après la naissance du roi de Rome, on parla d'attacher M. de Rémusat comme précepteur à l'impérial enfant, elle crut pouvoir se recommander à son mari pour un emploi de répétitrice : j'ai conscience, disait-elle gaîinent, que j'y réussirais.
Ce fut un chagrin, lorsque vint le moment de se séparer de Charles pour le mettre au lycée Napoléon. Elle aurait voulu pouvoir user de l'externat. Mais il lui lîillait remplir sa fonction auprès de l'Impératrice et aller aux eaux pour sa propre santé; M. de Rémusat, de son côté, était retenu par l'Empereur, loin de Paris, et Mme de Vergennes, morte en 1808, n'était plus là pour les suppléer. La peine avec laquelle la mère se résolut à l'internement atteste la façon peu commune dont elle entendait son devoir. Elle loua aux environs du lycée un petit entresol, d'où les visites pouvaient être plus fréquentes. Elle avait choisi au jeune lycéen ses camarades : Amédée de Pastoret, Eugène Scribe, Simon de Montai ivet, Naudet avec qui le malicieux rhétoricien devait plus tard s'exercer à tourner la chanson. Elle lui recrutait, en dehors des professeurs de la classe, des maîtres de choix : « le petit Le Clerc », le futur doyen de la Faculté des lettres de Paris, encore bien gauche sous sa gloire toute fraîche de lauréat du concours général, mais déjà chargé d'érudition et pétillant d'esprit, Villemain qui, à peine sorti des bancs, avait pris possession avec éclat de la chaire de rhétorique du lj"cée Charlemagne. Son salon réunissait un
L ÉTUDE
groupe peu nombreux, mais un groupe d'élite, parmi lesquels, Delambre, Cuvier, Sismondi, de Lacretelle, Raynouard, auprès de qui elle cherchait pour Favenir des protecteurs. Elle ne renonçait nullement d'ailleurs à sa tutelle personnelle, et elle écrivait. Telle est la première origine de la correspondance avec Charles. Dans les commencements, n'ayant pas encore la main assouplie à ce rôle, elle craignait « de faire la mère ». « C'est mon métier que j'achève, disait-elle pour s'excuser. Quand je croirai l'heure arrivée d'abdiquer tous les avertissements, nous causerons mieux. Je nie figure qu'entre une mère et son fils il y a toujours moyen de s'entendre.... De votre âge au mien, il n'y a
pas un si long espace que je ne vous comprenne Les
tètes des femmes sont longtemps jeunes; et, dans celles des mères, il y a toujours un coté qui se trouve avoir justement l'âge de leur enfant. » Elle avait longtemps cherché d'où sortiraient les défauts de son charmant élève, et les défauts étaient sortis. Charles avait très vite pris son aplomb, et il se faisait un point d'honneur de dédaigner le succès. A ses heureux débuts au lycée, il s'amusait, en annonçant ses bonnes places, à signer Charles 1®'. Cette ardeur s'était refroidie. Sa mère lui demandait d'avoir un prix pour elle au concours général; il avait accueilli le vœu avec un sourire de complaisance, et elle l'en grondait : cette philosophie n'était pas de son âge, le temps où il ne se soucierait plus dos choses viendrait assez tôt. Par le même travers de jeunesse, Charles en prenait à son aise à l'égard de tout
ETUDE. Li
le monde, souvent d'un peu haut, et avec une politesse qui rendait plus sensibles ses airs de suffisance. « Se montrer extérieurement poli était bien ; encore fallaitil être poli intérieurement aussi, c'est-à-dire bienveillant : la bienveillance est la vraie politesse du cœur. >» C'est le viatique dont elle voudrait le pourvoir pour son entrée dans le monde.
Charles venait d'avoir seize ans. Dans une lettre datée des premiers jours de juillet 1813, au nom de mère il substituait celui de meilleure amie, marquant aflectueusement, mais résolument, la différence. Bien qu'elle eût prévu ce moment, Mme de Rémusat éprouva quelque surprise de le voir avec tant de hâte ouvrir ses ailes. « Je vous remercie de m'appeler votre meilleure amie, lui répondait-elle aussitôt. Souvenez-vous seulement que c'est vous qui m'avez donné ce titre et que je ne le lâcherai plus. » Dès le lendemain, Charles lui confirmait son projet d'émancipation. Il voulait, peu dant les vacances, prendre des notes sur ses opinions et ses sentiments d'aujourd'hui. Ce serait une histoire, un roman, si l'on veut, où il n'y aurait ni événement ni aventures, c'est-à-dire une sinqile description de sa vie morale qu'il se divertirait à revoir quelques années après, pour constater les changements. « Pourquoi, de son côté, n'écrirait-cUe pas les Mémoires d'une mère? Tandis qu'il ferait le fils de quinze ans, elle ferait la mère de trente, et, un jour, ils compareraient. » M. de Rénmsat trouvait l'idée un peu bien étrange. « Voire père dit que je veux vous rendre écrivailleur comme