‹ ParChapitre 23 sur 53 · ÉTUDE. CXI · texte numérisé non relu

ÉTUDE. CXI

ramoiir de la paix entre les hommes ». Comme Charles, elle demande que la chaire serve à la vérité évangélique, non à la vérité ecclésiastique. Elle n'admet pas qu'on se targue de la religion, comme d'un privilège de caste, d'une marque d'aristocratie, d'un signe d'élection. Mme de Nansouty lui reprochait d'aimer les petites gens. Elle n'eût pas été, disait-elle elle-même à son mari, une honne carmélite toujours en prière ; mais la sérénité active des sœurs de charité la pénétrait d'attendrissement. Au risque de se ranger à cet égard parmi les opposants à Louis XIV, elle avait fait acte d'allégeance « à Messieurs de Port-Royal, les libéraux du siè«le ». Mme de Sévigné demandait qu'on lui mît Nicole en bouillon; Mme de Rémusat, qui sait son temps et l'action de la presse, aurait voulu fonder un journal uniquement composé d'extraits des livres « de toutes ces bonnes gens de son siècle». Habituée à s'appliquer les règles de libre examen qu'elle recommandait aux autres, il lui eût été difficile de ne pas intéresser sa raison à sa croyance. Mais, suivant le mot de Platon, sa croyance l'enchantait. Comme on allait jadis en Bourdaloue, pour se faire secouer par des vérités lancées à bride abattue, elle allait en Massillon « qui la faisait pleurer » .

Le don du rêve l'avait de bonne heure inclinée vers le roman. Il manquerait quelque chose à sa physionomie, si nous ne relevions ce trait- Le roman était dans le goût du temps. Créé par la Révolution, « alors que les âmes demandaient à des conceptions imaginaires

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une compensation aux tristesses de la vie, développé par l'Empire qui leur laissait à remplir tant d'heures oisives, » ce goût s'était prolongé, chez les femmes, sous la Restauration, à travers les luttes des partis, au milieu de la littérature politique qui avait à son tour envahi la scène. Mme de Rémusat a, dès sa jeunesse, aimé le genre, et elle n'y renonça jamais. Charles lui reprochait de l'avoir débauché. Elle s'était complue dans Clarisse Ilarlowe ; \ elle suivait les productions de Mme de Staël, de Mme de Genlis et de MmeCottin. Elle ne se bornait pas à lire les romans des autres ; elle en faisait. Claire et Julie, publié en 1814, était commencé dès 1805 ; les dernières pages du Morne datent de 1819; dans l'intervalle, avaient paru les Lettres Espagnoles ou V Ambitieux, Vraisemblablement, si elle avait le temps de pousser V Essai, Mme de Rémusat eût consacré un chapitre au roman et à son influence sur l'esprit des femmes.

Sainte-Beuve a analysé les Lettres espagnoles et Claire et Julie avec une complaisance que les sujets ne lui paraîtraient certainement pas comporter aujourd'hui. Claire et Julie est une idylle, l'idylle de « deux âmes sœurs, séparées par la cloison d'une chambre de couvent » : un jeune homme de santé délicate, qui, le soir, exerce son talent sur la flûte; une jeune fdic, dont la grand'mèrc malade est tour à tour, suivant riieure, agitée ou charmée par les sons de l'instrument, et qui demande à son voisin inconnu de ménager le repos de la mourante et d'amuser sa veille : de là un

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échange de lettres où ils répandent tous deux leurs sentiments, et qui, la grand'rnère morte, s'achève dans l'expression d'une passion sans lendemain : ils s'éloignent, inconnus l'un à l'autre. Les Lettres Espagnoles sont l'histoire d'un jeune Espagnol, don Âlphonso d'Alovera, placé entre deux jeunes filles, et à qui son ambition conseillerait de prendre celle qu'il n'aime pas. La peinture de la cour de Madrid est inspirée du souvenir des Tuileries, « et les flots d'écriture coulent, coulent abondamment » ; mais elle ne fournit que le cadre du petit drame; la lutte entre les deux sentiments qui se partagent le cœur du héros en est le fond. Le sujet du Moine est l'amour d'un moine italien pour une pénitente. C'est la passion, en un mot, que, dans les trois nouvelles, Mme de Rémusat se plaît à fouiller et à décrire.

