DE LA DESTINÉE DES FEMMES EN FRANCE
imparfaite. Le principe de l'égalité, qui contribue à rendre notre âme humble et compatissante, est renfermé sans doute dans l'Évangile; mais l'interprétation théologiquc n'a pas su toujours l'en dégager, et l'on a longlemps prêché la charité, sans en comprendre toutes les conséquences. D'ailleurs, les hommes et les corps privilégiés ont eu de tout temps la subtile adresse de façonner les devoirs los plus positifs aux convenances de leur orgueil. Ainsi, ils ont fait céder l'humilité chrétienne aux obligations de leur position : ils ont cru sans peine que cette humilité consistait, pour eux, dans le devoir facile de reconnaître le néant de leur grandeur devant la croix ; et pour les autres, dans le devoir un peu moins aisé d'en reconnaître la réalité devant eux. Je dirai, en déterminant ma pensée, que l'éducation sociale du beau siècle a manqué de philosophie. L'abus et la prévention ont jeté une telle défaveur sur quelques mots, qu'on serait presque forcé de désigner sous de nouveaux termes des choses évidemment bonnes, pour obtenir de la raison que son attention demeurât impartiale. Cette philosophie n'est autre chose que cette juslice universelle, que ce sentiment delà fraternité humaine, dont Fénelon a parlé le premier, et qui permet de jouir des préférences du sort en présence des hommes sans les en accabler : c'est l'intérêt commun pour tout ce qui est appelé à naître et à mourir sur la terre, quels que soient le pays, l'état et même la religion; en un mot, c'est cet amour de l'humanité, l'image de la miséricorde divine, douce vertu invoquée par tous les êtres soulfrants, et que
Le jeune homme ajoute à la lettre de sa graiid'mère quelques mois pour sa mère, qu'il appelle Madame, et à qui il demande a la permission de baiser s(»s deux mains 1res respectueusement. »
a II me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses joues; cela faisait une contestation : je pris enfin possession de sa tête, je la baisai à ma fantaisie, d
(M"' de Sévi^niô, Lellres (Collection des ^a'ands écrivains de la France), tome 111, p. 115, et tome VIII, page 507.
28 L'ÉDUCATION DES FEIIMES.
les misères de l'orgueil nous forcent trop souvent à réhabiliter dans l'opinion des heureux du monde.
Cette généralisation de la bonté, qui ne marche pas sans un développement de l'esprit, est particulièrement nécessaire aux femmes. Disposées à mettre de la passion dans tous leurs intérêts, elles donnent facilement de l'intolérance à leurs préjugés.
Enfin l'esprit des femmes même n'est point en sûreté tant qu'il demeure fermé aux idées générales. Qu'il vienne, en effet, un temps où le préjugé et l'usage, seuls liens qui les contiennent, soient ébranlés, quel principe de conduite ou de foi leur restera-t-il ? Tant que les combinaisons politiques et sociales ne sont point troublées, tant que les formes religieuses sont encore intactes, la règle établie donne à leur conduite une apparence uniforme qui peut leur suffire, elles vivent dans l'ordre ; mais cet ordre, des événements inattendus peuvent tout à coup l'interrompre ; le seul mouvement des esprits, la seule diversité des caractères peuvent faire surgir mille circonstances nouvelles. Surprise par l'imprévu, la faible raison des femmes se confond et s'égare. N 'eût-il pas été désirable qu'on donnât à leur esprit une éducation plus large et plus profonde, qui leur assurât la ressource d'une morale primitive, là où la convention vient à leur manquer?