CHAPITRE VI
Nous touchons au temps où tout Français sera citoyen, c'est-à-dire qu'il unira la pensée de ses obligations envers la patrie, à presque toutes les actions importantes de sa vie. Autrefois cette patrie se représentait dans la personne du roi; lui obéir, lui plaire, était le premier devoir, le seul presque de cette classe privilégiée qui avait l'honneur de l'approcher; mourir pour lui, s'il le fallait, était l'engagement de tous. Mais ces obligations, imposées d'avance aux sujets, devaient laisser la plupart d'entre eux indifférents aux actes de l'autorité dont ils vivaient écartés; et par la raison même que, depuis nombre d'années, la puissance de nos rois s'exerçait avec douceur, leur influence ne se faisait sentir que dans un cercle fort resserré. La monarchie française laissait inerte cette portion de l'esprit qui voudrait au moins participer par la pensée à l'action du gouvernement.
Peu à peu des besoins nouveaux firent naître une curiosité plus vive; on voulut tout connaître, puis tout juger. On sollicita d'abord, plus tard on exigea des explications; et dès lors toute loi, toute coutume même, qui ne sut pas justifier des raisons de son existence, fut frappée de discrédit et destinée à disparaître bientôt sans retour.
Cette inquisition des powquoi a été sans doute poussée
à Textrême ; elle osa s'attaquer h Dieu môme, qui répondit en lançant le désordre partout où Tincrédulité voulait s'arroger un droit. Là résistance immuable n'appartenant qu'à lui seul, la royauté fut un moment renversée; mais elle s'est relevée, forte des violentes épreuves auxquelles elle a été soumise. Le sentiment qu'on portera au roi désormais, quoique d'une tout autre nature, ne sera ni moins dévoué ni moins flatteur. On a appris à le regarder comme la clef de l'édifice reconstruit; la puissance de l'intérêt commun, évident pour tous, inspirera peu à peu ce respect et celte reconnaissance nécessaires à l'afTermissement du trône; et bientôt chaque citoyen, actif sans agitation, retrouvera dans l'exercice de ses droits et son attachement au monarque, des occasions sans cesse renaissantes de concourir à la vie de la patrie.
On doit donc regarder la qualité de citoyen comme le vrai mobile de l'existence sociale de l'homme. La destinée d'une femme est à son tour comprise dans ces deux titres non moins nobles, épouse et mère d'un citoyen. Si, en cette qualité, l'opinion publique lui accorde toute la considération qu'elle a droit d'inspirer, si son éducation est dirigée vers les moyens de l'obtenir, elle n'aura plus à se plaindre de son partage sur la terre.
Tous les mérites des femmes sont en valeur, dès qu'elles éprouvent de l'intérêt. Comme en général, il leur manque la force qui fait agir dans un but éloigné ou pour un succès douteux, il faut qu'un sentiment prédominant, qu'elles portent même facilement jusqu'à l'enthousiasme, leur procure d'avance le prix dont elles ont besoin pour ne pas se décourager. Cette disposition de leur nature montre à quel point elles sont faites pour la vie intérieure qui leur présente des occasions faciles et des récompenses prochaines. Créatures faibles et toujours un peu agitées, ce qui dépend d'un avenir lointain, ce qui ne peut réussir qu'à de grandes distances effarouche etdésespère leur pressante imagination. Hais qu'on les place là où elles deviendront le conseiller
soumis de celui qui agit, on verra de quel développement et de quelle sagesse leur intelligence est capable. En un mot, pour que les femmes soient moralement utiles à la société, il faut qu'elles y trouvent une situation où leurs mouvevements demeurent en proportion avec leurs forces.
D^un tel ordre ressortirait encore un avantage : c'est que toute évidence personnelle à la femme lui serait interdite. L'influence du conseil lui resterait seule; elle est naturelle, et peut souvent être utile. Mais le cercle où elles doivent demeurer et se mouvoir se trouverait tracé irrévocablement, et celle qui tenterait d'en sortir se verrait vouée au ridicule, sans moyen d'y échapper. Les gouvernements libres appellent les hommes à un grand nombre de réunions. Quelle importance conserveraient leurs décisions, si l'on y pouvait apercevoir l'influence d'une femme ? Notre mission sociale nous laisse au rang de spectatrices attentives et intéressées des événements auxquels d'un moment à l'autre peuvent prendre part un mari ou un fils. Supposons la vie politique une grande partie de jeu dont les règles auraient été déterminées d'avance, et dont le gain serait employé pour l'utilité du plus grand nombre : eh bien ! la femme n'y devrait jamais tenir les caries; sa place serait auprès du joueur pour l'avertir, lui montrer une chance inaperçue, partager son succès, le consoler surtout, si la fortune lui manquait. Ainsi tout ce qu'elle aurait de bon serait occupé, tout ce qu'elle aurait de faible ne commettrait aucun enjeu.