« Je me suis jetée à corps perdu dans la passion, avec mon Moine, écrivait-elle de Lille à son fils, le 2 décembre 1817 : il me semble que cela cuit mes rhumatismes et me défend des brouillards. » Ce que nous savons de l'idée qu'elle y développe ne manque pas de hardiesse. On sent venir Sainte-Beuve et Beyle, Joseph Delorme et le Rouge et le noir, « Quand j'aurai fini ce bel œuvre, il y aura tant d'amour, de violence, de sacrilège peut-être en vérité, quoiqu'il soit fort dévot, que je ne pourrai le lire sans en rougir jusqu'au fond des yeux. Ah! vraiment vous ne me reprocheriez pas le ton de mon siècle lavori . Cette diantre de Révolution a passé par là. J'en suis furieuse.... Car enfin,

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mon fils, faut-il encore qu'on ne croie pas que votre mère a le diable au corps. » Mais elle restait « mordue », et ce n'est pas sans regret que, dans ses derniers jours, elle se détacha. Elle avait conçu un autre sujet, où un frère et une sœur s'aimaient, ignorant le lien de consanguinité qui les unit. Le théâtre moderne n'a pas trouvé de thème plus romanesque; grâce au caractère d'un vieux capitaine de vaisseau, qu'une circonstance fortuite a mis au courant du secret de la naissance des deux enfants, la gaieté du développement sauvait, paraît-il, l'élrangeté de la donnée. La psychologie de la passion malheureuse intéressait Mme de Rémusat. Ces études représentent ce que son àme entretint en tout temps d'ému et de tendre. Elle envisageait le roman comme une compensation légitime de la réalité, « une sorte de confession dérobée des sentiments que les ordonnances de la société refoulent ». « Je tiens lord Byron en ce moment, écrivait-elle à son fils, le H novembre 1819. Je voudrais être jeune et belle, sans rides. J'irais le chercher pour tenter de le ramener au bonheur et à la vertu. A la vérité, ce serait peut-être aux dépens de la mienne. Il doit y avoir bien de la souffrance dans son àme, et vous savez que la souffrance m'a toujours attirée. » C'est par celte intelligence de la souffrance humaine, soutenue de sa foi au divin, qu'elle se conserva toujours, ainsi qu'elle disait, un coin libre vers le ciel.

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Comme sa pensée, son style s'accommodait à tous les sujets. L'abbé Morellet, en tant que secrétaire perpétuel de l'Académie française, n'aimait pas les femmes écrivains : elles lui brouillaient son dictionnaire; les tours qu'elles prennent, l'emploi qu'elles font des mots échappaient à ses définitions ; il aurait brûlé leurs livres, n)éme Mme de Se vigne, avec tous les riens de sentiment dont ses lettres sont remplies. Mme de Rémusat, qui rapporte le propos en souriant, ne faisait pas difficulté de reconnaître, nous l'avons vu, que les femmes en généralmanquent d'esprit de méthode et de précision. Elle ne se fût pas étonnée qu'on reprochât au plan de Y Essai de n'être pas assez rigoureux. Il lui a manqué de revoir l'ensemble du livre; elle se serait retranché quelques répétitions, quelques retours inutiles. Mais eût-elle eu le temps de se relire, ce qu'elle n'a pu faire que pour les premiers chapitres, il n'est pas bien sûr qu'elle se fût corrigée : elle a des défauts auxquels elle ne tenait peut-être pas moins qu'à ses qualités. Mme de Staol n'a-t-elle pas dit, en s'en consolant, que jamais^ une femme n'a écrit ni n'écrira un livre vraiment supérieur. Mme de Rémusat va et vient dans quelques-uns de ses chapitres, semble perdre son chemin et n'y rentre qu'après de longs circuits, par des sentiers inattendus ; telles particuliè-

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rement les pages où elle reprend l'histoire des femmes à travers les âges : c'est son plaisir. D'autre part, certains développements philosophiques où elle se jette ont quelque chose à la fois de tendu, d'emharrassé et de vague : c'est la marque de son effort pour produire une œuvre de haute tenue. Mais elle ne s'égare en ces lenteurs que dans les morceaux, pour ainsi dire, extérieurs ou tout au moins accessoires à son sujet. Lorsqu'elle en ressaisit la conception fondamentale, lorsqu'elle étudie la nature des femmes, décrit leurs ressources et leurs faiblesses, elle porte dans son analyse non seulement un sùrefé de vue, une force de conviction, mais une chaleur de sentiment qui l'égalent presque aux maîtres; elle fait penser à Mme de Staél par sa flamme intérieure et son enthousiasme. L'expression assez froide d'ordinaire, chez elle, un peu grise même le plus souvent, s'anime et se colore. L'idée jaillit avec le bouillonnement de la source pleine, et les observations heureuses se répandent, les mots profonds abondent, les mots qui portent et dont l'effet se prolonge.

Le sentiment de ce charme grave, qui donne à VEssai le caractère d'une (euvre très personnelle, reçoit du rapprochement avec la Correspondance comme un surcroît de vie. Si l'on ne peut connaître les idées de Mme de Rémusat sur l'éducation, telles qu'elle les a rassemblées dans VEssai, qu'en passant par la Correspondance, c'est dans la Correspondance aussi qu'il faut chercher la mesure de son talent.

