‹ ParChapitre 22 sur 53 · ÉTUDE. CI · texte numérisé non relu

ÉTUDE. CI

appartient à ce moment de notre histoire, où la société française, représentée par la bourgeoisie, cherchait à foncier Tordre social sur un ordre politique fait à son image, et il ne répond pas à tous les besoins, que, dans sa logique pressante, l'esprit démocratique de 1789 devait faire naître et développer. Mais à côté des vérités contingentes qui en marquent la date, il contient une large part de vérités éternelles ; et c'est le mérite de Mme de Rémusat d'y avoir établi son fondement. Partie du haut, elle se maintient d'un bout à l'autre dans les régions où du premier coup elle s'est élevée. Elle laisse à d'autres l'examen « circonstancié des moyens purement pratiques, qui sont plutôt un délassement pour l'écrivain, lequel les combine à son gré, qu'une ressource utile pour les parents », et elle renvoie à miss Edgeworths ceux qui les veulent étudier. Elle écarte de son plan les préceptes, c'est-à-dire « les machines, grandes ou petites, qu'il ne sert à rien de mettre en jeu, si l'on n'a commencé par s'entendre sur l'usage à en faire ». C'est aux principes seuls qu'elle [s'attachp. Et ces principes, elle les ramène d'abord à deux, d'où elle fait sortir tous les autres. Douée par la nature comme l'homme, sinon à l'égal de l'homme, la femme doit, comme l'homme, recevoir une éducation qui développe sa raison et la j mette en possession de sa liberté. — Conseillère dis- ' crête, mais dévouée, de l'homme dans le ménage, gardienne vigilante et active du foyer, épouse et mère de citoyen, la femme a des devoirs civiques en

ETrDE.

\ même temps que des devoirs de famille à remplir. On peut discuter l'application plus ou moins étendue de ces principes. Il serait difficile d'en contester la justesse. Des théories nouvelles tendent à élargir la sphère des droits delà femme. On cherche les moyens de lui reconnaître légalement : — dans les entreprises d'ordre privé, industrie et commerce, le rôle dont elle a souvent la responsabilité réelle; — dans la famille, la part d'indépendance et d'autorité nécessaire aux intérêts qu'elle peut être appelée à défendre pour elle et pour ses enfants ; — dans la vie politique elle-même, un mode d'action, direct ou indirect, qui serve de frein aux entraînements du suffrage universel, tel qu'il est organisé. Sur les solutions qui se proposent, Mme de Rémusat aurait eu, je crois, à indiquer plus d'une réserve, à mettre ici et là, comme elle disait à son fds, le cran d'arrêt. Mais elle ne déclinerait pas l'honneur d'avoir introduit ces problèmes dans la pensée publique, a Bien des femmes, écrivait-elle, regrettent l'ordonnance de la société passée et s'y croient autorisées, parce que les privilèges accordés à certaines classes avaient du moins l'avantage de favoriser leur sexe. Ne cherchons point s'il n'y a pas trop peu de générosité à regretter un ordre de choses commode seulement pour un petit nombre : il vaut mieux croire que celles qui déplorent la mort du passç ont ignoré ses défauts. » C'est parce qu'elle connaissait le passé et l'injustice sociale qu'il consacrait, que Mme de Rémusat a rompu avec lui, et voulu, par l'éducation, en empêcher le retour.