11 ne faut pas conclure que je veuille réduire les femmes à la condition d'un humiliante oisiveté. Bien loin, dans la situation où je les conçois, jamais elles n'auraient pu sentir, penser, agir avec plus d'intérêt et de vivacité. Il est souhaitable que toute occasion de manège et d'intrigue leur soit interdite; mais de l'intérieur de la maison, elles seront attentives aux choses importantes qui se passeront au dehors ; elles y appliqueront leur intelligence et leur sollicitude, afin de suivre, de seconder toujourç le compa-
gnon de leur vie. « Les hommes même qui ont toute l'au- « torité en public, dit Fénelon, ne peuvent par leur déli- « bérations établir aucun bien effectif, si les femmes ne « leur aident à Texéculer. »
J'en appelle à la conscience des femmes : n'est-il pas cent fois plus honorable d'exercer, pour ainsi dire, légalement des droits reconnus, mais sagement limités, que de payer de la considération et souvent de la vertu une usurpation toujours disputée ? Avouons-le sans détour, depuis longtemps ce n'était plus guère que sur l'empire de l'amour que les femmes parvenaient à fonder le leur, et quel amour encore ! La plus indépendante des passions s'était soumise à la tyrannie de la coutume, au caprice de la mode. Mais la supposât-on débarrassée de ces avilissantes entraves et complètement rendue à elle-même, il faudrait convenir encore qu'elle ne peut occuper qu'une portion assez courte de notre vie, qu'elle entraîne à sa suite mille mécomptes, et qu'elle entretient en nous une sorte d'égoïsme déguisé sous les apparences de la préoccupation d'un seul objet. Serait-il donc si mal conçu, le plan d'éducation qui. sans nous déposséder de l'amour, nous assurerait les moyens de connaître et d'inspirer un sentiment moins orageux, naturel à tous les âges, honorable dans toutes les circonstances, parce qu'il s'appuierait sur un fondement moral, sur un dévouement que la vertu ne désavouerait pas? Ce sentiment admet, il exige, que les femmes ne soient pas tout h fait étrangères par l'esprit aux intérêts sérieux dont se compose l'existence d'un homme. Une épouse doit se complaire dans la conversation d'un mari occupé des affaires publiques. Elle peut avoir, d'elle à lui, un avis sur son opinion, s'il est membre d'une assemblée, sur son livre, s'il est écrivain, sur son vote, s'il n'est que citoyen ; elle doit entrer dans ses projets relativement au progrés de la science, de l'art ou du métier qu'il exerce. Éclairée et sensible, dévouée et prudente à la fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir
consultée, et Tamour lui reportera une part de succès. Son affectueuse approbation affaiblira l'impression des jugements légers ou sévères, et devancera quelquefois aussi, par l'enthousiasme, cette estime nécessaire que le plus juste n'obtient jamais des hommes, aussitôt qu'il l'a méritée.
« Un esprit cultivé, dit Rousseau, rend seul le com- (( merce agréable ; et c'est une triste chose pour un père « de famille qui se plaît dans sa maison, d'être forcé de « s'y renfermer avec lui-même et de ne pouvoir s'y faire « entendre à personne. » 11 en conclut, « qu'il ne convient (( pas à un homme qui a de l'éducation de prendre une (( femme qui n'en a pas. » Mais par suite du parti pris d'attaquer également et de tout point les méthodes reçues, il nous raconte que Sophie n'a jamais eu d'autres livres dans les mains que Barème; et qu'elle n'a lu une fois Télémaque que par hasard. Nous verrons ailleurs si, en retranchant la lecture de l'éducation des femmes, on parviendrait à faire précisément de la Sophie de Rousseau ce qu'il veut qu'elle soit, ce qu'il dit qu'elle est. Il me suffit en ce moment qu'il reconnaisse nécessaire au bonheur d'un homme instruit que l'esprit de sa femme soit cultivé.
