‹ ParChapitre 19 sur 53 · LU ÉTUDE · texte numérisé non relu

LU ÉTUDE

moi, car il est sans façon, Monsieur votre père; maïs cela m'est égal. Il me semble qu'il n'y a pas de mal à rédiger ses idées pour soi. Cela exerce l'esprit et la plume. » La partie était liée, et ce n'est point sous forme de Mémoires préparés dos à dos qu'elle allait s'engager.

Rarement vit-on un commerce de lettres plus soutenu et plus vivant. Mme de Rémusat s'était de tout temps piquée, dans sa correspondance, d'une exactitude dont elle ne pensait même pas à prendre avantage, tant elle y trouvait d'agrément! Elle s'en serait plutôt excusée, craignant par là d'obliger les autres. De Paris, de Sannois, des eaux de Spa, de Vichy, d'Aix, elle écrivait à son mari, à sa sœur, Mme de Nansouty, à Mme Chéron, à Mme. Vannoise, à Mme de Grasse, à quelques autres amies; elle ne savait pas se refuser à la provocation d'une plume et aimait à « déborder» son esprit de tous les côtés. Elle écrivait souvent a plusieurs personnes à la fois sur le même sujet, sans se brouiller. Son imagination ou son cœur lui rendait présents en personne ceux auxquels elle s'adressait. Avec son mari, le charme était tel qu'elle se surprenait à dire tout haut ce qu'elle écrivait, comme s'il était là, et croyant lui parler.

n semblerait que, dans les lettres à M. de Rémusat, qui remplissent la première partie de la Correspondance, elle eût épuisé les fornuiles de Taffectiton et des doux épanchemenls : il est la vie de sa vie, son àme ; l'existence auprès de lui ressemble au ciel de Nice.

ETUDE. un

(liiaque jour elle remerciait la Providence de sa destinée, et tout ce qu'elle demandait, c'était d'achever la route avec celui à qui le sort l'avait uni. Jamais cœur ne fut moins ingrat. Toutes jeune, lorsqu'après avoir passé la soirée tête à tète avec sa mère à causer, en travaillant, de son mari et de ses enfants, elle montait dans sa chambre et repassait solitairement l'entretien, elle ne pouvait s'empêcher de sentir, malgré les inquiétudes dont elle était toujours assiégée, que son partage était bon, et elle se murmurait : Heureuse (ille, heureuse mère, heureuse femme ! Quinze ans plus tard, elle se plaisait encore à refaire le portrait de M. de Rémusat. « Je disais hier à Mme de Grasse, comme si je ne disais rien : Moi, je connais un homme qui serait encore celui (juc j'estime le plus, même quand il ne serait pas ce (|ue j'aime le mieux, un homme parfaitement exempt de préjugés, dont l'esprit est sans prévention, qui sait compatir aux faiblesses humaines et qui pourtant n'en est guère susceptible, qui sait excuser la conduite des autres et qui ne juge pas les hommes seulement par telle ou telle action de leur vie. Cet homme-là a le caractère tout naturellement philosophique; il est égal, sans être froid, sage, sans être sévère; il a toutes les qualités de la vie intérieure. S'il était h marier, je djrais à toutes : c'est celui-là qu'il faut épouser. Si je connaissais sa femme, je lui dirais : aimez-le mieux que tous ; car le bonheur est pour vous dans cet amour. » Or toute cette tendresse pour son mari, qui s'analyse et se raisonne si bien, n'était rien, pour ainsi dire, à

Liv ÉTUDE.

côté (le ce qu elle tenait en réserve pour son fils. Lorsque, pendant les préfectures de Toulouse et de Lille, Téloignement de Charles, qui continuait ses études à Paris, eut fait de l'écriture le seul moyen de s'entendre, une correspondance s'établit entre la mère et le fils, qui n'était suspendue que lorsqu'ils se retrouvaient ensemble. Mme de Rémusat écrivait presque tous les jours, souvent deux fois par jour, jamais moins de deux ou trois fois par semaine. C'était son plaisir de rapprocher l'écritoire qu'elle tenait toujours près de son lit, soit avant de s'endormir, soit le matin, fenêtres ouvertes dans la belle saison, au réveil. Elle n'avait pas de plus doux moment que celui où, bien adossée à ses oreillers, Pinto ou Rapine à ses pieds, elle s'installait devant quatre grandes feuilles de papier blanc et commençait par ce mot qui lui semblait supprimer les distances : Me voici. Et elle allait, elle allait, remplissant les pages, sauf à dire pour terminer : encore « une idée étranglée, que vous développerez et mettrez au point ». Elle ne demandait en retour que le même abandon, avec plus de liberté encore, s'il se pouvait. « Mon fils, ne rangez ni vos mots, ni vos idées. . . . Dédommagez-vous avec moi de la contrainte où vous devez

être avec bien du monde J'ai averti votre père que je

prendrais sur moi de ne pas lui lire vos lettres entières : sa gravité n'entrerait pas dans bien des pauvretés qu'il nous arrivera de nous conter. » Que seulement il ait toujours sur son bureau quelques feuillets, non pour les remplir d'une traite, cela lui prendrait trop de

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