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Elle a écrit spirituellement : « Les gens dont on a publié les lettres, depuis Cicéron et en commençant par lui, ne doivent pas être jugés comme les autres : on les présente avec un vêtement de moins ». Elle n'a qu'à gagner à être vue. telle qu'elle s'est présentée elle-même. Les Mémoires révèlent certaines de ses qualités, la teneur, l'élévation, la force : elle n'apparaît tout entière que dans les Lettres,

Charles, dont la sincérité ne s'interdisait pas les cajoleries fdiales, ne tarissait pas sur la solidité aimable de ses réponses, et il évoquait discrètement l'image de Mme de Sévigné. Mme de Rémusat ne se défendait pas de relever l'allusion; elle a v^it trop de sens et de goût pour s'y arrêter. On ne compare personne à Mme de Sévigné. Dans les lettres signées de Bagnères, d'Aix, de Yichy, assurément son souvenir lui est présent, et il lui porte bonheur. Elle a des descriptions gaies, des anecdotes enlevées, des récits filés avec agrément, des bonheurs de tours et des trouvailles d'expression. Mais qu'est-ce à coté de la grâce exquise, de la verve bondissante, enveloppante, enivrante, de Mme de Sévigné? Le menu babillage, le babillage mondain ne convenait à sa plume qu'à demi. Où elle reprend ses avantages, c'est lorsqu'interviennent les questions sérieuses, l'analyse d'un livre, le compte rendu d'un entretien politique, le conseil développé, et, comme elle le déclarait elle-même, en se moquant un peu, la dissertation.

Elle avait beaucoup acquis, beaucoup appris, beau-

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coup rofléchi. Elle tenait de Mme de Vergennes le goût de la musique et de la peinture. Elle aimait le théâtre, le connaissait à fond, au point de pouvoir donner, en l'absence de son mari, d'utiles indications au directeur de la Comédie, ainsi que l'a si finement relevé M. Ludovic Halévy; et toute classique qu'elle fût, elle avait l'esprit ouvert au romantisme naissant : elle s'était plu à la Marie Stuart de Lebrun, alors que la pièce était encore fort contestée. Ses lectures la transportaient incessamment d'un monde dans un autre. Elle avait volontiers la curiosité errante. Comme La Fontaine, elle pouvait dire : J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi ; et comme le bonhomme aussi, dans sa naïveté aimable, il lui arriva plus d'une fois de découvrir Baruch. Avez-vous lu la Grandeur et Décadence de Montesquieu, mande-t-elle à son fds? Elle avait presque toujours en même temps sur sa table un ancien, grec ou latin, latin surtout, et un moderne ; des penseurs plutôt que des poètes. L'histoire « qui fait méditer » et la morale « qui tire les conséquences », étaient, suivant le mot de Montaigne, « sa droicte balle. » Elle aimait à relire et à repasser sur ses traces avec réflexion. Ayant peu le goût du monde, bien qu'elle y fût très recherchée, et sa santé lui permettant de moins en moins de le fréquenter, elle se donnait a elle-même, du fond de sa chambre, le spectacle des choses. C'était une raisonneuse. Un peu pesante à certains jours, elle le confesse. Ce qui tient à ce qu'elle cherchait le fond, comme disait Mme de Vannoise,

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et « cela retarde un peu : le monde qui court toujours ne se plaît guère à cette allure qui le retient » . Elle appelait cela « ne pas être de la première heure » . La seconde « à laquelle tout le monde a droit » lui était bonne.

Tout à la fois plus libre et plus stimulée dans les Lettres que dans VEssaiy elle s'y montre plus déliée et plus vive. Sa mélancolie naturelle s'y revêt de gaîté, sa bonne grâce y prend quelque chose de provocant. « Je ne connais à personne une meilleure conversation » , écrivait, dans son portrait de Clary, Talleyrand qui se connaissait aux entretiens. La correspondance de Mme de Rémusat est une conversation écrite, où, malgré l'uniformité du fond des sentiments, « son moi si continuel et en même temps si renaissant » soutient l'intérêt ; c'était, — le mot est de son fils, — une perpétuelle irradiation. Elle n'a dans l'esprit, à proprement parler, ni imagination, ni fantaisie. Mais sa sensibilité, toujours en éveil, toujours frémissante, communique à ses moindres billets le mouvement et la vie. A défaut du relief extérieur, elle a le relief moral, et son style, réfléchissant exactement toutes les délicatesses de sa pensée, se nuance des tons les plus divers. Par -dessus tout, elle est simple et sincère. Avec elle, on se sent en sécurité : point de surprises, point de recherche de l'effet, ni de mièvrerie de langage; « le raffiné, le musqué lui tournait sur le cœur ». Elle a, dans l'accent, comme dans le sentiment, une franchise mâle. « Je ne crois pas avoir jamais exprimé, tant sur les hommes que sur les

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choses, a-t-elle écrit, une impression qui ne fut celle que je ressentais. » Et tout le monde lui rendait la justice, que Charles lui avait rendue le premier : « Ma mère, esprit et cœur, vous êtes vraie ».

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