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CHAPITRE VII

DES VRAIS PRIiNClPES DE L EDUCATION DES FEMMLS

On rencontre chez certains esprits une telle prévention en faveur de ce qui est, qu'ils ne conviennent jamais de la possibilité d'aucun changement. Tant qu'ils aperçoivent quelque ombre des choses qu'ils ont eu l'habitude de voir, ils les réputent inébranlables; toute amélioration ne les frappe que comme une occasion de destruction. Ce genre de parti pris appartient surtout à des gens avancés dans la vie, prudents jusqu'à la peur, déguisant sous le nom de sagesse l'insouciance de leur égoïsme, et parodiant trop souvent ce mot attribué à Louis XV, et qui n'est pas tout à fait innocent dans la bouche d'un père ou d'un roi : « Ceci durera bien toujours autant que moi. » Ce n'est point à ceux qui ont ainsi fermé à dessein leurs convictions que je puis m'adresser avec espoir de succès, mais à ceux qui ne redoutent ni ne méconnaissent la nouveauté, à ceux dont l'avenir renferme assez de temps pour qu'ils ne craignent point d'en user un peu en me prêtant attention.

Parmi ces juges de mon choix, beaucoup auront encore leurs objections. Ils penseront peut-être que, la direction générale des esprits les portant au sérieux, l'éducation des femmes ayant gagné sous beaucoup de rapports, il serait sage de se fier au temps pour produire un perfectionne-

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ment infaillible, au lieu de se hasarder à heurter des préjugés dont quelques-uns sont utiles, à blesser des souvenirs chers à plusieurs et parfois respectables. Assurément j'ai la plus grande confiance dans cette force des choses de ; laquelle on espère tant, et qui se fait obéir de ceux mêmes ; qui la nient; mais il est impossible de la croire tout à fait ' indépendante de la raison et du vouloir des hommes. Les hommes font bien des progrès à leur insu et môme en dépit d'eux; mais leurs pas sont plus assurés, lorsqu'ils sont éclairés dans leur marche. Les perfectionnements, tôt ou tard, doivent s'appuyer sur des principes; et lorsque l'esprit humain va vers la raison plutôt par impuissance de reculer que par conviction et par choix, il ne sait ni prévoir ni éviter les obstacles, et risque de s'égarer faute de connaître son but.

Ainsi, quoique la destinée que j'annonCe aux femmes doive résulter tôt ou tard de l'état présent de la société, elles y arriveraient plus vite, si leur éducation était réglée en conséquence. Celle qu'on leur donne est, à mon avis, si imparfaite, si insuffisante, et tant d'habitudes peuvent contribuer à la maintenir! Elle trouverait même, au besoin, tant de fades apologistes tout prêts à dire que les Françaises n'ont rien à gagner!

Presque toutes les idées morales sont tenues à la surface ) de notre entendement; et, dans l'intention de nous mieux préparer à la dépendance où nous placent la création et la société, on interdit à notre jeunesse à peu près tout acte de sa liberté. Toutefois, il devrait être inutile de répéter que la femme, ayant été douée de facultés non égales, mais semblables à celles de l'homme, mérite, malgré la différence de sa destinée sur la terre, d'être dirigée par les mêmes principes que l'être dont elle partage et la céleste origine et la céleste fin. En elle-même, cette vérité n'a pas été contestée sérieusement; mais le monde dans ses conventions, plusieurs philosophes dans leurs préceptes, ont agi ou raisonné comme si elle n'était pas. Il semble-

rait quelquefois que les femmes ont été regardées comme des êtres mixtes qui n*ont de Thumanité que les affections, et qui, dépourvus de conscience et de raison, ne pouvant être conduits que par des sentiments ou des instincts, sont indignes de toute considération sérieuse; destinés seulement à se voir façonnés pour la satisfaction d'un maître autorisé, selon les temps et sa fantaisie, à leur imposer l'oubli des devoirs ou l'exercice de la vertu. On a vu Rousseau lui-même, qui s'est vanté d'être notre plus constant défenseur, ne permettre à Sophie aucune lecture; et, poussant l'ignorance qu'il lui inflige jusqu'à une totale absence de religion, nous ravaler à un abaissement qui n'est pas fait pour nous. Notre âme en appelle à son immortalité

' pour réclamer son droit à la lumière de la raison. Je me hasarde à dire que l'esprit du christianisme, qui nous a

' replacées à notre rang, n'a pas pénétré assez avant en cela dans les lois et les habitudes de la société. Il reste encore, sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres peut-être, à accomplir la révolution morale qu'il a entreprise : Dieu avait chargé les hommes de l'application des principes de la révélation.

