CHAPITRE IV
L'homme se perfectionne; mais, par une des infirmités de sa nature, avant d'alteindre une amélioration, il lui faut presque toujours passer par un excès. La majesté tant soit peu guindée des habitudes sous Louis XIV avait fini par ennuyer, et la raison pressentait qu'on pouvait garder les convenances nécessaires, et vivre d'une vie plus naturelle. Elle autorisait des changements; la licence en profita pour secouer tous les liens à la fois. Bientôt on se jeta dans un désordre qui ne fut qu'une complication de plus, et, pour être moins décente, l'attitude de la société n'acquit pas plus de simplicité. Le temps de la Régence et de Louis XV offre un spectacle triste et confus : non qu'en le considérant attentivement, on n'y démêle l'eiïort de l'esprit humain qui cherche à se faire jour au travers de l'erreur, un intérêt plus général pour les hommes, une pitié plus active envers les classes inférieures, l'affranchissement de quelques préjugés puérils, des pas sûrs dans les sciences, une politesse croissante dans les mœurs, enfin un progrès sensible dans l'art de mettre les idées à la portée du plus grand nombre, voilà les avantages de l'époque : mais l'immoralité d'une classe et l'orgueil d'une autre jetèrent la confusion du chaos dans le règne de l'ordre. On dirait
qu'un rualin génie avait dans son passage lancé un souffle corrupteur sur les dons les plus précieux qu'une nation puisse recevoir de la Providence.
La nature avait doué Louis XV de ces qualités qui séduisent les peuples, et qui pourraient les diriger vers une imitation salutaire : il ne s'en servit que pour donner le spectacle des plus contagieuses faiblesses. Il propagea le vice, en montrant une profonde insouciance pour ses résultats. Louis XIV eut de grands scandales à se reprocher; mais il sut persuader aux autres que sa puissance lui donnait un droit de faillir qui s'arrêtait à lui. On n'ignorait point le prix qu'il altachait h la morale, tout en l'offensant; et quoique ce soit abuser de la royauté que de l'affranchir du respect qu'on se doit à soi-même, cependant cet orgueil qui se présente comme une exception prévient au moins l'effet du mauvais exemple. Louis XV mit plus de naturel dans ses relations avec les hommes; peut-être avait-il ses raisons pour ne pas tant compter sur un pouvoir qu'il sentait fondre dans ses mains. Il toléra donc les vices dont il se rendait coupable; il sourit à la corruption, il poussa le cynisme de l'indifférence jusqu'à prédire lui-même la décadence qu'elle devait amener. La grâce de son esprit, la facilité de son caractère ornaient sa dépravation; ces dons, qui suffisent à l'existence d'un homme obscur, ne servent guère qu'à porter plus d'irrégularité dans celle des rois : en les élevant, il faudrait toujours leur enseigner toutes les vertus fortes correspondantes aux douces qualités qu'ils annoncent.
La cour se modela longtemps sur ses maîtres; les grands, recueillant de leurs ancêtres l'héritage des vanités, mirent au rang de leurs prérogatives le dédain de la morale, considérée comme apanage de la bourgeoisie. Cet abandon des principes se transforme chez les hommes énergiques en pernicieuses doctrines, à l'aide desquelles on s'efforce d'anéantir le Dieu qu'on a quitté. De là, souvent, des passions violentes et de grands crimes. Mais ce même
abandon ne conduit les faibles (et c'est le plus grand nombre) qu'à une légèreté d'actions, à une frivolité de discours, auxquelles l'élégance des manières procure malheureusement quelque succès. On est d'autant plus attentif aux formes que l'âme et l'esprit sont moins occupés du fond. Qu'un temps soit arrivé où la vie de toute une classe s'use dans les relations de salons, l'homme soigneux de les ménager toutes, vide de sentiment et de pensée, jamais entraîné, jamais préoccupé, sera sûr de s'y montrer le plus aimable : c'est ce qui s*est vu sous Louis XV. La politesse se raffina à mesure que la décence fut moins observée. > Le premier devoir d'un homme du monde fut d'y apporler de la grâce et de l'aisance; et bientôt cette obligation acquit une telle imporlance, qu'un geste rude, une locution triviale, une attitude commune, choquèrent beaucoup plus qu'une mauvaise action*. La bonne compagnie eût repoussé tout individu qui l'eût froissée par des manières vulgaires, et elle accueillit avec empressement ceux qu'elle appela ses roués : dénomination qui épargne au moins la nécessité de définir leur factice et honteux caractère.
