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Mme do Ré m usât aimait réioqnonce dont Rousseau revêt la raison, quand il parle raison. « Emile est un livre plein de choses utiles pour vous, mon enfant, pourmoi, pour tous. Rousseau se trompe souvent, soit ; mais ses erreurs valent mieux que les erreurs, ou, si vous voulez, que les vérités de Voltaire. J'ai pleuré en lisant Éwile, Moquez-vous de moi : à la bonne heure.... Vous
ne me dégoûterez pas de ces belles émotions J'ai
peur que nous ne tournions à l'aridité.... La satire n'est pas toujours de la gaîté, ni la critique de la raison. » Querelles charmantes, très ingénieusement nourries , où le dernier mot reste presque toujours en suspens, comme entre interlocuteurs qui cherchent moins à se fermer la bouche l'un à l'autre qu'à s'animer à la réplique, et qui savent tous deux, qu'en ces matières il n'y a pas de sagesse hors de la mesure ni de vérité dans l'absolu. Lorsque sur certains sujets, sur Chateaubriand ou Mme de Staël, par exemple, il leur arrive de s'entendre tout de suite dans une connnune admiration ou dans une réserve commune, on éprouve une sorte de déconvenue, on regrette leurs dissentiments.
Os controverses, qui ne le sent? ne sont pas seulement une diversion heureuse au courant ordinaire de la correspondance; c'était en même tenq)s une fa^^on d'enquête. Ce que Mme de Rémusat cherche surtout à connaître, c'est l'esprit de son lils. Or Nicole lui avait appris qu'on fuit toujours ceux qui veulent prendre de l'ascendant. P]lle se garde bien de rien forcer. C'est jour à jour qu'elle s'établit dans la conscience de Charles,
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doucement. Mais elle ne perd jamais de vue son objet. Bon nombre de lettres sont des lettres de direction pure ; il n'y en a pas une où ne se glisse quelque avis judicieux « Mettez-là dans le tas : les mères sont de provision. »
Charles arrivait à raclolescence au moment où les événements avaient changé la face de la France. C'est la révolution de 1814 qui m'a fait, disait-il. Comme toute sa génération, que la conscription et la guerre auraient sans doute moissonnée à son tour, il s'était jeté dans le courant des idées nouvelles. Au témoignage de Mme de Rémusat, son esprit, tout en conservant sa fraîcheur, avait pris une gravité qui faisait un contraste piquant avec sa jeune (igure.
Attaché au njinistère des affaires étrangères, il s'était dès l'abord distingué. Il appartenait à la direction des colonies ; il était chargé d'analyser la correspondance. « Une véritable encyclopédie administrative, écrivait-il à sa mère : nous sommes tous des espèces de maître Jacques; nous recrutons l'armée, nous réparons des vaisseaux, nous discutons les états de commerce, nous entretenons les hôpitaux et les routes, nous levons l'impôt et procurons Texécution des testaments ; en un mot, nous faisons tous les métiers. Je crois (|ue c'est une bonne école. » 11 en avait vu tout de suite a la philosophie », et, comme jadis Sedaine, il eut volon-
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tiers proclamé que « le commerce était la seule belle chose de Thumanité ». Il n'en dédaignait pas le détail. « Mon père se plaint des complications de son administration. Voulez-vous lui dire que, pour payer cinq francs aux colonies, il faut dans certains cas trente-deux pièces, et que, pour qu'un capitaine de vaisseau, dans un port, puisse se faire délivrer une livre de chandelles, il a besoin de onze signatures. » Au delà de cet apprentissage, on lui faisait entrevoir l'entrée au Conseil d'Etat, et il semblait prendre goût. Mais, en réalité, c'était une occupation, non une activité. Combien de temps lui fiiudrait-il « pour s'assouplir et descendra à ce bienheureux repos d'esprit qui façonne les sous-officiers ministériels » ! «Ace compte, si Bonaparte vivait encore, je serais bon à faire un marquis. »
11 avait l'humeur inquiète. Il éprouvait le besoin, un besoin fier, de s'analyser, de se confesser; il prenait plaisir à se dépeindre et à ne se pas flatter. On le fêtait dans le monde; il jouait à ravir la co«médie, et excellait dans la chanson. Placé sous l'affectueuse tutelle de Mole, admis aux entretiens de Talleyrand, il était reçu dans le salon des Rohan, des Doudcauville, des Montmorency, chez le duc de Richelieu et chez M. Decazes. Mais il se désintéressait de ses succès, se raidissait contre les témoignages les plus flatteurs, avec les femmes mêmes, avec Mme deNansouty et Mme Chéron, se montrait d'humeur cassante, de propos amer. Le bien qu'il apjjrenait ({u'on avait dit de lui l'irritait : c'était afin de pouvoir constater un jour qu'il n'avait pas tenu les pro-
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messes de ses premières années. On le trouvait étrange, et nul ne se plaignait plus de lui que lui-même. « J'aime le grand monde, disait-il, pour avoir le plaisir d'en penser du mal à part moi et de faire delà vanité et du dédain dans un coin. » Use sentait toutes les hardiesses et toutes les défaillances, tous les orgueils et toutes les timidités, c'est-à-dire toutes les impuissances. A la fois entier et mobile, il s'éprenait de tout et ne se tenait à rien. Ah! certes ce n'est pas lui qui aurait demandé à naître au temps où Ton trouvait son chemin tout tracé devant soi! Mais il n'avait pas de volonté, et il attendait cpie le hasard lui en fit une.
Mme de Rémusat qui provoquait ses confidences, leur faisait accueil, suivant les circonstances, avec une sûreté de tact et une variété de ressources inépuisables. Klle se bornait le plus souvent à prendre les choses gaîment : « Vous êtes, mon (ils, un drôle de corps avec tout le mélange qui est dans votre tète. Vous vous amusez, je crois, à mes dépens, vous vous jouez de ma faiblesse, en disant des choses qui me fcmt trembler. » Mais elle savait bien que ce n'était pas avec un sourire qu'elle lui rendrait l'équilibre. Le malheur de (Charles était d'être toujours tendu; elle le rappelait à ses dixhuit ans. 11 faisait trop de cas de l'esprit. Pas plus que lui, elle n'aimait les banalités et les comment vous portez-vous des salons. Mais il pouvait bien, comme tout le monde, courir le ris(pie de dire une sottise ou tout au moins laisser tomber quehpie chose qui ne fût pas absolumoiit remarquable. « Savez-vous que vous
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m'avez donné une furieuse envie d'écrire à Guizot pour lui demander de vous enjoindre d'être quelquefois un peu commun et un peu béte?... » Elle le suppliait de se distraire, de lui conserver son aimable fils, tel que la nature et elle l'avaient fait. « Ah! s'il l'avait vue, hier, chez Mme Labriche, tandis qu'il était en scène, et que tout le salon battait des mains, comme elle était Hère, comme elle se tenait droite ! » Elle lui faisait faire par Mme de Sévigné les compliments les plus délicats. « Oui, je dirai coujme mon amie à sa fille : Vous avez de l'étoffe pour tout; je vous embrasse, je vous bénis et je vous remercie d'être votre mère. Voilà une phrase qui n'est pas régulière. Vous la redresserez en me répondant. »
Si confiant qu'il se montrât, elle voudrait lui voir encore plus d'effusion. « Les gens froids et fermés ont bien cet avantage que leurs épanchements inattendus causent une surprise qui leur donne un charme particuliei*. Mais pourquoi toujours fuir en diable ce qu'il appelle le remplissage et ne jamais s'amuser ou l'amuser à dire qu'il l'aime? On arrive à attendrir son cœur, comme à assouplir son esprit, et un peu de coquetterie dans la sensibilité ne messied pas. » Cela lui servira avec d'autres qu'avec sa mère. Il a naturellement de la grâce : c'est Mathieu de Montmorency qui Fa dit « Qu'il en enduise ses gestes, son maintien, ses conversations, un peu même ses opinions. Montaigne aurait écrit : Faites-en comme la garde avancée de tous vos discours. Eùt-il cent fois raison, la raison, la droiture, la véri-
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lahlc élévation de sentiments n'ont pas besoin, pour se faire entendre, de toute cette artillerie dont il arme son langage et son geste. » Charles, qui a Toreille délicate, se plaint que sa mère le trouve lourd. A-t-elle dit lourd? Dogmatique, à la bonne heure. Au début de la \'w, toutes les pensées sont des découvertes; elles devancent Texpérience, elles prennent la forme des résultats, on affirme : vienne l'expérience, elle mettra tout au point.
