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temps : un quart d'heure par jour, elle n'en réclame pas davantage. Et, au bout de la semaine, le paquet aura grossi. Cela suffira pour la mettre en veine de réflexion ou de causerie, avec son mari, si Monsieur le Préfet est de loisir, avec Rapine, si Monsieur le Préfet est en affaires; avec son papier, si elle n'a personne autour d'elle ; car il faut qu'on l'entende. Vienne l'heure du courrier, son cœur entre en attente, et elle se prépare. Elle a toutes les sortes de séductions : l'entrain, la gaîté, la finesse, la solidité; elle ne s'interdit même pas, — nous le verrons, — les petites caresses d'adulation, quand il s'agit d'obtenir un sacrifice d'amour-propre, un acte de réserve, une résolution de prudence, mais sans que jamais la complaisance ou l'habileté lui fasse oublier le conseil utile et la ferme visée. Ce qu'elle admirait, ce qu'elle aimait en Mme de Sévigné c'est qu'elle avait conçu, deviné, exprimé tous les sentiments des mères passées, présentes. et future?. Charles ne se montrait pas moins diligent. 11 ne se privait pas de son franc-parler. Il trouvait sa mère trop prompte a l'alarme, trop tendre à l'inquiétude, agitée et agitante, dramatique, en un mot, et il le lui disait parfois avec une vivacité, qu'il s'est plus tard reprochée. Mais il lui disait aussi avec une bonne grâce exquise, que personne n'écrivait, ne discutait, ne jugeait comme elle. Et de part et d'autre le cœur restait ouvert, ainsi (:ue l'esprit. C'était un commerce de confiance, où l'on se cherchait. La mère et le fils s'envoyaient réciproquement des volumes, et ils se répondaient toujours « h
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Il chaude » ; ils aimaient «à relever la halle ». Il arrivait malj^ré cela que certaines réponses ne cadraient pas. Les huit jours qu'il fallait au courrier pour aller de Toulouse à Paris ou de Paris à Toulouse mettaient dans la correspfmdance du désarroi. 11 y avait bien quelque surprise d'ahord et un déhoire d'un moment h ne pas se trouver exactement dans le même courant d'idées, dans la même veine de tristesse ou de joie. « On est de bonne humeur, et ceux qui reçoivent sont grognons; on grogne à son tour, et les autres sont remontés. » C'est la différence de la correspondance avec la conversation qui place les interlocuteurs, face à face, sous une impression commune. Mais on n'avait pas de peine à rétablir l'unisson. Cela devenait presque une jouissance de plus. « Eh bien ! ma fille, nous voilà donc de nouveau dans les lettres », écrivait Mme de Sévigné à sa fille, avec une émotion sincère; et MmedeRémusat se fût bien gardée de ne pas dire comme son amie. Mais, si doux que fussent les entretiens avec Charles, je ne suis pas sûr qu'elle aurait conseMi à leur sacrifier les lettres. A certains jours, elle eût aimé peut-être à les faire circuler, ainsi que jadis, au grand siècle, dans les salons et les ruelles. Son vrai bonheur était d'en jouir toute seule, de les lire et les relire avec son mari. « Nous sommes si unis dans nos sentiments et nos opinions, si intimes, mon cher et aimable enfant, qu'en vérité les relations de père, de mère et de fils sont entre nous les moindres. »
Pour ces incessants échanges, il n'était rien qui ne
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fut (le mise : la ville et la cour, Paris et la province, passé et présent, nouvelles politiques et nouvelles littéraires, théâtre, romans, discussions du Parlement et débats de presse, hommes et choses, faits et idées, propos sérieux et caquets, pétoffes comme disait la nïère de Mme de Grignan en sa langue provençale. Nous avons vu comment s'y reflétait l'état des esprits à Toulouse et à Lille, quelle place y tient l'histoire. Mais, descriptions, récits, analyses, jugements, ce qui domine dans cette corresj)ondance, ce qui en fait l'unité morale, c'est l'idée d'éducation à laquelle la mère et le fils se ramènent l'un par l'autre : elle en est le fond.