On me pardonnera donc, si je reviens sur des vérités qui n'ont point été contestées, mais négligées; et qui, pour être communes, n'en sont pas moins restées étrangères à la pratique de la vie.

Comme créature intelligente, la femme n'est pas difl*érente de l'homme. Elle possède sans doute à un moindre degré les mêmes facultés : mais elle les possède, et c'est assez pour qu'elle mérite qu'on les exerce; leur nature étant commune, leur loi doit être la même ; pourvue des mêmes moyens pour connaître et remplir les conditions de son existence, l'éducation d'une femme ne doit pas différer essentiellement de celle de l'homme, du moins quant aux principes. En sa qualité d'être doué de raison, d'être moral et libre, parce qu'il est raisonnable, son éducation, si elle est raisonnable aussi, ne peut que vouloir se con-

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former à sa nature, en assurant sa moralité par l'empire \ de la raison sur la liberté.

La femme est raisonnable, puisqu'elle a la notion du vrai et du faux; elle est morale, puisqu'elle a le sentiment, sinon la connaissance, du bien et du mal ; elle est Hbre enfin; et que ce mot si redouté n'excite aucune alarme, puisqu'il ne désigne que celle liberté niée des seuls impies et définie par Bossuet le « pouvoir de vouloir ou de ne vouloir pas » . Pourquoi donc laisserait-on sa raison sans aliment, sa conscience sans lumière, sa liberté sans règle? sur quel fondement lui refuserait-on la vérité ? La vérité , est la loi de l'âme, et jamais la suppression des lois n'a ; d'autre effet que l'oppression ou la licence. En effet, nous voyons que ceux qui ont ainsi tenté de dégrader ou de délier la raison des femmes ont presque réussi à en faire tour à tour des esclaves ou des révoltées. C'est le vice des sysièmcs d'éducation adoptés jusqu'à présent pour elles. Par je ne sais quelle crainte de leur avenir, on a négligé, la plupart du temps, de leur donner ce qu'il faut de force ; morale pour les circonstances difficiles ou imprévues; une précipitation paresseuse se hâte d'inculquer aux jeunes filles quelques habitudes dont on leur cache les raisons. On ne les avertit de rien, on les préserve soigneusement de toute expérience. La vanité maternelle, si délicatement ombrageuse, voudrait éviter à l'enfant toute occasion d'agir en sens opposé des qualités qu'elle lui souhaite; et, repoussant les épreuves, elle se contente de nourrir son âme d'une morale prise généralement dans des conventions qui manquent de puissance et de vie. Presque toutes les mères préfèrent les préceptes aux principes ; en dictant à leurs filles ce qu'elles ont à faire, elles aiment mieux se servir du mot il faut, qui ne s'adresse point à la raison, que du mot vous devez, qui n'est compris que d'elle. L'emploi habituel de l'une ou de l'autre dé ces expressions peut changer tout un système d'éducation.

La morale de bonne compagnie, qui se réduit pour une

femme à l'obligation d'être ce qu'on appelle dans le monde considérée, étant celle dont nous préoccupons surtout Tesprit de nos filles, il en résulte qu'elles deviennent attentives à ce qu'il faut qu'elles paraissent bien plus qu'à ce qu'elles doivent être. Cependant, comme il arrive quelquefois que les succès qu'on obtient dans le monde, et ceux même auxquels on doit mettre du prix, sont la suite d'une conduite plutôt adroite que sage, combien de mères qui, croyant n'avoir entretenu leur fille que de vertu et de religion, se trouvent, après de longs soins et une grande surveillance, ne lui avoir donné que ces leçons de ruse qu'on appelle de l'esprit de conduite, ou tout au plus une collection de maximes formulées pour un petit nombre de situations de la vie du monde ! La morale du monde porte les consciences à ne point se reprocher ce qui est ignoré, ou ce qui n'est pas hautement désapprouvé. La vraie, la seule morale est celle qui s'applique à toutes les conditions de la vie et qui en dépasse la durée. Chacun sait, ou tout au moins répète, que la raison se forme par la réflexion et l'expérience. Pourquoi donc ne donner aux enfants que des réflexions toutes faites? pourquoi ne pas reconnaître de bonne foi que le but de l'éducation, et en même temps son moyen le plus efficace, est le bon emploi de la liberté? S'il est important de hâter l'expérience, croit-on y parvenir en réglant d'avance la vie, de manière que celle d'une jeune fille marche pendant quinze ou dix-huit ans sous la puissance minutieuse des volontés maternelles? Quand toutes les actions se font par ordre, les devoirs se remplissent comme à l'insu de la raison ;' alors notre propre conduite ne nous profite pas. En surveillant un enfant, il faudrait donc le laisser maître de chercher luimême et de prendre dans mainte occasion le parti qu'il voudra. Je ne crois point, comme Rousseau, que son instituteur, ses parents, une mère surtout, feignant d'ignorer comme lui ce qu'il ignore, dussent consentir à faire sous ses yeux le mal, comme il le fait d'abord dans l'impuis-