Elle distinguait d'ailleurs entre ceux à qui il avait affaire et ne lui donnait pas toujours tort. Que sa tante, Mme de Nansouty, irritât ses impatiences, cela se pouvait concevoir. Mme. de Nansouty et son entourage prenaient tout à rebours et ne cachaient pas leur peu de goût pour les idées libérales. Elle s'était attachée à FEmpire juste au moment où sa sœur s'en séparait. Elle restait engîigée dans le passé et se refusait à envisager l'avenir. Chaque fois qu'elle faisait le >oyage de Paris, Mme de Rémusat revenait attristée de voir son faubourg, le faubourg Saint-llonoré, où la vie était si brillante jadis, prendre de plus en plus les airs mesquins, bourgeois, maussades, du Marais. Elle ne demandait donc à Charles que des ménagements pour des affections ou des souvenirs que rien ne lui permetlait de sacrifier. Mais avec ses amis nouveaux, les amis de sa carrière, pourquoi se tenir sur le pied d'une réserve désobligeante? Et ici elle ne se bornait pas à des généralités banales. Pour l'engager, elle lui mettait en mains la clef de l'esprit et du caractère des gens, du
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cousin Pasquier, de Mole, du curé, comme elle appelait Talleyrand-, elle lui faisait entendre comment il faut parler, comment il faut se taire, l'habileté des approbations silencieuses, des regards attentifs et des sourires discrets, elle lui rédigeait des projets de lettres ou de petits billets réconciliateurs. C'est toute une école de diplomatie fine, qui, par la ferme précision du conseil et la souplesse caressante des insinuations, rappelle à la fois lord Chesterfield et Fénelon.
A certains moments elle haussait le ton, grondait la raison chagrine de Charles^ lui analysait tous les motifs qu'il avait d'être heureux, l'ingrat! De s'observer, de se chicaner, de se déprécier sans cesse est un tour d'esprit dangereux. On risque de se donner par orgueil et pour n'en avoir pas le démenti, les défauts qu'on a cru se découvrir. Enfin lorsqu'elle sentait son autorité insuffisante, elle passait la parole au père et laissait comprendre qu'elle ne faisait que tenir la plume. Elle voudrait qu'il eut été là, le cher enfant, derrière la porte, tandis qu'ils s'entretenaient ensemble de son avenir. Elle lui rappelait les principes dans lesquels ils l'avaient l'un et l'autre élevé et ce mot qu'elle avait tant de fois fait résonner à ses oreilles, comme une règle et un engagement d'honneur pour une âme bien née : « Quand on pense comme vous, quand on sent comme vous!... »
Il advint un jour que ses exhortations portèrent au delà de ce qu'elle souhaitait. De la réserve hautaine où il se retranchait, Charles, d'un bond, s'était lancé dans l'action. Une brochure politique parut sous son
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nom, qui mettait en cause le Ministère. 11 pressentait Forage; il avait voulu s'en donner l'émotion. Quelquesuns de ses nouveaux amis, les Doctrinaires, Guizot notamment, avaient applaudi; les plus anciens, parmi lesquelsPasquier, se montraient troublés. Mme deRémusat, bien qu'elle eût été avertie et connût le projet de l'article, n'était pas la moins émue : elle ne s'attendait pas à une publicité si éclatante. Était-ce à lui, à son Age, de faire la leçon à tout le monde? Avait-il pensé à son père, qu'une opposition ainsi déclarée pouvait compromettre? De même qu'elle l'avait fortifié contre l'abandon de soi-même et les coupables renoncements, elle s'attachait à le prémunir contre les étourdissements d'un succès de surprise. Autant elle était ingénieuse et empressée pour relever son courage, autant elle se montrait résolue et ferme pour abattre sa présomption. Elle était pix'te à se séparer de lui et à l'envoyer en Angleterre.
L'imprudence n'ayant pas eu les conséquences qu'on pouvait craindre et tournant même à l'honneur du jeune publiciste, elle s'était rassérénée. Elle n'entendait pas enchaîner son essor; elle ne voulait que le régler. Qu'il s'abstint pendant quelques années encore d'entrer dans les polémiques de la presse; qu'il se gardât des Guizot, « un ménage un peu imprimeur, Mme Guizot surtout » ; qu'il ne s'inféodât à aucun parti et conservât, en un mot, sa pleine indépendance pour un temps qui devait lui appartenir. Si une santé de plus en plus aflaiblic lui interdisait à elle-même toute pensée d'avenir, sa
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clairvoyance, plus aiguë que jamais, ne pouvait supporter qu'il gaspillât le sien. Finalement elle se laissait ramener h ses effusions de tendresse ; « car c'est toujours ce fils qui se trouve au bout de tout, au bout de ce qu'elle craint, de ce qu'elle espère, de ce qu'elle souhaite. » Elle l'aimait « jusqu'à en souffrir ».
Mme de Rémusat n'est pas la première mère qu'ait tentée ce rôle de direction. Mme de Lambert l'avait devancée, et les Avis à mon fils ont tous les mérites d'un substantiel et très agréable traité. La supériorité des lettres de Mme de Rémusat est précisément de n'avoir rien d'un traité, et d'exprimer au jour lé jour, sous l'impression des (circonstances, des sentiments éprouvés.
A cette raison émue Charles semblait opposer sou- . vent un peu de froideur. Au fond, il était d'autant plus touché qu'il savait combien était grande son action de retour sur sa mère. 11 n'avait pas encore vingt ans que Mme de Rénuisat lui demandait de bien mûrir ses opinions autant pour elle que pour lui-même. « En vérité, disait-elle, vous avez sur moi un pouvoir qui quelquefois m'effraye. » Cette influence n'avait fiiit que grandir. « Je vois par votre lunette.... Autrefois les peintres devenaient peintres par amour. Dites-moi ce que je suis devenue par amour maternel. » Elle s'épanouissait en lui.
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Charles maugréait en plaisantant contre Féducaticn qu'il avait reçue et il se félicitait de s'en être refait une autre lui-même. Tandis qu'il donnait à sa mère les inquiétudes, où, à la vérité, elle recueillait une si large part de jouissances, il poursuivait ses études personnelles. Les classes de l'Université impériale étaient, à son gré, trop littéraires : on apprenait l'histoire pour se parer l'imagination et la mémoire, non pour se former le jugement; la rhétorique n'était rien moins qu'un apprentissage de la vie. Il s'était porté vers les sciences. Si les mathématiques lui disaient peu, il faisait de la physique et de la chimie avec passion ; il avait le culte de Lavoisier; il était presque aussi assidu aux leçons de Thénard qu'au cours de Villemain. Mais la science, connue toutes les autres connaissances humaines, n'était pour lui que le point d'appui, le levier. C'est sur l'état politique et social de la France, dont ce temps était appelé à assurer les bases, que se portait tout l'effort de sa réflexion. Ni ses exaltations, ni ses découragements ne lui faisaient perdre de vue « le point précis et ferme qu'il s'agissait d'atteindre : l'organisation d'un monde nouveau ». Tel était l'objet de l'article qui avait fait tant de bruit. Il avait pu, dans divers entretiens, le commenter avec trop de chaleur et de raideur; mais sa pensée, sa vraie pensée, y était déposée.
« La jeunesse est née de la Révolution.... Elle s'est identifiée avec elle. Elle ne comprend, elle ne veut, elle ne sait qu'elle, je veux dire ses principes et ses
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résultats.. . L'avenir, quel qu'il soit, calme ou orageux, confirmera de plus en plus cette constitution des choses qu'elle a transportée de l'ordre intellectuel dans l'ordre social, et qui produit aujourd'hui ou produira infailliblement l'ordre politique qui convient à cet ordre
social »
Tel était le programme que Charles se traçait en 1818 et qu'il s'engageait à exécuter.