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Liseuse infatigable, Mme de Rémusat aimait à partager les lectures de son fils et à lui fiiire partager les siennes. Elle ne concevait pas de plus agréable moyen de rapprochement et de pénétration réciproque. Elle demandait à Charles de quels livres il s'occupait, elle lui disait ceux qu'elle avait en mains. Elle aurait voulu qu'ils s'entendissent pour les lire dans le même temp<>, aux mômes heures. Elle avait relu îe Philosophe sans le savoir, tandis qu'il l'étudiait, pour le jouer, chez M. Mole, à Champlàtreux. Elle instituait, au sujet de leurs communes lectures, des discussions qui se prolongeaient de lettre en lettre, parfois des mois entiers, et qu'on reprenait l'année suivante, au risque de provo-
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qucr le sourire du sage M. de Réinusat. Chacun y apportait son tempérament : Charles, sa critique originale, malicieuse, agressive; elle, sa franchise et sa passion. Sur le dix-septième siècle, elle ne voulait rien entendre : c'était son siècle. Elle ne permettait pas qu'on touchât à Louis XIV : c'était son ami. A Louis XIV Charles opposait Henri IV. Il s'agissait d'abord de savoir lequel des deux grands rois avait été le plus désintéressé dans l'exercice du pouvoir, le plus touché de l'amour de la patrie, le plus libéral; et Napoléon était, d'un côté comme de l'autre, au fond de la comparaison. C'était bien le problème, tel qu'on pouvait le poser aux premiers jours de la Restauration. Mais la discussion ne s'arrêtait pas là. Pour Charles, Louis XIV, sous sa grandeur d'apparat, représentait le despotisme et les abus dont la Révolution était sortie. Mme de Rémusat le considérait, non seulement comme la personnification la plus haute de l'idée monarchique, mais comme un précurseur de la société nouvelle. « Louis XIV avait contenu et rabaissé la noblesse, pris ses ministres parmi les roturiers, donné rang à Racine et placé Molière auprès de lui, fait du janséniste Pomponne son conseiller, épousé tout bonnement Mme de Maintenon et, qui pis est, la veuve de Scarron ; enfin favorisé les lumières, qui, en formant la nation, lui fournirent le moyen d'échapper au pouvoir arbitraire. Voilà ce que j'ai à vous dire, mon fils. — Mais, ma mère, vous parlez à votre bonnet, car je ne dis pas de mol de Louis XIV. — Mon fils, je sais ce que je sais et
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je ivponds bien. Je connais Louis XIV mieux que vous. Je le connais par cœur. Il me semble que je l'ai vu ! » Elle avait toujours à côté cVelle son Dangeau, pour y recueillir les anecdotes saillantes et en tirer les traits expressifs. Elle se nourrissait de Nicole, se récitait tout Iiaut Massillon, scrutait La Bruyère et La Rochefoucauld, avait la dévotion de Racine, ne se lassait pas de Mme de Sévigné. Charles se défendait contre Taustérité des Jansénistes, trouvait dans Massillon trop de rhétori(|ue, déclarait tout franc qu'il n'avait pu aller jusqu'au bout de Mme de Sévigné « qui n'en finissait pas » ; et sur cela, sa mère brisait; mais elle revenait aussitôt, avec Tespérance de le ressaisir.
Pour le dix-huitième siècle, le désaccord était plus vif encore et plus profond. Mme de Rémusat ne méconnaissait pas ce qu'il avait apporté dans le monde : le souci généreux du plus grand nombre, une pitié active, le sentiment de la justice et la passion de la tolérance. Mais elle n'en goûtait pas l'esprit « sans pudeur», et elle était toujours tentée de renvoyer « tous ces philosophes au mot de leur maître : Mes amis, aimez-vous entre vous; car qui diantre vous aimera! » Elle se reprochait de s'amuser parfois elle-même à Voltaire et se dépitait de trouver (ju'il avait raison, tandis que Charles s'y laissait prendre avec délices et s'en applaudissait. Rousseau surtout les mettait aux prises. C'est par le sentiment qu'Emile rebutait le fils : Charles n'en comprenait pas les subtilités paradoxales. C'est par le sentiment qu'il attendrissait la mère :