Mais à ce que dit Rousseau, que le premier devoir d'une femme est de plaire à son mari, ajoutons qu'il faut encore qu'elle le serve, que ses connaissances la mettent en état de conserver le droit d'un avis dans toutes les décisions relatives aux intérêts de la communauté. Comment établir autrement cette touchante et morale solidarité du mariage?
Une disposition naturelle, et aussi leur situation, porte les femmes à l'observation du caractère de ceux à qui elles ont affaire. Dans l'union la mieux assortie, elles s'y seront appHquées longtemps avant que bien des maris y aient pensé. Même il se pourrait que, pour leur bonheur, les hommes n'y pensassent pas assez. Quoi qu'il en soit, une femme qui a su découvrir Je secret des qualités ou des faiblesses de son mari, parviendra, sans le blesser, à l'aver-
tir pour le bien de tous deux. Dans roccasion, elle calmera son impétuosité ou pressera son indolence ; s'il le faut, elle lui inspirera les vertus mêmes qui ne lui manquent qu'à cause d'elle : elle saura, par exemple, le préserver du repentir, en consacrant d'avance par un généreux consentement le sacrifice d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que pour sa femme ou ses enfants. Un père, placé entre son devoir et le bien-être de sa famille, pourrait être tenté de transiger; sa conscience et sa tendresse doivent être en repos, si l'amour maternel a accepté son sacrifice.
Mais, pour avoir ce droit, il faudra que la vie entière d'une femme ait répondu d'avance au souci d'une affection qui s'alarmait pour elle, que son jugement se soit montré habituellement sage, qu'elle ait su résister à des goûts dangereux, à l'entraînement de l'imagination; que, par l'habitude de l'ordre, l'intelligence de l'économie, ayant prévu les privations fortuites, elle se soit montrée capable de réparer la perte de la fortune, de régler les réformes qui doivent la suivre. Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui découvre mieux ce qu'il y a de beau dans le cœur humain, que celui d'un citoyen placé entre un sentiment patriotique, et les intérêts d'une famille digne d'être chérie : prêt à braver le malheur ou le dangiîr, il hésite, toutefois, mais non à cause de lui.... C'est alors que les paroles courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le pouvoir de la vertu n'est qu'un rêve, ou dans un pareil moment elle donnera à deux êtres qui s'entendent, des émotions si supérieures, si pénétrantes, qu'elle les placera dans une région où le malheur ne porte pas.
C'est ainsi qu'une femme peut avoir sans inconvénient sa part d'action dans les chances sérieuses de la vie sociale. Elle y portera le charme qui s'attache toujours à l'union d'une faiblesse naturelle et d'un courageux dévouement. Notre devoir à nous n'est point de dissimuler nos eflorts;
nous ne perdons rien à laisser voir que la victoire nous ait coûté.
11 est assez inutile, je pense, d'insister sur ce que la tendresse et la raison d'une épouse peuvent offrir de consolations à cet homme ainsi devenu pauvre et solitaire. Il n'est pas nécessaire non plus de la peindre associée par lui 1 à l'évidence d'une situation publique. Qui ignore aujourd'hui comment une femme peut utilement aider son mari par sa manière d'accueillir ceux qui ont affaire à lui ? Qui n'a ressenti dans le monde l'influence de ce tact, de cette politesse égale pour tous dans l'intention, différente dans - les formes, selon les diversités de caractère, que nous démêlons toujours si vite et si finement?
Mais pour conserver nos vrais avantages, il nous faut, je dois le redire, éviter soigneusement les usurpations. Elles ne sont honorables ni pour qui les tente, ni pour qui les les supporte. Les droits n'ont pas de plus dangereux ennemis que les prétentions ; la légitimité est la base du repos des états et des ménages. Confidentes amies du projet d'un mari, nous ne pouvons convenablement agir que selon son ordre; et notre soumission, résultat du devoir et du sentiment, contenle le cœur autant que la conscience. La plupart des actions des femmes s'exercent dans un cercle si resserré qu'elles ne peuvent guère s'enorgueillir que des motifs qui les ont inspirées. Les petites choses obUgées donnent de médiocres satisfactions et de grands ennuis ; il faut les relever par un sentiment tendre ou par une pensée sérieuse : la liberté d'en disposer à sa fantaisie ne vaudra jamais à la longue, pour une femme, le plaisir de les faire tourner au profit de celui qu'elle aime.