L'organisation politique, il la trouvait réalisée dans le gouvernement dont la Constitution anglaise fom'nissait le modèle. A la maxime développée par Fontanes : (c le premier besoin des peuples n'est pas la liberté, mais l'ordre, » il répondait : « l'ordre, sans la liberté, n'est qu'un esclavage qui va se perdre dans l'anarchie ». Nos institutions libérales jusqu'ici n'avaient été que passagères : le moment était venu « de les fixer, en les coulant en bronze ». On avait commencé un siècle trop tard à mettre les choses en harmonie avec les besoins; on avait attendu la marche des idées, alors qu'il aurait fallu la devancer; « et c'est ainsi qu'on avait vu, sous la Terreur, la cause des lumières et de l'humanité tomber dans les mains de ce qu'il y avait de moins humain et de moins éclairé. » 11 n'y avait plus de temps à perdre, et il ne s'agissait que d'emprunter à un grand peuple un système qui avait subi l'épreuve du temps.
11 résumait les principes de l'ordre social en ces trois mots, qu'on croirait écrits d'hier : justice, tolérance, liberté. Jamais peut-être Charles de Rémusat n'a
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poussé plus loin que dans ces pages de début la sagacité perçante, la hauteur et l'étendue des vues. Ajoutez, comme il disait à sa mère, la générosité. « N'est-ce pas une belle chose, en effet, que de voir réclamer la liberté par des hommes, non parce qu'elle leur est commode, mais parce qu'elle est juste, de voir demander la vérité par des gens qu'elle pourra gêner, la tolérance par des gens qui n'en ont pas besoin, la justice par des gens qui ont vécu du privilège? » C'est au nom de ces principes qu'il soutenait la liberté de conscience, la liberté de la presse, l'institution du jury. Les doctrinaires l'avaient laissé venir a à leur canapé ». Il frayait avec de Serre, Beugnot, Roycr-Collard, de Barante, Guizot, de Broglie. La solennité de leur métaphysique, la gravité de leur langage, leur belle lenuc n'étaient pas pour lui déplaire. Nuls n'apportaient d'ailleurs plus de verve, d'entrain, degaité communicative à leurs entretiens que ces maîtres de la science politique. Sa jeunesse s'y trouvait à l'aise; il ne les quittait jamais que « l'esprit en lumière, le cœur en joie ». Or leur façon de classer les hommes était fort simple. Ils les partageaient en deux catégories : ceux qui étaient de leur siècle et de leur pays et ceux qui n'en voulaient pas être, ceux qui comprenaient que, depuis la Révolution, il y avait dans le monde quelque chose de nouveau et ceux qui ne le comprenaient pas. « Ils demandaient de quelqu'un : A-t-il compris? comme on dit : Est-il riche? »
Mme de Rémusat avait compris. Il lui avait fallu un
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peu de temps et la secousse profonde des choses. Riche et aimable nature, qui s'était développée avec Tàge, toute en contrastes : ardente et contenue, passionnée et circonspecte, souple et ferme. Elle disait à son mari : « Je ne suis pas régulière comme toi ; je vais par bonds. Ceux qui me voient en passant trouvent que c'est bien. Ceux qui s'arrêtent un moment disent : Ah, ah! mais non, cela n'est pas si bien. Ceux qui regardent plus longtemps et mieux,... jusqu'au bout, sont contents. » Son cœur était toujours de la partie : elle sentait tout ce qu'elle pensait; elle sentait avant de penser; mais la raison, qui intervenait à son heure, n'y perdait point. Elle suivait ses élans, sans s'y laisser emporter : le but à atteindre marqué comme par intuition, son expérience déliée, adroite, y marchait avec prudence, sans rien hasarder ni compromettre, sans se priver des habiletés permises. Ses rêves — elle a rêvé toute sa vie — reposaient sur des calculs très positifs de bonheur pour son mari et pour son fils. Dans l'accident du lac du Bourget où elle faillit se noyer, au milieu de l'étrange désordre d'idées dont elle fait à M. de Rémusat la description plaisante à la fois et tragique, elle avait conservé toute la lucidité de son sang-froid; si c'eût été sa destinée, elle serait morte raisonnablement. Celte grâce dans la distinction morale était d'autant plus séduisante qu'elle se rehaussait des dons de l'esprit. A une sensibilité très féminine, Mme de Rémusat joignait une intelligence virile. Elle embrassait d'un clairet sur regard les vues généiales ; elle y portait autant de suite
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' ot de gravité qu'elle avait de vivacité prime-sautièrc à s'éprendre du détail. Elle abordait les idées de front, les discutait avec hardiesse et ne savait pas se réfugier dans les petits moyens, les ambages et les subterfuges derrière lesquels les femmes d'ordinaire cachent leur faiblesse et dérobent leur retraite. On comptait autour d'elle avec sa loyauté et sa vaillance, et ce n'est que par des argumentations de principes méthodiquement poursuivies que Charles l'avait convaincue.
En politique, elle vivait sur un fonds naturel de traditionnalisme. République ou Monarchie, c'était, pour Charles, une sottise de se chercher une préférence : <c l'important est de faire de la liberté et de l'égalité avec le gouvernement que l'on a. » Mme de Rémusat croyait que la monarchie convenait mieux aux grandes nations. Elle avouait même qu'instinctivement, « en sa qualité de femme sans doute », elle avait quelque goût pour le despotisme : elle aimait h sentir le pouvoir. « Seulement, qui voudra désormais bien servir les rois, disait-elle, fera bien de démontrer surtout qu'ils sont utiles : en les rattachant aux intérêts du droit pubHc, on leur donnera, en ce siècle, plus de force qu'en les faisant émaner du droit divin. » Dans son adhésion aux idées constitutionnelles préconisées par Charles, elle faisait ses réserves. Elle n'avait pas pour l'Angleterre et son gouvernement la même admiration que son fils. « Nous ne voyons que la face des institutions anglaises, et elle nous séduit; par derrière, nous n'y comprenons rien. Exemple : on dit qu'il font que les anciens
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seigneurs soient maires de leur village, et voyez ce qui arrive chez nous : ce sont leurs concierges qui administrent nos pauvres communes. » Ces entraînements de pure imitation inquiétaient son esprit pratique et son bon sens. Elle avait relu, à la prière de son fils, l'histoire d'Angleterre, elle l'avait raisonnée, et voici quelles conclusions elle en tirait pour la France.