ÉTUDE. cm

La femme du wuf siècle était restée telle que J.-J. Rousseau lavait dépeinte et telle, qu'en la dépei- {^niant, il avait contribué à la faire: « une créature pour laquelle la vie n'était qu'une partie de plaisir ». Ni les sages conseils de Turgot et de Thomas, ni les fines et pénétrantes observations de Bernardin de Saint-Pierre n'avaient effacé des esprits l'image de Sophie, C'est Sophie qui trônait dans les cercles où l'on discourait des modes et des passions du jour, à la veille de la Révolution. Entre le cinquième livre de V Emile et ÏEssai sur Véducatioriy il semble que plus de cent ans se soient écoulés. Nulle parmi les contemporaines de Mme de Rémusat, ni Mme de Genlis, ni Mme Campan, ni Mme Guizot, ni Mme Necker de Saussure, ni Mme de Staël elle-même à certains égards, n'ont compris, comme Mme de Rémusat, ce que le souffle de 1789 avait fait lever de semences nouvelles. « A vouloir faire renaître ce qui est mort, disait-elle, on tenterait vainement d'empêcher de percer ce qui doit vivre. » Elle a fait mieux que comprendre les besoins immédiats de son temps, elle a clairement vu ceux de l'avenir, elle a pressenti la destinée des femmes. « Les événements ont beaucoup travaillé pour elles. Il s'en faut que, depuis quarante ans, elles soient ce qu'ont été leurs devancières. Il appartient à l'éducation d'accomplir méthodiquement ce que les circonstances tendaient à faire. » N'eût-elle d'autre mérite que d'avoir posé les principes de cette éducation, tels que nous les voyons se développer sous nos yeux, elle aurait droit à être saluée

civ ETUDE.

comme une des ouvrières de la première heure. « Un des traits distinctifs des ouvrages supérieurs, a dit excellemment un maître qu'on aime à citer en telle matière, Ernest Legouvé, c'est d'être tout à la fois de leur époque et en avance sur leur époque, d'exprimer tout haut ce que tout le monde sent confusément, de dire ce que tout le monde a besoin d'entendre et ce que personne ne dit. »

Mme de Rémusat n'a pas seulement contribué a établir les principes qui doivent présider à l'éducation des femmes; sur plus d'un point, elle en a déterminé heureusement l'esprit. Dans les rares passages où elle touche à l'enseignement, c'est pour exprimer une pensée à la fois hardie et sage. Rapprochant ce que Fénolon a dit de la pudeur sur la science, qui est la grâce des jeunes fdles, et de l'ignorance qui fait qu'elles s'ennuient, elle estimait « que tout cela peut s'accorder ». La Révolution, précédée par les pratiques et les modes futiles du XYU!"" siècle, avait tourné l'éducation des femmes vers ce qu'on appelait les talents; et depuis, sous le Directoire, l'essor en ce sens s'était encore accru. Mme de Rémusat pensait « que la jeunesse est bien courte pour en consacrer une si grande part au perfectionnement de la voix ou au maniement du pinceau » . Elle ne méconnaissait pas ce que la culture des arts apporte d'éléments utiles au développement de l'esprit des fennnes et peut avoir en certaines circontances de secourable ; mais elle demandait qu'on n'y sacrifiât pas les connaissances essentielles, celles qui

ETUDE. cv

éclairent la conduite de la vie. Elle a le sens très pratique ; et de même qu'elle encourage les entretiens de la jeune mère avec un médecin, elle n'hésite pas à conseiller à la jeune fdle la conversation avec un notaire sur les intérêts dont elle peut avoir la garde. En plaçant les femmes par la pensée au sein de la famille, sans leur souhaiter les événements qui pourraient les en arracher, sans les y enchaîner par l'intimidation des vains scrupules, a dit Ch. de Rémusat, elle voulait leur composer un fonds de sentiments intimes, de réflexions prises à la source des choses, de lumières choisies, propres à les affranchir à la fois du préjugé qui opprime et de l'illusion qui entraîne. Chemin faisant, elle met en relief des vérités pédagogiques bien observées : celle-ci, par exemple, qu'il ne faut pas charger l'esprit de l'enfant de trop d'eflorts à la fois, qu'il vaut mieux procéder par développements successifs, et « faire converger ses forces vers le même objet, comme les rayons se portent au même centre -o ; et cette autre, dont le fond est emprunté à Montaigne : qu'il n'est jamais trop malin pour commencer l'éducation morale, une petite leçon de bon sens étant moins difficile qu'un exercice de multiplication et bien autrement profitable. Elle interdit les définitions, aussi difficiles à trouver pour le maître qu'à comprendre pour l'enfant, tandis que l'exemple est toujours à la portée de l'un comme de l'autre. Tous les procédés qu'elle indique sont marqués au coin d'une expérience claire, fine et douce, sans violence à la nature ni subtilité

rvi ÉTUDE.

pédantesque. Elle aimait à citer le propos qu'elle avait recueilli de la bouche de Corvisart : « Mcfiez-vous de ces médecins dont le système consiste à donner une crise pour terminer un état de souffrance : le but de la médecine est de faire vivre bien plus que de guérir. » Elle se défiait des éducations compliquées, où l'on cherche la difficulté pour la vaincre; elle ne voulait pas qu'on inquiétât l'enfant.

