‹ ParChapitre 41 sur 53 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Plus on aura laissé de latitude à Texercice de la liberté des enfants, en leur abandonnant le choix du bien ou du mal pour leur enseigner l'un et l'autre par l'expérience, plus il sera important de s'attacher de bonne heure à développer en eux cette notion du juste et de l'injuste que nous portons tous au dedans de nous. C'est là une de ces idées nécessaires que les philosophes allemands regardent comme essentielles à notre nature. La connaissance des devoirs est une suite de l'emploi de la raison; elle ne s'acquiert que peu à peu; mais il est utile qu'un enfant sache bientôt que toute créature a sur la terre des devoirs à remplir; et le sentiment de l'obligation morale, que l'éducation trouve et ne donne pas, rendra en peu de temps pour lui cette connaissance distincte et applicable. La vie humaine est, à proprement parler, une mission; l'attention des enfants doit être fixée sans retard sur cette idée, qui tout à la fois nous associe à nos semblables et nous rattache au ciel, et qui devient pour nous un excitant utile ou la plus efficace des consolations. En effet, le sentiment d'une mission uniforme dans son principe, quoique variée dans ses actes, donne des forces contre l'inégalité des chances de la vie; il ranime l'intérêt d'une âme oisiVe, le courage d'un esprit abattu; il ennoblit la pluoirt des puérilités appa-

rentes de notre vie : c'est lui qui nous fait une occasion de salut de ce verre d'eau de TÉvangile donné au nom de Jésus-Christ.

La réflexion dans l'action donne seule à celle-ci toute sa valeur. Il faut donc diriger, fixer la réflexion sur nos volontés et nos mouvenjents, particulièrement dans un temps où la vivacité de l'imagination, comprimée plutôt que détruite, lulte contre la monotonie des habitudes étroites dont nous avons composé notre vie. On impute aux passions la plupart de nos égarements ; et c'est rendre un hommage la nature de l'homme que d'envisager ses fautes comme à la suite d'une crise extraordinaire qui le tire momentanément de l'état d'harmonie pour lequel il est fait. Sûrement ses mauvais désirs, en s'exaltant, le jettent dans un trouble où il a peine à se retrouver lui-même ; et l'on éviterait les dangers, en combattant avec étude les défauts particuliers à chaque caractère; mais outre la cause générale de nos bonnes et mauvaises actions, savoir, la volonté déterminée par la raison ou par les passions, elles sont encore soumises en partie à une autre puissance qui se compose de toutes sortes d'influences indépendantes de notre libre arbitre, comme celles des temps où l'on vit, de l'état de société auquel on appartient, des mœurs qu'on a trouvées établies, de la condition pour laquelle on a été élevé. Telles sont les circonstances qui ont en France entraîné les femmes à un besoin d'émotions vives, directement opposé aux habitudes auxquelles elles sont assujetties ; et cette opposition entre ce qu'elles éprouvent et ce qu'elles ont à faire peut devenir funeste; car l'ennui, chez les êtres faibles, les expose à des tentations d'autant plus à craindre que la faiblesse même qui les a mis en danger fait qu'ils succombent.

La seule sauvegarde est le sentinient du devoir, à chaque instant ranimé par l'attention de l'âme, remise continuellement en présence de sa mission. Une femme accoutumée de bonne heure à donner du prix à ses actes journaliers

échapperait à cette oisiveté de l'esprit qui lui pèse et régare ; elle trouverait même, pour ainsi dire, sous sa main, beaucoup d'occasions de satisfaire cette faculté d'enthousiasme, si impérieuse et si exigeante dans notre sexe. Les femmes ayant de la peine à faire le bien avec calme, uniquement pour la satisfaction raisonnée qu'il procure, il serait utile de concentrer leur activité dans une seule pensée, qui grandirait les moindres démarches de leur vie. Comment la sensibilité, comment l'imagination ne trouveraient-elles pas un intérêt puissant dans l'idée du devoir consacrée par un sentiment religieux? Les femmes ne sauraient trop s'en préoccuper l'esprit : voyons les moyens d'en frapper de bonne heure celui de nos enfants. Leurs premières réflexions sont plus excitées par les exemples qu'on leur donne que par les paroles qu'on leur adresse. Pour agir sur eux, on croit que le meilleur moyen est de leur parler; on devrait au contraire préparer de longue main les discours qu'on leur adresse par des faits qu'on aurait l'attention de reproduire sous leurs yeux. Ainsi je voudrais qu'une mère commençât par rendre sa fille témoin de toutes celles de ses actions que celle-ci peut comprendre, et qui renferment une intention morale ou chrétienne; je voudrais qu'elle agît ou fit agir alors de manière à exciter sa curiosité; qu'il fût question devant elle du devoir à l'occasion de ce qu'elle aurait vu, et qu'ainsi elle fût dès l'abord initiée à cette première liaison d'idées, que toute créature doit faire quelque chose icibas, et que ce quelque chose c'est le bien.