La France, d'une superficie plus étendue que l'Angleterre, a besoin d'un pouvoir souverain qui la gouverne et l'administre. Elle n'a pas de classe indépendante et riche, forte par elle-même et capable de servir à l'égard du pouvoir d'intermédiaire actif et utile. Elle est entourée de voisins qui l'obligent à entretenir une armée, laquelle donne à l'autorité royale une force prépondérante. Un gouvernement représentatif, oui. Une assemblée qui vote l'impôt, soit. Mais, pour tout le reste, l'assimilation avec l'Angleterre n'est pas souhaitable, ni même possible. Mme de Rémusat entendait ne se point payer des mots courants, non plus que de la métaphysique des initiés, lui fût-elle expliquée par Charles. Elle n'admettait, comme base de raisonnement, que les laits constatés par l'histoire : hors de là, elle ne voyait rien de solide. Trop de rhétorique à la Chambre; elle aimait l'éloquence, mais on ne fonde pas avec des discours. Elle ne pouvait supporter, « ni les badauds de libéralité qui se laissent tromper aux apparences, ni les raisonneurs subtils qu'enivrent les formules. » Elle sup. pliait les doctrinaires de parler moins haut, de compter avec les eflarouchements et les cerveaux épais, de sacri-
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fier aux grâces. « A Roubaix, où elle venait d'admirer une industrie merveilleusement florissante, la doctrine pénétrerait-elle avant la troisième génération? »
C'est surtout au sujet des institutions sociales qu'elle se tenait en garde. Très attachée au principe de la tolérance religieuse, elle craindrait d'en voir sortir, si on ne laisse la religion elle-même faire contrepoids, une indifférence mortelle à la moralité publique. Convaincue que le temps des dédains était passé, passé le temps où les Parlements assuraient la tranquillité de l'État en arrêtant un libelle, et qu'un gouvernement libéral ne peut vivre « dans le clair-obscur », elle consentait à <c avaler la liberté de la presse comme un émétlque inévitable et salutaire », mais sous la condition que le législateur réprimât les abus de la plume et l'injure. Ainsi pour le jury, ainsi pour l'organisation de la magistrature, pour toutes les réformes que l'on discutait. Elle demandait qu'on ne s'enivrât pas des idées pures et qu'on se préoccupât des passions humaines, lesquelles peuvent tout corrompre et faire dégénérer. Ses garanties prises, elle était prête à marcher avec la Révolution et pour la Révolution. Elle se faisait gloire de n'avoir jamais connu d'autre sentiment. « Je disais dernièrement a votre tante, Mme de Nansouty : ce qui fait qu'on supportait le despotisme de Bonaparte, outre qu'il était consolidé par ses victoires, c'est que le nez de la Révolution se laissait deviner sous le manteau impérial. Votre tante n'aura pas fait attention à cette phrase. Moi, je l'aime, et je la trouve pleine de sens,
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et je vous la répète, pour qu'elle ne soit pas perdue. Voyez la \anité! Enfin la Révolution est forte, très forte. Et moi aussi, je suis d'avis qu'on la comprime dans ses excès ; mais pour y parvenir, il faut la légitimer dans ses libertés. Voilà mon mot, comme disait Figaro,.., Je vois clairement, toute petite femme que je suis. » Sur la nécessité d'établir l'égalité pour combattre le nivellement — de substituer à l'aristocratie de la naissance l'aristocratie du mérite personnel et d'intéresser celte élite au développement de la ricliesse matérielle et à la diffusion de l'activité intellectuelle, — de créer un esprit public et d'élever des citoyens, elle était arrivée à une entière communion de pensée avec son fils ; elle partageait ses ardeurs. Elle ne se refusait pas à bonorer le passé et elle ne demandait pas mieux que de reconnaître que M. de Montlosier, hors son califourchon sur la noblesse, raisonnait juste sur beaucoup de points; mais elle le trouvait trop épris des grands barons. Si le vieil édifice était tombé, c'est qu'il était miné à fond, et on ne refait pas un monument neuf avec des marbres brisés. Ce qu'elle était tentée de reprocher à Mole, c'était de ne point assez tendre à l'action. « La main me démange de le lui dire : il y a des entreprises qu'il serait bon de confier aux femmes. » Elle confessait sans peine, elle proclamait môme, qu'en ces temps difficiles, la prudence et la modération faisaient partie du courage, qu'on devait, l'idéal placé aussi haut que Ton voudra, chercher le possible, ({ue personne n'avait le droit de s'attribuer le
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monopole exclusif (le la vérité et du bon sens. Mais elle avait pour maxime aussi que les choses sont plus fortes que les hommes, que, s'il est sage de marcher pas à pas, il faut marcher toujours et qu'on va loin, en ne précipitant rien, quand on sait où l'on va.
Pour cet avenir qu'elle ne comptait plus voir, mais qu'elle appelait de tout son cœur de femme, de mère et de française, elle voulait qu'on ne se laissât pas attarder, et elle demandait qu'on s'y dirigeât la main dans la main. « Avouons-le avec douleur, en France, depuis (juelques années, par la plus triste aberration de notre nature, il semble (pie nous nous soyons fait un droit de professer la haine. Nous y avons excité les hommes, nous femmes, à peu près comme autrefois les femmes imposaient aux hommes les duels dont le danger ne les atteignait point. » Je hais la haine, répétait-elle comme autrefois à Toulouse. C'est du sentiment d'une générosité réciproque et d'une mutuelle confiance (pi'ellc attendait le succès des idées éclairées. M. de Rémusat avait servi avec une conviction rédécbie hi politique mesurée du duc de Richelieu, de M. Decazes, de M. de Serre et de M. Laine. Mais elle savait bien que le jour de l'union n'était pas encore venu. Elle avait le clair pressentiment de la crise prochaine où devait succomber le Ministère libéral: elle voyait venir M. de Villèle et avec lui la réaction, dont, depuis deux ans, avec une habileté tour à tour cauteleuse ou violente, il conduisait le chœur, et elle s'était préparée avec son mari à la retraite. Elle était à Paris le jour où parut
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rOrdonnance qui nommait le cabinet du 15 décembre 1821. Se penchant sur le lit de repos où elle était étendue mourante, elle dit à son fils avec un demisourire ; « J'espère que tu as écrit à ton père de graisser ses bottes. » Ce fut presque son dernier mot /la nuit suivante, elle expirait. Ce ne fut pas son dernier sentiment. Si le lendemain lui apparaissait plein de trouble, s'on regard portait au delà, et, tandis qu'elle voyait la vie lui échapper, elle aimait à se rappeler les mots de ses meilleurs jours : « J'aime la politique consolante. J'ai envie d'espérer beaucoup de choses. »
Que l'on parcoure la Correspondance des dernières années, on rencontrera sous sa plume l'indication de presque tous les problèmes politiques et sociaux qui ont défrayé les discussions du dernier siècle : adjonction des capacités, suffrage universel, amélioration des conditions morales et matérielles du sort du plus grand nombre, instruction obligatoire, association du patron et de l'ouvrier, du propriétaire et du fermier, solidarité. Elle a déjà le vocabulaire de la France moderne. Elle en avait l'àme. « Ma mère, lui écrivait Charles, à nous deux, nous ferions une politique excellente. J'en serais le théoricien ; votre activité, votre souplesse, votre sûreté de main féminine en assurerait la mise en œuvre. »
C'est ce fond de sagesse aimable, de délicatesse et de force, que Mme de Rémusat allait appliquer à ï Essai
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sur V éducation des femmes. Elle avait trente-neuf ans, quand .elle l'entreprit. Elle était en possession de toutes les ressources de son intelligence et de toutes les richesses de son cœur. Du jour où elle conçut l'idée du livre, elle était prête à l'écrire: elle l'avait vécu. Quand on ouvre les premières pages de VEssaiy on éprouve l'impression d'une œuvre qui s'achève, plutôt que celle d'une œuvre qui commence. L'auteur nous jatte dès Fahord et nous entraîne dans le courant de ses idées, si bien qu'il semble que depuis longtemps nous en suivions le mouvement. C'est par la psychologie de l'enfant que commencent d'ordinaire les traités d'éducation, et ils nous font traverser les phases successives de son développement, du premier âge à Tadolescence, s'acheniinant vers la maturité qu'ils préparent. Mme de Rémusat va droit au résultat qu'elle se propose. Elle prend le sujet de haut, l'attaque avec fermeté, et, dès le début, aboutit à deux déclarations qui ont la vigueur concentrée et l'émotion généreuse d'une double conclusion. Voici le résumé de la première. — On a beaucoup écrit sur les femmes, on les a tour à tour rabaissées et exaltées, traitées en idole ou en jouet; on veut aujourd'hui les connaître. 11 n'existe plus deux vérités : l'une pour le monde, la conversation et les livres, l'autre ppur la conduite, la conscience et le chez soi. L'homme a renoncé à se supposer; il s'observe. Une femme no* pourrait-elle, à cet exemple, établir ce qu'est la femme et ce qu'elle doit devenir? J.-J. Rousseau s'est cru autorisé à deshériter les femmes de toute action dans la
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vie. 11 admire leur art de plaire et leur manège; il y réduit tout leur mérite. Assurément la femme n'est point faite pour gouverner l'Etat, non plus que pour donner le branle à la société. La suite et la profondeur dans les idées lui manquent. Deviner lui va mieux qu'observer. Elle a des réflexions justes et lumineuses, des vues fines et vraies, mais point de méthode. L'action la déconcerte. Elle est inférieure, en un mot. Sa destinée l'appelle à être deux. Son rôle est de concou/ir au bonheur d'un autre, dont dépend le sien propre. Mais à moins de prétendre qu'elle n'a ni raison, ni volonté, c'est-à-dire « à moins de lui refuser la nature humaine », y a-t-il un motif de la traiter autrement que l'homme, de lui dénaturer la vérité sous la forme d'un préjugé, le devoir sous l'apparence d'une superstition? Elle a droit au devoir, droit à la vérité, puisqu'elle est capable de l'une et de l'autre; elle a donc droit à l'éducation.