D'une façon générale, ce qui caractérise ses conseils, c'est qu'elle entend ne négliger aucune des ressources de la nature; elle considère comme une habileté nécessaire de mettre à profit les défauts comme les qualités, jusqu'au moment où d'utiliser les défauts créerait un danger. L'amour-propre lui paraît devoir être ménagé, pendant un temps, presque à l'égal d'une vertu. Il faut, dira-t-elle ailleurs, essayer de tourner la coquetterie des petites filles vers le soin de leur personne, et les habituer à choisir pour leurs vêtements ce qui leur sied plutôt que ce qui est cher ou à la mode : c( Les idées de proportion et d'harmonie bien appliquées donnent de l'importance morale aux choses les plus légères. » Mme de Rémusat ne se jette jamais dans les extrêmes. L'éducation n'est pas pour elle une affaire d'inspiration plus ou moins heureuse, selon le moment; c'est une question de conduite. Mais jalouse d'assurer l'action de la raison, et n'aimant pas (prenvers ceux qui la patronnent on se montre têtu, elle n'entend pas pour cela qu'on ne mette partout que de la raison. Elle en redouterait la tyrannie. Il faut

ETUDE. cvFi

toujours prendre garde à ne pas verser du côté où l'on i penche : « !a raison elle-même, quand elle verse, n'est plus raison ». Le sentiment aussi a sa part dans h vie. Que serait une femme sans la grâce et le charme?

Ce qui donne à Mme de Rémusat cette souplesse en même temps que cette sûreté de direction, c'est que Texpérience est sa lumière. Elle disait à son mari, qui avait retenu ce trait : « La vie se passe à apprendre ce y que l'on sait ». Sa pédagogie n'a rien de livresque. Certes elle connaissait ses auteurs. Montaigne était un de ses livres de chevet. Un jour, à Toulouse, les lettres de Mme de Maintenon lui étant tombées entre les mains, elle en avait été ravie presque autant, sur l'heure, que de Mme de Sévigné, et elle aurait voulu faire partager à Charles son admiration. Avec J.-J. Rousseau, elle avait commencé par l'enthousiasme ; dans la suite, elle s'était un peu déprise. Un commerce raisonné rendit à son jugement l'équilibre. « Le définit de V Emile, écrivait-elle à l'adresse de Mme de Genlis, qui outrait toutes les critiques, est dans la partie romanesque. Rousseau prétend ramener l'homme à la > nature par l'artifice, à la vérité par le paradoxe, et pour le rendre honnête, il le rend incapable de tout. C'est par là que je me sépare de lui. Mais il ne s'est pas trompé dans son intention générale ; il n'a pas eu tort de chercher sa règle hors des conventions de la société et dans la nature. » La nature était, pour elle aussi, le guide préféré. Substituer le naturel aux usages, la raison au préjugé, les principes qui gouvernent la liberté

cviii ETUDE.

morale aux convenances qui l'annulent, tel est l'objet qu'elle poursuit; et pour s'y affermir, elle aime encore mieux lire dans son âme que dans les livres. Ses lettres sont une ouverture, qu'elle se plaît à tenir bien large, sur sa vie intérieure, un perpétuel examen de conscience sans apprêt, une charmante confession de tous les jours. Il semble bien qu'elle ait communiqué Y Essai à ses amis, au fur et à mesure que les pages sortaient de sa plume. Charles n'était pas le seul qui en eût la confidence \ D'autres encore en suivaient le développement, qu'elle interroge. Elle y portait toute sorte de scrupules. Elle craignait « en mettant trop de sérieux dans l'éducation des jeunes filles » , de détourner les esprits qu'elle travaillait à gagner.Elle se ramenait sans cesse aux réalités de la vie et à la mesure qui en est la règle. Et ces timidités, cette sorte d'embarras d'avoir trop raison donnent à sa maîtrise, comme on l'a remarqué, une force en même temps qu'un attrait de plus.

