SUITE DU PRÉCÉDENT. DES FEMMES
J*âurâis bien voulu ne point m*arrêler sur cette grande et fatale époque dont le souvenir seul excite tant de passions et réveille tant de haines. J'essaierai du nioins d'éviter ce qu'on appelle surtout la politique; je ne parlerai de la Révolution que pour montrer l'influence qu'elle a exercée sur la situation dés femmes et sur leur esprit.
Il est juste et nécessaire d'observer que plusieurs années avant qu'elle éclatât, le reflet des vertus de Louis XVI, le tardif et dernier progrès de la raison, un commencement" d'expérience, quelques livres prophétiques avaient déjà produit sur les mœurs un salutaire efl'et. Rousseau avait rangé les mères de son parti : la seule présence d'un enfant dans l'intérieur d'une famille y répandait un air plus pur, et corrigeait du moins les époux de l'ostentation du vice «.
La Révolution trouva l'esprit des Français aux prises avec une singulière situation : une impulsion créatrice le poussait en avant, tandis que mille formes gênantes, reste d'un passé mourant, les contraignaient à s'arrêter encore.
1 . Vers cette époque, il commença à paraître quelques ouvrages propres à l'éducation des filles ; l'usage de les mettre au couvent ne fut plus si généralement observé.
Celte opposition entre la vigueur des idées et la décrépitude des choses mit Tesprit, même chez les femmes, dans un véritable état de crise. Il se montra tout à coup plus capable de profondeur, en conservant toutes les apparences de la frivolité. C'était une nécessité du moment, une transition de la génération présente à celle qui allait s'emparer de la scène, une dernière condescendance du siècle qui s'ouvrait pour celui qui allait finir.
A cette époque de décadence et de début, il fallait encore commencer par amuser pour obtenir d'être écouté; mais de l'obligation imposée par la mode de tout faire avec grâce et même légèreté il résulta que, dans la plus importante entreprise, le débat s'ouvrit presque autant sur la forme que sur le fond des idées, et les premiers intérêts de Tordre social, la politique, la morale, la religion qu'il s'agissait de faire sortir des débris de tout ce qui croulait, faillirent être pris pour des sujets de discussion littéraire, comme la querelle des deux musiques qu'on venait d'abandonner.
Rappelons ce qui a été dit plus haut, car il ne faut jamais craindre de trop prouver, lorsqu'on attaque les mœurs passées de la patrie. Cette grâce de l'esprit qui s'est appelée la légèreté française, et dont nous avons prétendu longtemps faire le premier de nos mérites, est devenue le plus grand de nos défauts, dès qu'on s'est vu forcé de lutter sans rémission avec les choses graves de la vie. Depuis près de cent ans surtout, l'habitude d'entrer étourdiment dans ce qui se nommait un état était devenue générale; il en fallait choisir un qui soutînt ou décorâtl'existence: personne ne s'embarrassait de la manière dont il serait exercé. J'ai encore vu dans mon enfance des magistrats disputer d'élégance et de futililé avec les gens de cour : je ne rappellerai qu'en passant l'étrange attitude qu'avaient prise dans le monde certains hommes d'église.
Le gouvernement absolu, sous quelque forme qu'il se
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manifeste, en isolant les citoyens, les excite à Tégoïsme; et, quand son autorité se fait sentir avec douceur, ils ne songent plus qu'à embellir, comme il leur plaît et selon la mode, leur position devenue purement individuelle. Ils y font concourir les femmes; et, dès qu'elles ont donné aux choses précisément les proportions qui sont à leur portée, force est bien que les hommes s'y réduisent. Aussi avons-nous vu Rousseau dans son temps leur reprocher d'être souvent plus femmes qu'elles.
Un état de mœurs politiques qui privait la vie de tout intérêt élevé et général, mais qui laissait la liberté de parler de tout, dut contribuer chez un peuple causeur à développer le goût et le talent de la conversation. Aussi la France a-t-elle été la scène où l'on a toujours su le mieux exploiter l'échange des pensées par le choix élégant des mots. Au moment de la Révolution, la conversation était la plus grande affaire des Français. Il se pourrait que cet art (car c'en est un) éprouvât dans la suite parmi nous quelques changements. Un entretien agréable qui porte sur des riens, ou qui même quelquefois convertit en riens les choses sérieuses, sera moins à l'usage des hommes désormais plus fortement occupés. On a cité ce mot de Bacon : « La conversation n'est pas un chemin qui conduit à la « maison, mais un sentier où l'on se promène au hasard « avec plaisir. » Il faut prévoir que les hommes, plus citoyens, et les femmes, d'abord épouses et mères, pourront bien avoir fréquemment besoin de ne pas trop s'écarter de la maison.
Une femme qui n'était épouse que de nom, mère sans enfants puisqu'elle ne les élevait point, maîtresse d'user son temps à sa fantaisie, devait avoir de grands avantages dans cette lutte oisive et brillante. 11 ne fallait pas une instruction bien étendue pour savoir tenir un cercle, relever un entretien prêt à tomber, parler à chacun de ce qui pouvait le faire valoir. Ce talent fut longtemps pour les femmes la source de leur plus grande importance, l'objet
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de leur émulation la plus ambitieuse. Que leur fallait-il pour y exceller? Une légère notion des choses, une grande prestesse à saisir le côté inattendu d'une pensée; cette adresse qui déguise l'ignorance au moyen d'un bon mot, en se réservant le droit de la confesser dans un autre moment avec une naïveté qui la rend charmante : voilà ce qui suffisait au succès d'une soirée, et pendant un temps la vie des femmes à Paris (et Paris réglait la France) ne se composa que de soirées. Quand la Révolution vint surprendre une société ainsi préparée, on ne la prit d'abord que comme une occasion nouvelle de causer : nombre de personnes crurent alors que tout allait se passer en conversation.
Le combat entre les opinions s'engagea d'abord, au grand amusement de tous ; nous voyons encore des gens tout pleins du souvenir qu'il leur a laissé, avouer que ce temps de discussions légères, sur des matières si imporT tantes, fut le plus heureux temps de leur vie *. Une brillante critique, échauffée cette fois par l'enthousiasme qu'inspiraient de généreux systèmes, fécondait l'esprit, agrandissait les idées, créait des formes nouvelles pour les énoncer, et donnait à la parole un charme et un succès qui l'encourageait à tout oser. Depuis longtemps on avait pris l'habitude de réduire les révolutions politiques à des révolutions de cour et de salons. L'audace des pensées croyait pouvoir s'exprimer sans ménagement chez une classe de personnages sans lien avec une nation qu'ils ignoraient. Leur conscience n'étaient point intéressée ; car dans le fond la plupart d'entre eux eût mieux aimé conserver ce qu'il était si amusant de blâmer, que de fonder ce qu'on aurait été contraint de défendre. Les plaisirs de l'esprit enivraient la raison : distraite sur la route, elle se détournait du but; personne n'éprouvait grand souci de l'atteindre. Mais, pour cette fois, la prélention de la société