Or quel doit être aujourd'hui l'objet de l'éducation des femmes?
Nul ne conteste qu'après « le grand signal de la Révolution », il ne s'agit plus seulement d'élever un homme pour l'état qu'il est appelé à remplir dans la société. Il faut fonner des citoyens. « ...Enfants d'une patrie commune, membres d'une commune société, des devoirs réciproques nous lient,... d'autant plus impérieusement que les gouvernements sont moins absolus.... Et c'est pourquoi les principes d'une morale publique doivent s'unir, dans l'éducation des honnnes.
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aux principes de la morale individuelle On doit
regarder la qualité de <îitoyen comme le vrai mobile de Texislence sociale de l'homme. » La femme aussi a des devoirs, issus de la même origine. Affranchie par le christianisme, associée par la chevalerie à toutes les œuvres d'humanité, c'est elle qui a donné de la générosité à la victoire, du repentir à l'injustice, de la délicatesse à l'honneur. Le malheur est que son action, mal appliquée, a parfois faussé sa fonction propre, et qu'à certaines époques, par son influence funeste, « les affaires publiques ont été traitées comme des affaires de ménage ». Replacée au rang digne de sa nature et maintenue dans le rôle conforme à sa destinée, elle retrouvera son influence légitime et régulière. « L'homme doit être élevé pour les institutions de son pays, la femme pour l'homme, tel que ces institutions l'ont fait. Etre épouse et mère de citoyens, voilà son état et sa dignité. »
Pour éclairer ces deux déclarations de principes, MmedeRémusat invoque quelques considérations tirées de rhistoire. C'est au dix-septième siècle qu'elle rattache sa revue rétrospective, à l'esprit de société créé par l'hôtel de Rambouillet. L'éducation des femmes, sous Louis XIV, était étendue et soHde ; le sentiment religieux la soutenait. Mais la famille n'existait point. Mme de Sévigné blâmait l'usage qui faisait élever les filles dans les couvents, les mariages où les rapports des rangs étaient seuls consultés, et « ces démonstrations, plus guindées que respectueuses, qui, se plaçant
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toujours entre les parents et les enfants, comprimaient ou faisaient grimacer la nature ». L'éducation du grand siècle manquait d'ailleurs de philosophie : elle n'était point pénétrée du sentiment de la fraternité humaine ; les caractères n'étaient pas à la hauteur des esprits. Ainsi s'était préparée la décadence. La majesté du grand Roi avait fini par ennuyer; la licence en profita pour secouer à la fois tous les liens. On n'ignorait point le prix que Louis XIV attachait à la morale, tout en l'offensant; Louis XV sourit à la corruption. Tout conspirait contre les femmes. Des romans licencieux échauffaient leur imagination et énervaient leur cœur : « il leur fallait enlendre discuter jusqu'à la réalité du devoir, jusqu'à l'existence de Dieu; la foi au doute s'imposait comme un dogme ». On s'acheminait vers rinéluctable leçon. La leçon elle-même ne fut pas comprise. « On ne vit d'abord dans la Révolution qu'une occasion de causeï' : pourquoi ne pas conserver ce qu'il était si amusant de blâmer, plutôt que de fonder ce qu'il serait si difficile peut-être de défendre?... » Mais, « dès que le peuple eut entendu, il se leva pour agir; son langage à lui, c'est la révolte, sa critique, la destruction ». Réveillées de leur sonnneil, les femmes déployèrent des vertus dont on ne les eût pas crues capables. Ce n'était pas la dernière épreuve. La Terreur passée, pour détourner de pénibles souvenirs, on courut follement au plaisir; aussi bien la société cherchait encore ses voies : c'est le moment où le roman, envahissant la littérature, détournait les esprits de la
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vie réelle ; et la France eût été de nouveau peut-être, par abandon de soi-même, entraînée à sa perte. L'Empire et la guerre qu'il déchaîna remirent les âmes en haleine, mais en les courbant sous le joug. Après quinze ans d'oppression, elles se relevèrent, a La plainte des épouses et des mères fut le premier cri de la renaissance et de la liberté. » Et c'est cet affranchissement, qui, modifiant à fond les conditions générales de la vie publique, a créé pour les femmes des devoirs nouveaux.
Mme de Rémusat définit ces devoirs avec une précision élevée; elle en dresse, pour ainsi dire, la charte. V Essai n'eût-il pas sa date, la langue dans laquelle il est écrit, les comparaisons dont il s'éclaire, permettraient de la fixer. C'est presque une page de l'histoire des origines du gouvernement constitutionnel en France. Son premier objet est de mettre la femme en garde contre les usurpations. « Elles ne sont honorables, ni pour qui les tente, ni pour qui les supporte. Les droits n'ont pas de plus dangereux ennemis que les prétentions ; la légitimité est la base du repos des ménages, comme des Etats. » Epouse citoyenne, la femme, dans le ménage, n'a qu'un droit de conseil. Mais, pour être limitée et discrète, son intervention n'est pas moins efficace. Il ne suffit pas que la femme plaise à son mari, suivant la doctrine abâtardie de Rousseau; il faut qu'elle le serve. « Supposons la vie politique une grande partie de jeu, dont le gain serait employé pour l'utilité du plus grand nonibre : eh bien,
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la femme n'y devrait jamais tenir les cartes : sa place serait auprès du joueur, pour l'avertir, pour lui montrer une chance imprévue et partager son succès, pour le consoler surtout, si la fortune lui manquait.... Sans paraître, d'elle à lui, la femme peut avoir un avis sur l'opinion de son mari, s'il est membre d'une assemblée, sur son livre, s'il est écrivain, sur son vote, s'il n'est qu'un simple citoyen ; elle doit entrer dans ses projets, relativement aux progrès de la science, de l'art ou du métier qu'il exerce. Son affectueuse approbation affaiblira l'impression des jugements légers ou sévères, et devancera quelquefois aussi par l'enthousiasme cette estime nécessaire que le plus juste n'obtient jamais des hommes, aussitôt qu'il l'a méritée. » Mère citoyenne, la femme exerce une action plus directe. C'est à elle qu'il appartient de veiller sur le berceau de son fils, de semer djins l'àme de l'enfant le germe des sentiments et des opinions dont un père éclairé lui destine l'héritage. Hors de la famille enfin, la femme a des devoirs publics à remplir. La bienfaisance, dont Texercice lui appartient en propre, l'éducation morale et religieuse des pauvres sont le champ naturellement ouvert à son activité. Si Paris même lui offre, à cet égard, matière à se déployer, combien davantage la province peut-elle apporter d'intérêt à sa vie! Le temps est proche, « où toutes les supériorités ne viendront plus se concentrer dans la capitale, où les Parisiens se souviendront qu'il y a une France, où les faveurs, les grâces, les emplois cesseront d'être la visée unique
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dt's parasites assiégeant le souverain ». On comprendra « qu'un homme, s'il est capable d'un travail, est de quelque chose dans son pays, qu'il contribue à la prospérité de l'association par les bénéfices qu'il en recueille ainsi que par les charges qu'il en supporte ; et sa compagne aura toujours auprès de lui des obligations graves ou touchantes ». Mme de Maintenon, lorsqu'elle cherchait à détourner ses filles du mariage, leur faisait de l'existence des petits nobliaux, qui serait leur partage., le plus décourageant tableau: la gcne et l'ennui, tel en était le fond inévitables Mme de Rémusa t, qui a compris et qui pressent toutes les formes de l'activité moderne, convie la femme à cette vie de province, et, par 4a portée sociale des intérêts qu'elle y attache, elle en humanise, elle en élève l'attrait.