Ainsi que sa pédagogie, sa morale n'a rien de tendu ; elle est [tout imprégnée de bonne humeur et de bonne grâce. Mme de Staël dédaignait le bonheur pris dans la morale; c'est un tort, disait Mme deRémusat. Pour elle, au contraire, elle croyait, avec Mme de

1. Le chapitre XV (De V emploi des différents systèmes de morale dans la première éducation) ^ qui n'a pas été inséré dans la première édition, parait avoir été retouché par Charles de Rémusat, avant de paraître dans la seconde : l'expression y est plus serrée et plus ferme.

ÉTUDE, cix

Sévigné, « qu'il faudrait toujours se tenir la morale '\ ^ sous le nez, comme du vinaigre, pour se fortifier ». Mais ^ elle se gardait bien d'attrister le devoir. Elle en analysait l'idée, pour l'enfant comme pour la mère, avec une émotion délicate. Rien de plus éloigné de la discipline stoïcienne que sa gravité souriante. Rien de plus simple et de plus touchant que les petits tableaux de vie intime où elle nous montre la mère et sa fille étroitement rapprochées et unies, la mère initiant Tenfant à l'idée du devoir, parfois avec la solennité nécessaire, le plus souvent avec gaité, lui faisant comprendre et aimer la tutelle dont elle l'entoure sans l'en accabler, relâchant peu à peu les liens jusqu'au jour de l'affranchissement, où suprême récompense, elle la remet à elle-même. Tour à tour concentrées ou développées, toujours nourries, ses observations toujours aussi s'inspirent du sentiment maternel le plus éclairé et le plus tendre. Si discrètes que soient les allusions de l'auteur à son expérience personnelle, de même que l'épouse se retrouve dans certains souvenirs qui lui échappent sans trop de déplaisir, la mère se révèle ça et là — la mère d'un fils heureux et aussi celle du pauvre enfant auquel ses soins n'ont pu donner ce que lui avait refusé la nature.

Croyante sincère, mais point dévote, volontiers prédicante, mais point chagrine, sa métaphysique religieuse était sans àpreté, sans casuistique, toute d'effusion et d'affection. Ce qui lui plaisait dans la littérature du wïf siècle, c'est ce qu'elle a de psychologique , d'hu-

ex ETUDE.

main, au sens universel et profond du mot, c'est tout ce trésor d'analyse reposée à côté duquel la littérature de combat du xviii'' siècle lui paraissait froide. On Feùt certainement flattée dans ses plus chers sentiments en rappelant à son honneur le souvenir des grandes dames de la cour de Louis XIV. Comme elles, après un temps d'éloignement, sinon de dissipation, elle était revenue à la foi par le recueillement, pendant une saison qu'elle faisait à Cauterets, et elle s'y était dès lors entretenue avec une ferveur de cœur simple et douce. Le formalisme extérieur de Mme de Genlis blessait sa délicatesse. Mme de Genlis ne terminait pas une lettre à son (ils adoplif sans un rappel banal à la prière. On ne trouverait dans la correspondance de Mme de Rémusat aucune de ces bruyantes démonstrations de zèle. Klle ne pouvait supporter <i les pratiques des dévots, dont la religion consiste à regarder dans la maison voisine, à se faire juge des consciences, à aflecter des sévérités dédaigneuses pour ceux qui ne mettent pas tout leur devoir à jeûner exactement ». Les « missions » organisées par Tabbé Frayssinous pour la pacification (îl la conversion des ûmes l'avaient trouvée hostile conjme une entreprise d'hypocrisie politique, et elle s'était refusée à s'y associer. Elle n'avait pas moins horreur de la persécution, « qui peut faire des vertus, mais non des lumières », et qui développe l'esprit de résistance. Dans la morale chrétienne, ce qu'elle cher- (•h(î, c'cîst ft tout ce qui tend à grandir l'homme, sans renfler, tout ce qui prêche la défiance de soi-même et

Page 1