Cependant, tout en se montrant si difficile sur les façons des personnages si singulièrement appelés gens bien élevés, hommes comme il faut, la société le fut beaucoup moins à l'égard d'une autre classe qui commençait à se faire une célébrité par les entreprises de l'esprit. Elle permit aux gens de lettres, distingués sous le titre ambitieux de philosophes, de conserver dans son sein quelques singularités tranchantes. Mais leur admission près des grands seigneurs ne ressembla nullement à celle que toléraient les courtisans de Louis XiV. Il ne fut plus qu€»stion de protecteurs ni de protégés, mais du rapprochement de deux prétentions distinctes qui consentaient à ce contact nouveau
1. La honte n'est plus pour les vices, elle se garde pour ce qui s'appelle ridicule.
[Héflcjcion sur les femmes, par Mme de Lambert.)
5t2 L'ÉDUCATION DES FEMMES.
pour ragrémcnt et la commodité de la vie. En effet, les philosophes, pour prix de la complaisance avec laquelle on autorisait leur familiarité hautaine, fournirent aux gens du monde des connaissances sans études, des lumières à bon marché, même des vertus faciles, appuyées sur des lois naturelles dont chacun pût interpréter et dicter la teneur; ils y joignirent le funeste présent d'une religion vague qui se bornait à reconnaître un premier moteur des choses, à peu près indifférent aux résultats de la création. C'est le relâchement des mœurs et la licence des principes qui enfantèrent l'esprit philosophique du siècle, c'est-à-dire le doute raisonné sur les choses graves de la destinée de l'homme } système dangereux, trop motivé par les persécutions infligées récemment aux consciences, trop séduisant, parce qu'il semblait professer l'indulgence. Toutefois le despotisme des opinions n'abdiqua point; par un étrange abus, on vit alors la foi du doute imposée avec une sorte de tyrannie, et l'incrédulité aussi trouva moyen de se montrer intolérante.
Si la sagesse, fruit tardif du temps, l'eût devancé, suffisamment avertie des dangers auxquels les dissensions théologiques devaient exposer la foi, elle eût écarté tout ce qui nuit effectivement à la vraie piété, en transportant le zèle dans les formes, et en aiguisant l'ardeur de l'esprit aux dépens de la chaleur de l'âme. Et que d'erreurs alors, que d'erreurs fatales étaient évitées ! Mais il ne nous est pas donné de marcher si vite et si droit. Une impétuosité déplorable, le désir de secouer toute dépendance, l'orgueil de l'esprit, le besoin de justifier la corruption, tout sembla conspirer pour tout détrôner. Celte philosophie qui, pnr son union avec la religion, pouvait apporter tant de bonheur dans la vie humaine, ces opinions saintement libérales qui eussent jeté les fondements d'un renouvellement social partout favorable à l'existence du faible, se changèrent en traits acérés, qui frappèrent au cœur les croyances, les devoirs et les institutions. La punition a
suivi la faute; le don de fonder ce qui devait être utile et durable a clé refusé à ceux qui, dans leurs prédications d'un genre nouveau, prirent les formes des sectaires, et montrèrent les préventions et l'injustice de l'esprit de parti.
La passion desséchante de Tincrédulité égara les plus illustres écrivains de cette époque : le seul Rousseau se tint à part, et demeura maître de choisir, sans tout rejeter, sans tout défendre. Plus libre et plus sincère, il eut le bonheur et la gloire d'appeler les idées philanthropiques qui vaguaient dans les têtes à l'application d'une éducation plus naturelle et plus sensible ; il replaça l'enfant dans les bras de sa mère; il reprocha justement à la société son indiflTérence sur les soins qu'on doit à la jeunesse; il ne fut le courtisan ni des grands ni des philosophes; il rappela la philosophie à la foi, la pitié à la tolérance, la littérature à la morale, la société à ses droits. S'il se trompa souvent, il ne se trompa comme personne, et il n'est presque aucune de ses erreurs qui n'ait été un progrès pour l'esprit humain.