Telle étant la fonction de la femme dans la famille et dans la société, comment doit-elle y être préparée? Par l'exercice de la liberté. Dans la famille aujourd'hui, les jeunes filles c< sont soumises à un système de volontés manifestées avec douceur sans doute, mais tout à la fois despotiques et superficielles » . L'incapacité de se conduire en est le résultat. On ne leur fait connaître le monde que par ses plaisirs, à moins qu'on ne le leur cache. De douze à dix-huit ans, elles se ressemblent toutes. « Elevées dans la même nullité, la seule chose qu'on exige d'elles, c'est qu'elles ne découvrent que les qualités absolument nécessaires à cet éloge banal qu'on fait de celles qu'il faut établir. » C'est ainsi qu'on les jette <ic dans les fausses libertés » du mariage : elles
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triomphent de leur émancipation, au moment où elles contractent le plus sérieux des engagements. A cet éttit d'inconscience, effet du manque d'éducation, Mme de Rémusat oppose l'état d'activité morale, produit de l'éducation. Créature raisonnable et libre, la femme doit être façonnée par la raison à l'apprentissage de la liberté. Si cet apprentissage asesrisques, il a ses vertus aussi. Seul il met la créature humaine en possession de sa conscience. Issue de la réflexion, l'idée du devoir ne s'éveille pas avec la vie. La mère peut cependant en préoccuper de bonne heure l'esprit de l'enfant, lui faire entendre que l'homme est sur cette terre pour faire quelque chose et que ce quelque chose est le bien; lui montrer le bien, non sous forme de précepte, mais en action : par exemple, si, malade, elle lui donne quelques soins, chercher moins à exciter sa reconnaissance, qu'à l'émouvoir de l'idée des obligations que les parents ont envers leurs enfants. Sacrifice plus nécessaire encore : la mère ne doit pas craindre de laisser entrevoir à sa fille qu'elle a, elle aussi, un choix à faire entre le bien et le mal. Habilement ménagés, ses aveux ne nuiront pas à son autorité. « Tout pouvoir gagne à confesser sa faiblesse plutôt qu'à s'en laisser surprendre le secret. » Ainsi l'enfant s'élèvera peu à peu de luimême à l'intelligence du devoir. Ce qui importe, c'est de lui faire concevoir, dans la mesure que comportent ses facultés, que le bien et le mal sont choses « du dedans », que la moralité est attachée au mobile de l'acte beaucoup plus qu'à Tacte lui-même, que la liberté enfin
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consiste dans la force de vouloir ou de ne vouloir pas, réglée par la raison.
On objectera que cette éducation va contre la destinée des femmes. N'y a-t-il pas contradiction à préparer par l\^xercice de la liberté la vie de dépendance relative à la(|uelle elles sont vouées? Supérieures à ce qu'elles ont été jusqu'ici et exposées à trouver les hommes tels ([u'ils sont encore, s'accommoderont-cUes d'une inégalité injustifiée? Le développement de leur intelligence n'aura-t-il pas pour effet de les rendre plus malheureuses, si elles se trouvant unies à des hommes médiocres? Qu'adviendra- t-il enfin de cette seconde éducation, la véritable, celle que le mari donne à sa femme, qui i( la refaçonne », et qui nécessite d'ordinaire une autre soumission que celle de la raison? — A ces observations, Mme de Rémusat répond: 1" Le mariage n'est point une association de liberté; tout engagement a ses obligations ; le mari est forcé lui-même d'en accepter sa part. Une fdle bien élevée saura à l'avance à quoi elle renonce et ce qu'elle acquiert par le mariage. La soumission raisonnée est la plus sûre en môme temps que la plus honorable. 2" Du jour où les femmes seront améliorées, les hommes s'amélioreront d'autant; on n'a pas dit que l'éducation des femmes fût seule à refaire. Les nouvelles institutions publiques tourneront au profit des vertus privées. Si une femme éclairée sait mieux par où elle mérite, elle saura mieux aussi ce qui lui manque ; et les femmes étant toujours disposées à se faire de leurs avantages un droit, ne gagnerons-
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nous pas à ce qu'elles tirent leurs prétentions de leurs vertus plutôt que de leurs travers? 5^ Le développement de l'éducation des femmes ne doit pas avoir pour résultat « de leur faire accumuler ces trésors de science qui pourraient effaroucher justement un bonhomme de mari ». « Porter leur nature à son plus haut degré de perfection, suivant la définition empruntée par Miss Ilamilton à Dugald-Stewart, c'est simplement donner à leurs facultés l'étendue dont elles sont susceptibles, dans les choses qui sont de leur métier ». Des leçons choisies et raîsonnées, le sentiment bien entretenu du devoir pratique, joint à l'idée religieuse, les garantiront des connaissances ambitieuses et du savoir qui égare. 4** Quant à la seconde éducation, l'éducation du mari, est-il sage d'y faire fond si absolument? Dans les premières années du mariage, le mari n'a ni le goût ni la puissance de l'entreprendre; plus tard, il trouve une volonté en garde : la femme a observé, de son côté, pénétré, deviné. Si la raison n'a pris les devants, les obstacles se dressent. La meilleure condition pour tout prévoir peut-elle consister à ne rien préparer?
On objecte encore contre les femmes la nature môme des femmes. Oui, il est vrai qu'elles sont mobiles, impatientes, ardentes, excessives; il leur faut l'émotion pour agir, et l'émotion, qui seule les conduit, les entraîne ; mais, par l'exercice trop développé du raisonnement, ne court-on pas le risque d'éteindre leur imagination, d'énerver leur sensibilité, de dessécher leur cœur, en un mot de les dépouiller de leur charme et de
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les faire à la fois moins sages et moins aimées? — Mme de Rémusat ne le croit pas. Elle considère que ce qu'on appelle le premier mouvement et le mouvement délibéré sont également conformes à la nature humaine et que tour à tour la vie les sollicite l'un et l'autre. Elle ajoute que l'homme, comme la femme, est soumis à cette double loi. « Sans réponse aux questions soudaines, sans expédient pour les difficultés inopinées, l'homme laisserait s'échapper toutes les occasions, s'aggraver tous les périls, se consommer toutes les fautes. » Elle reconnaît que, plus souvent que chez l'homme et trop souvent, le mouvement indélibéré prévaut chez la femme, que l'instinct irraisonné l'emporte ; mais n'est-ce pas précisément à l'éducation qu'il appartient de rétablir l'équilibre? Tache délicate sans doute, qui demande beaucoup de tact, et dont l'importance s'accroît en raison même de sa délicatesse ! Aussi bien la vie se charge-t-elle de prélever chaque jour davantage sur ce fonds d'ingénuité, qui, après un certain temps, ne se renouvelle plus, et de faire à la froide raison sa part inévitable. Il faut donc laisser à la spontanéité de la femme ses élans, sa fraîcheur et sa grâce. Pour aider au travail de l'expérience, il suffira d'éveiller en elle, dès qu'il sera possible, le goiit de la réflexion, de l'accoutumer à se consulter avant d'agir, de l'exercer à ne céder qu'aux entraînements approuvés par la raison.
Avant de clore ces observations générales, Mme de Rémusat envisage, après les devoirs de la vie sociale, c'est-à-dire ceux que crée l'état particulier de la civili-
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sation moderne, les devoirs communs qui dérivent de la vie humaine elle-même, et elle s'attache à montrer comment ces doubles obligations s'éclairent les unes les autres et se soutiennent. Les institutions sociales destinent les femmes aux trois états de fille, d'épouse et de mère; la loi de la nature partage leur existence en deux périodes très différentes et très inégales : la jeunesse et la vieillesse. La vieillesse arrive tard pour les hommes, ne les dépouille que lentement, les touche à peine le plus souvent dans leurs intérêts et dans leurs plaisirs. La jeunesse des femmes est courte, leur déchéance rapide. C'est pourquoi il faut les munir de bonne heure des idées sérieuses qui leur rendent la surprise moins pénible, l'abdication moins dure. Non pas qu'il puisse être question d'attrister les jouissances « de la jeune saison » par la vision prématurée des pertes inévitables. Loin de là, le devoir pour la mère est de respecter ces printanières journées de bonheur, bien plus de les vivre avec sa fille. Mais c'est son devoir aussi de ne pas la laisser s'enivrer du présent, dans l'ignorance et la fausse sécurité du lendemain. « Nourrir les réflexions qui permettent d'enchaîner sans secousse les différents Ages de la vie », voilà ce que veut la sagesse. Il n'est pas d'avantages physiques que le temps n'altère et qu'il ne soit nécessaire de se préparer à perdre. Il n'en est point surtout dont on ne puisse moraliser la jouissance, en la faisant tourner au profit de la vertu, de façon à en rendre la disparition moins sensible.