sance de commencer par le bien. Ce serait lui donner une étrange idée de la vie, de l'humanité et de la société que de lui laisser croire que des personnes faites, qui ont sur lui la supériorité de l'âge, ne sont pas plus avancées en morale et en instruction. 11 serait trop fondé à demander d'où vient la nécessité qu'il prenne peine à découvrir tant de vérités qui peuvent apparemment demeurer ignorées sans danger plus de la moitié de la vie, puisque son instituteur ne les sait pas mieux que lui. Rousseau reprochait aux parents de ne point faire eux-mêmes l'éducation de ^ leurs enfants, et celle qu'il propose est justement impraticable pour un père et une mère; car elle les mettrait de/ part et d'autre dans une relation mensongère et forcée : elle contrarierait l'ordre de la nature. Mais Rousseau, qui s'est trompé dans le choix du moyen, conseille avec raison de former l'expérience de la jeunesse par l'habitude de la réflexion; je dirai après lui qu'il faut laisser un enfant errer et faillir, quand ses fautes, exemptes d'un danger grave, lui donneront une leçon frappante. Une mère éclairée et attentive, loin de déployer à chaque instant son autorité, doit s'appliquer à tenir sans cesse en éveil dans sa fille la réflexion, cette vie de l'âme, qu'il faut fortifier à régal de celle du corps. Son premier soin ne sera pas d'obtenir forcément que ce qu'elle fait soit d'abord bien fait, mais de représenter les difficultés et les objections, de provoquer les scrupules, de diriger les recherches, et au besoin de suggérer les solutions ; ce qui revient à dire qu'il faut mettre dans l'éducation de la liberté. C'est ainsi qu'une femme acquerrait de bonne heure le moyen de faire utile usage de ses dons naturels. Il lui a été donné de vouloir; sa mère doit lui permettre d'agir. Une certaine expérience est nécessaire pour comprendre que la liberté s'exerce aussi par la force de ne vouloir pas; mais, pour ne plus vouloir que ce qui est bien, il faut avoir éprouvé l'inconvénient de vouloir mal ; et cette épreuve est sans danger, quand elle se fait sous les yeux d'une mère. D'ail-

leurs de quel droit celle-ci serait-elle plus difficile que Dieu? N'a-t-il pas envoyé la créature dans ce monde, sur la foi de sa raison? Cependant la justice divine est tout autrement redoutable que celle d'une mère! Nous voyons toutefois que cette justice a permis que l'homme usât de sa liberté pour éclairer sa conviction; et saint Paul exhorlant les chrétiens à connaître, voir et toucher à l'aide de leur raison, en déclarant» que Dieu a renfermé d'abord tous les hommes dans Vincrédulilé pour faire à tous miséricordey leur adresse précisément ces paroles remarquables : Vous navez point reçu V esprit de servitude pour vous conduire par la crainte^.

Le régulateur de la liberté, c'est la conscience; mais elle s'éveille lentement chez un enfant; elle l'avertit d'abord d'une manière vague et d'une voix faible ; l'attention et la réflexion lui donnent bientôt de la force et de l'autorité. Osons donc imiter et suivre la nature; laissons s'engager la lutte du mal et du bien; que l'expérience d'un enfant, dans les mains de sa mère, serve à l'éclairer, comme la conscience éclaire l'homme fait sous la main de Dieu. A son exemple encore, ne révélons d'autorité les devoirs que lorsqu'il y a perte d'âme, c'est-à-dire danger sans ressource à les ignorer.

Or maintenant est-ce ainsi que nous élevons nos filles, et quelle est la vie que la société leur a faite .^ En général, elles sont soumises à un système de volontés manifestées avec douceur, je l'accorde, mais tout à la fois despotiques et superficielles. De plus, on tient leur jeunesse dans un état d'inaction et de contrainte qni les prépare mal aux devoirs graves et actifs de l'état d'épouses et de mères.

Il y a en France un genre d'évidence qu'on redoute extrêmement pour les jeunes filles. A la manière dont on les montre, en évitant de les faire connaître, il semblerait que le premier devoir des parents est de tromper sur le

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