Mais Rousseau a trop rabaissé l'homme delà civilisation. Toujours dédaigneux des circonstances réelles, il façonne Emile pour un monde idéal, ouvrage de son imagination. Voulant lui inspirer l'amour de l'humanité, il le tient dans un cercle d'opinions opposées à l'association. Tout, jusqu'à l'idée de la Divinité qu'il cherche à inspirer à son élève, doit rompre les rapports de celui-ci avec ses semblables. Cette reconnaissance, cette adoration qui franchissent l'espace pour s'élancer de notre âme au Créateur, sans se fixer ici-bas par aucune observance commune à tous, contrarient visiblement le but de l'existence sociale, qui tend à nous lier les uns aux autres à l'aide d'une foi pareille, au moins dans ses dogmes primitifs et dans ses principaux actes. (( Ce qu'on appelle la religion naturelle, a dit un homme distingué, est du domaine de l'imagination; on peut être agité par ses nobles pensées, sans
que les actions s'en ressentent- Mais un culte est lapplication positive de nos sentiments : c'est par cet intermédiaire qu'ils prennent corps, qu'ils acquièrent de l'influence sur la conduite. En examinant Rousseau, on voit qu'il y a de l'analogie entre une religion sans culte et une vertu sans pratique*. »
Le nom de Rousseau me ramène à cette portion de la société qu'il a tant aimée, quelquefois si bien devinée, et qu'il a su presque toujours intéresser au mal qu'il disait d'elle. Que devenaient les femmes au milieu du désordre? Si les hommes ont généralement besoin de la morale pratique, combien elle nous est encore plus nécessaire, d'autant plus même qu'on aura davantage exercé nos facultés intellectuelles ! C'est dans le passage des idées aux actions que se dévoile notre faiblesse; et si l'exercice d'une religion positive ne vient point nous prescrire jusqu'à la forme qu'il faut donner à la vertu, nous risquerons de nous égarer dans un dédale d'incertitudes dont jamais nous ne serons assez fortes pour retrouver l'issue. Un état permanent de doute fatigue des imaginations mobiles et vives, et les porte à rompre peu à peu avec les choses sérieuses; de là bientôt un entraînement dans le tourbillon des plaisirs où la vivacité des sensations donne le change sur le vide des idées. Ce qui fait vraiment mal à remarquer sous la Régence et sous Louis XV, c'est l'empressement des femmes à saisir dans les principes de la philosophie du temps tout ce qui pouvait justifier leurs scandales et faciliter leurs écarts. Le vice seul, dans sa nudité, n'est pas si odieux que lorsqu'il se montre honteusement paré d'une doctrine dépravée; et celte doctrine elle-même inspire d'autant plus de dégoût qu'elle est devenue l'apologie d'une faiblesse ardente, plus excusable, si elle se passait de sophisraes. Les Mémoires publiés depuis
1. De la liltcraUirc française pendant le dix-huitième siècle, par M. de Barante.
quelques années» orgueilleux aveux de tant de tristes excès, nous ont révélé tout ce système de dissolution morale et religieuse ; on y trouve tous les articles de ce code licencieux ; on y voit quels conseils, ornés des séductions du beau langage, détournèrent les femmes des devoirs qui leur font la vie, sinon toujours heureuse, du moins toujours honorable. Averties par la philosophie que les vertus opposées à la nature sont fausses, elles reçurent encore de la mode cette leçon que l'apparence même de la fidélité a Fair de la duperie et prèle au ridicule. Aussi non seulement la foi conjugale fut-elle méprisée, mais l'amour lui-même lorsque, par sa constance, il pouvait ressembler à la vertu. On ne lui sut aucun gré d'être illégiliïne, parce qu'il était sérieux; et la vraie passion fut proscrite comme un devoir, puisqu'elle était une douleur. Tout ce qui dans une liaison n'avait pas l'aspect d'une fantaisie fugitive se trouva condamné au tribunal du savoir-vivre; la fidélité devint un scandale, et la publicité repoussa ce qu'elle avait subitement vieilli.