Pour mieux marquer sa pensée, Mme de Rémusat
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s'attaque à la beauté, et elle montre avec délicatesse quel parti d'éducation une mère doit en tirer. Le moyen n'est pas d'user de dissimulation ou de ruse. « Prétendre cacher à une belle fille la destinée qui l'attend serait vouloir élever un prince, en lui faisant ignorer qu'il régnera» : rien de plus gauche, ni de plus pervertissant que ces leçons de modestie jouée. En thèse générale, une mère fera toujours bien d'apprendre ellemême à ses enfants ce qu'ils ne manqueront pas de savoir par les autres. Or ne peut-on d'abord convenir simplement, comme tout le monde, de la beauté d'une fille, ainsi qu'on convient de sa santé ; puis, l'aveu étant naturellement pris pour un éloge, mêler à l'éloge une observation plus sérieuse, en faisant remarquer à la petite que la beauté qui lui a valu ce compliment ne l'empêchera point, si elle ne fait pas bien, d'être mise en pénitence et de s'aller coucher mécontente de soi. Le moment arrivera ensuite de signaler le danger des succès de la beauté, les rivalités qu'ils excitent, les pièges qu'ils tendent, le mal qu'ils causent; « et alors peu à peu naîtra, de soi-même, ou grâce à un heureux alliage de compliments et de conseils, l'idée de séduire pour le compte de la vertu. » Naissance, beauté, fortune, bonheur, autant de circonstances qui créent des responsabilités et des devoirs. Sagement entretenues dans ces pensées d'humanité générale en même temps qu'intéressées à l'activité sociale de leur milieu, les femmes s'achemineront vers la vieillesse, sans en redouter les mécomptes, sans en sentir le poids. Jadis,
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dit-on, après une vie brillante, elles prenaient leur place de repos dans le monde, à peu près comme on voit une maîtresse de maison s'établir au coin de la cheminée de son salon. « La jeunesse venait vivre sous leurs yeux, consulter leur expérience sur les choses de goût, et la perte des moyens de plaire se trouvait consolée par le plaisir de la domination.... Tout cela ressemblait à la morale, mais n'était pas la morale.... Lorsque de pareils soins sont remplis dans une simple intention de bonne grâce et de savoir-vivre, quand ils résultent d'une convention superficielle, quand ils ont pour objet de demander aux autres l'occasion de penser et pour conséquence d'empêcher de la tirer de soi, ils ne valent pas les efforts qu'ils coûtent, et la satisfaction qu'ils laissent est vaine. La seule chose qui ne trompe point, c'est le sentiment du devoir perpétué par l'idée de demeurer utile, c'est ce reste de mission qu'il faut exploiter jusqu'au dernier jour; car il renferme aussi l'obligation de bien mourir. »
Mme de Rémusat termine sur cette vue grave et reposée la première partie de son Essai, celle où elle a rassemblé ses principes. Elle aborde alors plus particulièrement les questions d'application, sans toutefois s'engager dans le détail que ne comportait pas son dessein.
Elle s'arrête d'abord un moment sur les soins à donner à la première enfance, et aussitôt elle se heurte, d'une part aux préjugés de la coutume, d'autre part aux exagérations du sentiment. Peut-elle espérer d'être entendue de ces jeunes femmes, élevées selon le monde.
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« qui ne les croit naturelles, que lorsqu'elles sont évaporées, ou raisonnables, que lorsqu'elles sont rusées? » Elle n'est pas sans inquiétude à ce sujet. La faute est de marier les filles trop tôt, et avant de les avoir éclairées sur leurs devoirs de mère. Vingt-cinq ans est l'âge que la nature indique pour le mariage ; au moins ne devraiton jamais devancer la vingtième année. Dans son ignorance, la jeune femme est exposée à s'en remettre aux courants d'une opinion le plus souvent irréfléchie. Rousseau a replacé l'enfant dans les bras de sa mère en lui imposant l'obligation de le nourrir, et c'est son honneur d'avoir rendu leur prestige aux lois de la nature. Mais est-il sage que systématiquement une femme délicate appauvrisse une constitution déjà affaiblie pour donner à la jeune créature un tempérament débile? Rousseau a ramené avec raison la mère auprès du berceau de l'enfant, et cela encore est un bonheur pour elle. Mais est-ce à dire qu'elle doive s'y tenir tellement enchaînée que le repos de l'enfant en soit troublé? et « qu'est-ce que tout ce luxe de folbalas et de dentelles qui décore aujourd'hui le ménage du nouveau-né? » Mme de Rénmsat proteste contre ces entraînements de la mode. Elle approuve, au contraire, que l'enfant reçoive de la mère les soins physiques qui lui sont nécessaires : au fond du cœur de toute femme, il y a une vocation de sœur grise. Elle l'invite à s'éclairer des entretiens d'un médecin, bien loin de les lui interdire, suivant la coutume : un médecin devrait toujours avoir sa place dans l'intérieur d'un ménage. Mais, pour être bienfaisante.
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cette sollicitude doit être maintenue dans les limites de la raison. Il ne s'agit pas seulement d'aimer : cela, en vérité, serait trop facile. Toutes les affections doivent être réglées. « On ne demande pas des mères Spartiates; on voudrait des mères chrétiennes, qui sachent réfléchir dans l'inquiétude, comme dans la joie. » Ce sang-froid n'est pas seulement le moyen pour la femme de donner confiance au compagnon de son existence. Ainsi qu'en tout le reste, il faut ici se prémunir contre l'entraînement d'un bon sentiment. « Cela seul est bien fait, qui est fait raisonnablement. Les préjugés fpii exagèrent les obligations de la vie doivent être évités à l'égal de ceux qui tendent à les atténuer. »
Plus important encore est le parti qu'il y a lieu de prendre sur la direction morale. C'est dans la conscience éclairée, nous le savons, que Mme de Rémusat cherche son point d'appui. Mais si bien élever signifie faire contracter l'habitude et le goût des volontés vertueuses, sous quelle forme et dans quelle mesure cette définition est-elle applicable à l'enfant? Convient-il de lui dicter le formulaire de ses devoirs? Est-il possible de le mettre en état de discerner le bien? A la vérité, dans la pratique, les deux méthodes, celle de la liberté et celle de l'autorité ont de perpétuels contacts et se font de mutuels emprunts : quoi qu'on dise ou qu'on écrive, les parents continueront, non sans raison, à les mêler l'une à l'autre. Mais les systèmes, en tant que systèmes, sont opposés : il faut choisir. Mme de Genlis croit couper court à toutes les difficultés en proposant
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de donner 5 l'enfant pour lumière cette règle unique : Dieu le commande, Dieu le veut! Mais Dieu n'a pas défendu aux hommes de chercher les motifs de ses desseins sur eux; et en appeler à Dieu pour des choses insignifiantes, c'est risquer de jeter les fondements de l'incrédulité. « Qu'on se représente cette conscience qui ne serait que de la docilité, cette raison qui ne serait que de la mémoire, sans compter le danger des fausses interprétations de la loi divine ! » Ajoutez encore rinconvénient « de tenir la jeunesse oisive chez les iilles, c'est-à-dire de créer l'ennui de l'àme, le pire de tous les ennuis ». On demande ajuste titre d'exercer dans l'enfant les forces du corps. Celles de la raison ontelles moins besoin d'être développées? La réflexion aussi est une gymnastique nécessaire. On dit : les défauts de l'enfant sont purement négatifs. Mais chez la plupart des hommes, les passions sont-elles autre chose que des erreurs auxquelles portait le naturel et qu'une raison inerte a laissées croître? L'œuvre de l'éducation est précisément « de délier les entraves de l'àme » et de donner à l'enfant une moralité active. La conscience n'est point une prérogative de l'âge mur, et Montaigne a sagement dit : « que l'enfant est capable d'apprendre à vivre au partir de la nourrice ». Le tout est de n'exiger que ce qu'il peut donner. « Qu'une seule fois il éprouve une impression de sa faute, indépendanunent de celle du châtiment (ju'clle lui a fait infliger, et la mère pourra se dire qu'elle est dans la route; la difficulté ne consiste donc qu a faire