On objectera peut-être que les intérêts dont je viens de composer la vie d'une femme, ne sauraient se rencontrer que rarement. Mais, outre que les nouveaux systèmes de gouvernement doivent multiplier plus que nous n'en avons encore l'idée, les occasions favorables à ces intérêts, leé femmes qu'un hasard particulier aurait appelées à donner
de lels exemples, attireraient sur tout leur sexe une considération dont les plus obscures ressentiraient l'influence. Et puis, quelle que soit la destinée de chacun, qu'un homme ait à vivre désormais ou dans la capitale ou dans le fond d'une province, s'il est capable d'un travail quelconque, il faudra qu'il se persuade qu'il est de quelque cliose pour son pays, qu'il contribue à l'association par les bénéflces qu'il en recueille et les charges qu'il en supporte, et sa compagne aura toujours des devoirs graves ou touchants à remplir.
Le temps doit cesser où toutes les supériorités viennent 3e concentrer et se fondre dans Paris. Les hommes de la génération qui déjà s'éloigne, soumis à l'empire de l'habitude, aiment mieux y végéter mal à l'aise, y attendre, que d'essayer d'intéresser le reste d'une oisive existence sur un théâtre lointain et rétréci. Mais un jour le petit nombre des places, l'impossibilité presque absolue pour le gouvernement d'accorder des grâces arbitraires, l'embarras de mendier aux regards de tous des faveurs non méritées, écarteront peu à peu des entours du pouvoir cette foule de parasites qui le mettent encore aujourd'hui dans la pénible alternative d'exciter la haine par ses refus ou le blâme par ses complaisances. Les hommes de Paris se souviendront enfin qu'il y a un pays en France, et qu'on peut s'y faire une vie intéressante, en la rendant utile. On sentira que c'est une condition honorable que celle qui donne du repos et de l'aisance dans le champ de ses pères, et que la vertu, ainsi que d'innocentes faiblesses du cœur humain, peuvent trouver des encouragements et des jouissances dans l'importance que donne une supériorité quelconque auprès des obscurs habitants des campagnes. On se dira que leur communiquer les consolantes clartés de la religion, exercer la bienfaisance, procurer des ressources à des intelligences comprimées par la misère, est un digne et actif emploi du peu de temps que chacun de nous passe ici-bas. Nous autres, favorisés dans ce monde, nous sem-
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blons trop disposés à oublier que le pauvre a aussi une âme : nous lui souhaitons la crainte de Dieu, parce qu'elle l'oblige à nous laisser jouir en repos; et peut-être est-ce à nous, seulement à nous, qu'il sera demandé compte de son salut.
Parlons franchement, chez notre nation prétendue catho^ liquey les premières notions du christianisme sont presque inconnues au plus grand nombre. Dans nos campagnes et môme dans nos villes, l'artisan ignore l'Évangile; et ceux des hommes qui ont le plus éminent besoin de se consoler par la pensée de l'autre vie, sont précisément ceux qui apprennent le moins à l'espérer. Pendant nombre d'années, notre funeste exemple les égara; et maintenant, oubliant que leur misère morale est notre ouvrage, nous nous abandonnons au dégoût dédaigneux qu'elle nous inspire.
C'est en négligeant d'éclairer par la religion la raison du peuple, qu'on l'a rendue plus accessible aux préjugés destructifs de son repos. L'esprit a besoin d'exercice ; el, à défaut de la vérité, il se saisit de l'erreur plutôt que de rester oisif. L'ignorance est sans doute préférable à l'erreur; mais tout vaux mieux que l'abrutissement. Toute espèce d'instruction morale ou religieuse manque aux dernières classes de la société; un long temps bien employé, une extrême patience, beaucoup d'essais d'abord infructueux, pourront seuls ramener les gens du peuple à quelque réflexion sur leur existence et leur fin.
Naître, souffrir, mourir, est toute leur histoire,
a dit un poète*. 11 serait bon de les avertir qu'il y a quelque chose par delà, et de leur enseigner l'espérance et la foi. Que de femmes éclairées et charitables unissent leurs efforts dans les campagnes au zèle des curés, une grande