Quand on se représente lès femmes ainsi surprises dès leur jeune âge par le sophisme continu qui égara leur vie, on éprouve une pénible oppression, semblable à celle que causerait la vue d'un être délicat soumis à un supplice grossier. H y a au fond de notre âme tant d'éléments de pureté et d'élévation que la nature est visiblement contrariée dès qu'on l'excite à s'avilir, et la nôtre surtout alors est bouleversée et perdue. Un homme dépravé peut encore appliquer à quelque chose les qualités qui lui restent; la vie lui offre mille chances : dans la politique ou la guerre, par les sciences ou par les arts, il sait échapper au poids de son immoralité, mériter même des éloges, se faire une part de renommée et quelques belles illusions; dans l'éducation, à défaut de la vertu, on peut lui enseigner l'honneur; mais rien de tout cela pour une femme. Dérobée à sa destinée, enfermée dans un cercle étroit, forcée d'y demeurer et de s'y perdre, elle y lan-
guira sans repos, elle vivra sans bonheur et mourra sans dignité.
Combien furent donc à plaindre ces faibles créatures séparées de leur mère à leur naissance, reléguées ensuite dans un triste cloître où une religion sans lumières n'associait point leur âme aux minutieuses pratiques qu'on exigeait d'elles! Décorées à peine de quelques légers talents, dépourvues de toute justesse d'esprit, elles rapportaient dans le monde une tête vide et active, une ignorance sur tous les devoirs, une imprévoyance de tous les dangers, et surtout une ardeur insensée pour l'indépendance. Telle il faut se représenter une pauvre jeune fille de celte époque, à sa première apparition dans la maison paternelle*. Il me semble la voir sortir de son couvent, contrainte dans ses mouvements, soit qu'elle doive parler ou se taire; embarrassée plutôt que timide, garottée par cette étrange attirail dont la mode affublait une femme, pour attester, ainsi que tout le reste, la bizarre dégénération du goût. Elle va enfin connaître sa mère; mais quel exemple présentera à cette innocente victime de l'usage l'intérieur d'une famille, où elle ne trouvera de commun qu'un même nom porté par deux personnes absolument étrangères l'une à l'autre! Que devra-l-elle conclure de ces deux vies si complètement séparées, de ces intérêts, de ces liaisons presque toutes différentes? Quels conseils osera lui donner cette mère peut-être incertaine pour elle-même entre un passé qui la
4. On peut voir, dans un écrivain déjà cité, un tableau vrai de celte éducation des liUes, commencée dans les couvents et terminée par Içs philosophes. « Voilà donc les tilles, dit Bernardin de Saint-Pierre, jetées dans le monde, ornées de tout ce que leur a donné une éducation si fausse, si contradictoire, si incohérente. Elles aiment les étrangers et haïssent leurs parents ; elles ne veulent du mariage que les plaisirs de l'amour, et rejettent les devoirs de la maternité. Austères dans leur morale, et voluptueuses dans leur conduite, elles parlent toujours de la vertu et cherchent sans cesse le plaisic. Au reste, sans principes et sans plans, elles ne connaissent dans la société d'autres devoirs que les visites et le jeu. »
LES FEMMES DU IlÉGNF DE LOUIS XY. 37
trouble et un avenir qui l'effraie? que lui dira-t-elle du mariage, soit qu'elle l'ail accepté pour son compte sous les conditions du temps, soit qu'elle ait souffert secrètement des désordres qu'on lui a prescrits? Sans doute elle gardera tristement le silence qu'on garda avec sa jeunesse, et, craignant également d'éclairer ou de corrompre sa fille, elle abandonnera au hasard le soin de sa destinée.
Cependant l'imagination de celle-ci s'élance avidement vers ce qu'elle entrevoit. Elle attend avec impatience la venue de l'être inconnu auquel elle devra la liberté de vivre comme il lui plaira. Il paraît enfin, on le lui montre, et c'est tout. Liée peu après par une cérémonie dont la bruyante étiquette lui déguise la gravité, à peine rappelée fugitivement à une pensée religieuse, combien peu lui faudra-t-il de temps pour s'apercevoir que son cœur n'a point été consulté! Si au contraire elle a cédé au jeune penchant qui l'attirait vers l'époux que lui donna le hasard, que fera-t-elle du développement de tant de facultés aimantes peut-être accueillies d'abord par un caprice, repoussées bientôt par l'odieuse coutume que consacrent à la fois les opinions fortes et les mœurs frivoles du temps? C'est bien alors que le tumulte des passions et l'incertitude des principes livrent un combat sans proportion avec les forces de celle qui l'éprouve. Je n'ai pas le courage de pousser plus loin une semblable peinture. Qu'on se figure, on le peut, le sort de la femme qui ne fut point fille, qui n'est, point épouse et qui ne sera point mère. Telles étaient pourtant celles que célébraient nos poètes et que l'Europe enviait à la France. Telles étaient celles dont Voltaire se moquait, après les avoir chantées*.
