‹ ParChapitre 40 sur 53 · ÉpU. aux Hom., VIH · texte numérisé non relu

ÉpU. aux Hom., VIH

vrai de leurs caractères. Quelques mères, qui se vantent de leur donner la connaissance du monde, commencent par le leur raconter, puis le leur font voir seulement par le côté de -ses plaisirs. D'autres, plus sévères et dont toute l*étude est de le cacher, ordonnent une retraite absolue, ne permettant pas qu'on assiste au spectacle, avant le moment d'y jouer un rôle. « Une fille, disent-elles, ne saurait trop ignorer. » Sans doute, il faut écarter de sa jeune imagination tout ce qui pourrait la souiller : mais de l'en-, tière ignorance du mal peut résulter une sorte de niaise innocence qui ne deviendra jamais la vertu, et qui ne suffira point à conserver aux femmes cette pureté qui ne doit pas les quitter au milieu de la société même.

Les choses sont arrangées ou dérangées de manière que, depuis douze ans jusqu'à dix-huit ans, nos filles se ressemblent à peu près toutes. Élevées dans les mêmes formes, condamnées à la même nullité, on exige de leur jeunesse qu'elles ne laissent apercevoir que les qualités absolument nécessaires à cet éloge banal qu'on fait si facilement d'une jeune personne qu'il faut établir. Après avoir parlé plus ou moins de sa figure, beaucoup de sa fortune, vanté ses talents, son air modeste, qui n'est peut-être que l'affectation d'un silence prescrit; sur cette fade et mensongère énumération, on la livre à qui ne la connaît point, quand vraisemblablement elle s'ignore elle-même. Pour les femmes, il est visible qu'elles n'ont rien gagné par une semblable coutume; mais les hommes surtout, je m'étonne qu'ils veuillent y consentir encore : ils n'échappent pas tellement aux circonstances de leur intérieur qu'il ne leur fût un peu nécessaire d'y mieux regarder. Qu'arrive-t-il en effet? Inactives jusqu'au mariage, averties seulement par d'insuffisants préceptes, les femmes entrent tout à coup dans une vie d'action et de mouvement, qui enivre les étourdies et trouble les plus réservées. Elles sont assez préparées, dit-on, pour l'éducation qu'elles doivent recevoir du monde et de leur mari. Nous parlerons bientôt de

celte seconde éducation ; mais dès à présent qu'on nous dise si elle est toujours donnée avec justice et prévoyance. El puis enfin, quand elle manque ou qu'on la reçoit mal, où sont, puisque le moment d'agir est venu, où sont les ressources contre les erreurs de pensée et d'action?

Il y a dans nos mœurs quelque chose de directement contraire à ce qui serait raisonnable. Cette nullité à laquelle nous condamnons nos filles excite en elles de bonne heure le désir de nous échapper. Nous les jetons ensuite dans les fausses libertés du mariage, où elles se persuadent qu'elles vont devenir maîtresses d'elles-mêmes, à l'instant où elles contractent leur plus sérieux engagement*. Et cependant des trois états de fille, épouse et mère, qui composent l'existence des femmes, il serait bien nécessaire qu'elles sussent d'avance que celui d'épouse, pour prix des jouissances et de la dignité qu'il procure, demande plus que les autres de grands sacrifices d'indépendance.

Comme filles, les femmes seront toujours ce que nous voudrons qu'elles soient; elles n'auront jamais le moyen de revendiquer des droits autres que ceux que nous leur accorderons. Comme mères, si on les livrait à elles-mêmes, il serait rarement nécessaire de les avertir; la nature les a toutes douées particulièrement pour ce qui constitue la maternité; dans cette fonction touchante, l'énergie de l'âme peut suppléer au développement de l'intelligence, comme parfois à la force du corps. Pour la durée de la création, comme il fallait que partout, en tout temps, ces faibles et mobiles créatures fussent au premier moment animées d'un sentiment identique à l'égard de leur enfant, les souffrances

1. oYous ne sortez guère de votre prison que pour être promises à un inconnu qui vient vous épier à la grille ; quel qu'il soit, vous le regardez comme un libérateur.... Vous vous donnez à lui sans le connaître; vous vivez avec lui sans l'uimer ; c'est un marché qu'on a fait sans vous, et bientôt après les deux parties se repentent. » (Voltaire, Dialogue XH.)

qui précèdent sa naissance les ont toutes disposées à cette uniformité d'impressions, d'émotions, d'inquiétudes, indispensable pour la conservation d'un être si fragile. La nature parle si haut chez les mères qu'il suffit qu'elle soit secondée.

Mais l'état des femmes considérées comme épouses dépend beaucoup au contraire des causes extérieures; les idées morales dont nous avons ennobli Tattrait de l'un des sexes pour l'autre ont subi les influences des temps et des mœurs. Une mère ne peut cesser d'être la mère de son enfant; mais il y a des pays, il s'est rencontré des siècles où l'homme a méconnu, rompu cette union formée par les lois ou par le hasard. Pendant un temps, la rigueur des coutumes; depuis un autre, la frivolité des mœurs ont également défiguré le mariage. Les femmes, entraînées par l'appât d'une décevante liberté, se sont quelquefois réjouies de ce relâchement d'un lien sacré. Mieux leur eût valu cependant encore revendiquer les entraves sérieuses qui les contraignent aux pratiques de la vertu. Mme de Staël a dit : « Les mœurs sévères conservent les affections sensibles. » Et la raison ne peut qu'applaudir à ces paroles de Rousseau : « Une femme doit justifier devant le public le choix qu'a fait son mari, et le faire honorer lui-même de l'honneur qu'on rend à sa femme. »

Ah! ne nous plaignons point de ces lois rigoureuses que ceux qui les ont prescrites n'eussent peut-être osé s'imposer à eux-mêmes. La régularité des mœurs fait toute notre dignité. Que sommes-nous sans elle? Quels services une femme peut-elle rendre à son pays? De quelle science utile ses méditations avancent-elles les progrès? Quel travail de ses bras n'a pas besoin d'être aidé ? Quel autre effort que la vertu signalerait son immortelle origine?

11 est donc bien important que, par des paroles plus féminines que maternelles, nous ne fassions pas briller le mariage à l'imagination des jeunes filles, comme devant commencer Tère de leur émancipation. Assurément je ne

70 L'ÉDUGATIOîT DES FEMMES.

voudrais point que par excès de prudence on^ poussai les choses jusqu'à inspirer TelTroi ; mais Texagération en ce genre aurait encore moins de danger. Ou le choix des parents, l'instinct de l'amour, le bonheur des circonstances rendraient les devoirs plus faciles, les liens plus doux qu'on ne les aurait annoncés; ou, si le sort venait trahir les espérances du cœur et de la raison, du moins la victime se trouverait-elle préparée au sacrifice.

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