INFLUENCE DE L'ÉTAT DE LA SOCIÉTÉ
entières d'une région dans une autre, et les plus débiles créatures se résigner aux nouveautés, aux surprises, aux souffrances même, suite inévitable d'un tel changement. Dans un même pays quelquefois, les fatalités humaines ont opéré des métamorphoses si complètes, que les générations vivantes ont peine à reconnaître dans leurs veines le sang de celles dont elles descendent. Assurément les Italiens de Rome, à la lumière de ce brillant soleil qui éclaira leurs ancêtres, en présence de ce Tibre si souvent pris à témoin par eux des destins qu ils donnaient au monde, ne peuvent trouver que dans les vicissitudes de leurs gouvernements la cause des décadences de leur caractère. Les craintifs habitants d'Athènes, courbés par l'esclavage, ne rappellent en rien ces jaloux républicains qui incendièrent euxmêmes, en la quittant, leur ville natale, croyant retrouver la patrie partout où ils emporteraient la liberlé * ; et saiis aller chercher des preuves éloignées, que de variétés nationales nous offre notre propre histoire! Pour ne citer qu'un exemple, est-il vraisemblable que les Français de la Ligue eussent reconnu un concitoyen dans un Français de la Régence? On a vu un homme dont la vaste intelligence, propre à concevoir toutes les vérités, n'était limitée que par sa passion, se justifier à lui-même ses entreprises sur les peuples à l'aide de cette idée : « Les Français, les « Anglais, les Espagnols, ne sont après tout que des « hommes; on peut agir sur eux de la même manière. » Voici ce qu'il nous disait souvent, et il a échoué surtout parce qu'il a trouvé des résistances imprévues dans la diversité des sentiments nationaux, auxquels il su|)posait celte uniformité qui saisit quelquefois les grands esprits^. Quoique nous sortions tous des mains du Créateur avec des dispositions analogues pour les mêmes vertus et les mêmes passions, on serait entraîné à des conséquences
1. On se rappellera que ces lignes ont élé écrites avant la Hévohition grecque. (Ao/c de l'éditeur.)
'2 Montesquieu.
égarées, si l'on en concluait que nos sens et nos facultés internes sont toujours uniformément affectés. Il n'est pas plus possible de nier pour les individus le pouvoir de l'éducation, que l'empire des coutumes pour les peuples. Tandis que les principes de la suprême morale demeurent invariables, tous les règlements sociaux se modifient selon le temps. Il se manifeste pour ces changements des époques que les esprits étroits ou passionnés peuvent seuls s'obstiner à méconnaître. La raison, observant la marche des idées, les besoins des nations, avertit le génie qui, se plaçant en avant, marque du sillon de sa lumière la voie nouvelle de la politique. Les grands hommes ne sont utiles à leur siècle que lorsqu'ils ont l'intelligence de le comprendre unie à la force de le devancer.
Mais si les différentes formes de gouvernement altèrent ou corrigent les caractères, on sait aussi quelle réaction la disposition morale des hommes exerce sur les événements. Il est donc important de les élever de façon que leur conduite facilite et perfectionne le mouvement des institutions auxquelles ils sont soumis. L'éducation a une grande autorité sur toute la vie, elle nous prépare à l'état que nous devons remplir dans la société. En me servant du mot d'eïa^ je n'entends point celui que les convenances, les habitudes de famille, les intérêts particuliers déterminent d'avance pour l'enfant qui vient de naître dans tel rang ou telle condition. Cet usage universellement établi avant la Révolution, et qui eut ses avantages comme ses inconvénients, ne peut se maintenir désormais. Du moins ne sera-t-il plus la première préoccupation d'un père éclairé. C'est d'abord, et en général, un citoyen qu'il voudra laisser à son pays dans la personne de son fils: il relèvera pour l'être en toutes choses, c'est-à-dire pour mêler au moins la pensée du bien public aux actes de son existence sociale. 11 y a bien de la morale, et une morale sévère et touchante, dans l'idée qu'on doit attacher à ce nom de citoyen I Je ne sais pas, après la religion, de