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éprouver à Tenfant cette impression une première fois. » Les moyens de fortifier cette conscience naissante s'offrent d'eux-mêmes si naturellement ! Nous venons au monde avec le sentiment du bien et du mal. Il s'agit de transformer ce sentiment instinctif en connaissance raisonnée. Mme de Rémusat ne compte pas, pour accomplir cette transformation, sur le concours de « la société » ; bien au contraire, elle l'écarté. » La société ne loue l'enfant d'ordinaire qu'autant qu'on a pris soin de lui donner l'extérieur et comme les gestes des qualités qu'il n'a point encore. » L'enfant doit trouver sa lumière et sa règle en lui-même, dans ce bien-être intérieur que procure la satisfaction du devoir accompli, si humble que soit le devoir. Rousseau a dit qu'il faut rendre les enfants heureux : Mme de Rémusat veut qu'on les rende contents, « le contentement étant le sentiment du bonheur ». Il n'est pas nécessaire que le motif de la satisfaction qu'ils éprouvent soit considérable; il n'importe que leur conscience se contente à bon marché : il suffît que ce sentiment de bonheur les familiarise avec ridée que la bonne conduite donne « la joie du dedans ». Habilement entretenue, prolongée de façon à en faire un état de l'àme, cette joie sera d'autant plus efficace que la mère s'y associera. « Nous sommes contentes, toi et moi. » Grand mot, dans sa simplicité. De cette communauté de jouissance entre la mère et la fille naîtra la pensée, commune aussi, du devoir. « Tous les ûgcs ont donc leurs obligations, réfléchira l'enfant, et d'être grande n'en affranchit pas ! » On ne peut prétendre
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l'amener d'emblée à celte vérité grave. Mais, par l'exemple, par les petits raisonnements que l'exemple fait naître, on doit l'acheminer. Voir une mère faire tous les jours la même chose de la même manière et ces choses produire autour d'elle du bonheur, est la meilleure des leçons : toutes les autres en sortiront. La connaissance du mal viendra à son heure, avec les impressions de crainte, de regret, de remords qu'elle engendre. C'est par la connaissance du bien qu'il faut commencer. « On peut toujours espérer d'exciter chez un enfant le plaisir de la conscience; sa souffrance appartient à une raison plus avancée. »
Toute cette conduite repose sur une conception de la loi morale. Mme de Rémusat n'ignore pas que les mobiles qui peuvent déterminer les actions d'un enfant sont très divers, et elle reconnaît qu'il n'en est pas un qui, à son jour, ne puisse servir. « Le train du monde prouve qu'il n'y en a pas encore assez ou qu'ils ne sont pas assez forts pour contre-balancer la multitude des mauvaises tentations et soutenir la faiblesse humaine. » L'intérêt, la sympathie, l'amour des récompenses et de la louange sont des appuis, des attraits, des stimulants, des suppléments de la morale. Mais ils n'en représentent pas le principe. Seul, le dogme du devoir fonde la morale. L'amour des récompenses lui-même, s'il n'est réglé et élevé par l'application qu'on en fait, peut devenir pernicieux. 11 faut craindre d'intéresser toujours la vertu. Mauvaise inspiration que celle de ces contes, où le petit garçon, qui a bien pris sa leçon, est
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assuré d'avoir des confitures et la petite fille, qui fait l'aumône, une belle robe. La louange la plus justifiée a ses ivresses ; elle n'est salutaire à l'enfant que si elle vient consacrer une satisfaction intérieure. C'est moins sur ses actions, au surplus, que sur ses sentiments, — Mme de Rémusat revient à cette observation fondamentale, — qu'il faut lui apprendre à se juger, moins sur « le bien faire que sur le vouloir bien faire ». De là le devoir pour la mère de lui épargner les petites obligations toutes mécaniques qui, extériorisant et dispersant son effort, énervent sa volonté. Rien de plus contraire à l'éveil de la conscience que cette discipline de précautions artificielles avec laquelle on « dresse les enfants sages », et qui laisse s'amasser en eux les germes des vices que fait éclater le premier souffle de liberté. A l'appui de sa doctrine morale, Mme de Rémusat appelle le sentiment religieux. La religion forme le dernier chapitre de VEssai. En réalité, c'est plutôt une annexe ajoutée à VEssai par son fils, comme il le dit lui-même. « L'Essai serait incomplet, on en connaîtrait mal l'auteur, si l'on n'y trouvait pas quelque idée des sentiments religieux qui se mêlaient à toutes ses opinions et tenaient tant de place dans sa vie. » Il n'était pas besoin du développement, d'ailleurs incomplet, d'un chapitre additionnel pour faire connaître jusqu'où Mme de Rémusat portait cette préoccupation. Son livre en est pénétré. Si, contrairement au système de Mme de Genlis, elle trouve « le nom de Dieu bien grand pour l'associer aux moindres actions des petites filles et
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le faire servir comme de couverture à la conscience de rhunianité », elle se demande avec Mme Necker de Saussure « d'où vient ce secret accord entre ceux qui veulent entendre parler de religion le moins possible et ceux qui, à force de scrupules, rendent le sujet tellement délicat à traiter, que par cela même ik Texcluent ». A son avis, bien loin de nuire aux rapports de sociabilité, les controverses religieuses, dans les temps d'apaisement, sont le moyen le plus propre à rapprocher les esprits qu'elles élèvent, Jtandis que la foi muette est une foi sans efficacité, comme sans défense. Elle veut donc qu'on raisonne sa foi, ne craignant rien plus, en toute chose, que « les lâchetés de la routine » . Elle refuse de s'en remettre à l'autorité. A l'injonction : « il n'y a de vrai que ce que dit le pouvoir », elle substitue la formule : « il n'y a de vrai que le vrai » . Son dernier mot est celui-ci : « Le siècle porte au besoin d'examiner ; vous le combattriez en vain. C'est du besoin d'examiner que vous devez faire sortir le besoin de croire,... la morale est aujourd'hui le plus sûrement ce qui peut ramener au dogme. »
Tel est, dans son ensemble, V Essai stir V éducation des femmes. Pour être inachevé, il ne laisse pas moins l'idée d'une doctrine. Si Mme de Uémusat avait eu le temps d'y mettre la dernière main, qu'eùt-elle ajouté ? Elle se proposait, dit-elle quelque part, t de combattre
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l'opposition qu'elle rencontrait chez les femmes ellesmêmes, les petitesses, les répugnances qui les retenaient, les bons sentiments même qui les effaraient ». «... Je peindrai sans aigreur, mais parce que je Tai vu, Tanimosité des souvenirs, le dépit de l'impuissance, la méprise d'une piété détournée de son but et les affections les plus sacrées remplacées par des haines sans fondement et des prétentions sans droit. » C'eût été, à vrai dire, une intéressante justification de son entreprise plutôt qu'une addition à son sujet proprement dit, et sur cette lutte des deux sociétés en présence, les préfaces de son fils nous apportent tous les utiles compléments de lumière. Elle aurait sans doute aussi, je pense, poursuivi ses observations au delà de la première enfance, jusqu'à l'éveil chez la jeune fille de l'imagination et du sentiment; et nous y aurions assurément gagné quelques pages judicieuses et fines. On eût aimé enfin à connaître son opinion, non sur les programmes d'instruction — l'éducation morale est son unique objet — mais sur la vertu éducative des diverses matières d'enseignement. Tel qu'il est, YEssai exprime sa pensée. Si elle dut avoir plus que personne conscience des lacunes qu'elle laissait dans son œuvre, il semble aussi qu'elle dut être satisfaite d'y avoir défini, comme elle le voulait, les principes et l'esprit de l'éducation des femmes.
Sans doute, tout inspiré qu'il est du sentiment moderne, le livre se rapporte à une évolution de la civilisation que nous avons aujourd'hui dépassée. II