Les Mémoires et les correspondances du dernier siècle ne prouvent que trop à quel point les principes des hommes les plus sérieux de cette époque conspiraient comme tout
1, Voyez un dialogue de Voltaire sur l'éducation des filles. (Dialogue 12.)
le reste à la perte des femmes ^ 11 aurait fallu qu*elles se défendissent des doctrines erronées en même temps que des pernicieux exemples. On ébranlait leur croyance, on les pénétrait de préventions.' Une foule de livres usuels mettaient les arguments du doule à leur portée. Un nombre infmi d'ouvrages agréables, une poésie légère ou passionnée, des romans licencieux échauffaient leur imagination, excitaient leur esprit, énervaient leur cœur. Dans le monde elles trouvaient le vide et Fimmoralité : y cherchaient-elles le plaisir de la conversation, il leur fallait entendre discuter
t. On verra par ce passage, tiré des lettres de Grimm, que je n'ai point chargé le tableau :
« Tous les défauts qu'on peut reprocher aux femmes sont Touvrage de la société et surtout d'une éducation mal conçue. Doit-on s'étonner en effet de les voir artificieuses, hypocrites et rusées, lorsque tous nos soins tendent à leur inspirer et à nourrir en elles des sentiments que les injustes lois d'une bienséance chimérique leur ordonnent de cacher sans cesse ! Partagées entre ces sentiments autorisés par la nature et lej usages qu'une coutume bizarre a érigés en devoirs, comment se tireraient-elles d'un labyrinthe où ce qui est réel et naturel est sacrifié à ce qui est imaginaire et factice? Aujourd'hui une femme jetée dans le monde dont elle ignore les dangers, saura-t-elle comment s'y prendre pour démêler ce qui est de l'essence de la vertu et de l'honneur, d'avec les préceptes de ces devoirs imaginaires dont on a bercé son enfance? Reconnaissant bientôt la futilité de ces derniei-s, ne risquera-t-elle pas d'étendre le mépris qui leur est dû jusqu'aux vertus les plus indispensables? A force d'avoir senti les entraves, elle ne connaîtra plus de bornes; et, confondant les devoirs réels avec des pratiques arbitraires, en substituant ces dernières aux premiers, elle se trouvera perdue, avant que d'avoir pu faire la première réflexion sensée. Comment, au milieu de ce trouble, échappera-t-elle à la séduction des hommes? Du moment qu'une jeune femme entre dans le monde, tout conspire contre elle et contre sa vertu. On dirait que toute la société est intéressée à sa perte ; et ce n'est que par le plus grand des miracles qu'elle pourrait échapper aux pièges tendus de tous les côtés à sa simplicité et à son innocence. Ordinairement elle hâte sa perte à proportion que son cœur est bien né, droit, sensible ; et sa ruine devient inévitable, si elle n'est pas initiée de bonne heure dnns toutes les ruses de la méchanceté des hommes, et dans les mystères du vice qu'elle n'aurait jamais dû connaître. Quand on réfléchit de bonne foi sur les malheurs inséparables [de cette situation, bien loin de dire du mal des femmes, on est tenté de croire qu'elles sont généralement beaucoup mieux nées que les hommes. »
jusqu'à la réalité du devoir, jusqu'à l'existence de Dieu. Cependant les arts, que le faux goût pervertissait aussi, en se répandant davantage, en servant le luxe, ajoutaient à la mollesse de la vie. Les jouissances de la fortune, le besoin d'en acquérir, les facilités de la dépenser augmentaient de plus en plus. Ce fut par cette union de toutes les corruptions élégantes, de tous les agréments destructeurs que la société fut conduite à la terrible catastrophe qui devait lui donner une si grande leçon.