Avant que, par ces innombrables contrariétés que nous opposons à la volonté des enfants, nous les conduisions à réfléchir sur la nôtre, ils sont tout disposés à croire que tout ce que nous faisons est bien iiut : mais en même temps ils pensent (et notre attitude toute d'autorité tant sur eux que sur nos domestiques, au milieu desquels ils vivent, justifie cette pensée) que ce que nous faisons, nous le faisons uniquement, parce que nous voulons le faire. 11 leur

faut un assez long temps avant qu'ils s'aperçoivent que nous aussi sommes soumis à quelque loi ou nécessité. Pourquoi ne point hâter chez eux cette découverte? Pourquoi toutes les habitudes d'une mère ou au moins les apparences de ces habitudes ne se montreraient-elles pas aux yeux de sa fille comme liées à une régie dont elle lui paraîtrait jalouse de ne point s'écarter? Que cette mère, avant de tant prescrire, s'attache à faire voir que toute grande personne qu'elle est, et précisément parce qu'elle est grande personne, sa vie est toute semée d'obligations. Avec les enfants, il faut éviter les définitions parce qu'elles sont difficiles à donner et qu'ils les écoutent peu ; mais il y a bien des choses abstraites sur lesquelles ils n'interrogent pas : il arrive qu'ils les comprennent suffisamment, surtout quand on a eu soin de leur donner corps, potir ainsi dire, en les mettant en action devant eux. On dit beaucoup qu'ils sont questionneurs ; cela est vrai dans un sens : mais qu'on les observe avec soin, on verra que souvent ils questionnent par oisiveté, ou lorsqu'ils ont envie de ramener sur eux l'attention distraite; que souvent encore ils interrogent pour le plaisir de parler, de se donner ainsi un peu de ce mouvement dont ils ont sans cesse besoin. La preuve qu'en général ils tiennent plus à parler qu'à savoir, c'est qu'il est assez difficile de leur faire écouter l'explication qu'ils ont sollicitée. On n'a donc pas grand'peine à éviter ou à laisser tomber celles de leurs questions qui exigeraient une définition exacte, chose toujours embarrassante ; moins cependant avec les enfants qu'avec les personnes faites, qui ne se contentent point à si bon marché. Les enfants ne comprennent guère qu'à moitié, quand ils comprennent; mais c'est assez pour leur curiosité et pour leur besoin. Ce qui est nécessaire, c'est d'éclairer et d'aviver, pour ainsi dire, la définition par des exemples pratiques renouvelés souvent. Le plus sûr est de commencer par les frapper de ces exemples qui excitent et dirigent leurs petits raisonnements.

Si l'on débutait par inculquer à un enfant l'idée du devoir en lui prescrivant toujours le sien, fatigué et surtout contrarie, exclusivement touché de l'ordre du moment, il n'en conclurait rien pour l'avenir; l'obéissance présente qu'on exigerait de lui ne le préparerait nullement à cette soumission future, qui, dès qu'elle sera réfléchie, deviendra un des actes de sa liberté. Mais en le frappant d'abord par des faits étrangers, en ne l'inquiétant point sur son propre compte, on l'aidera à former un premier jugement général, dont on pourra plus tard le conduire à s'appliquer la conséquence à lui-même. Si, par exemple, il éprouve quelque souffrance, que sa mère cherche l'occasion de lui faire entendre que les soins qu'elle lui donne sont une des obligations de son métier de mère ; et, s'il est possible, qu'elle lui laisse ignorer quel penchant irréfléchi, auquel le devoir est étranger, la porte irrésistiblement à veiller à ses besoins et à soulager ses maux. Dans tout ce qui le concerne, qu'elle ait Je courage de moins chercher [à exciter sa reconnaissance pour tant de dévouement, qu'à le pénétrer de l'idée des devoirs des parents envers leurs enfants; qu'elle agisse de manière à lui laisser voir qu'elle est tenue à une conduite, à de certains égards envers ses inférieurs et ses domestiques. Faut-il secourir un malheureux, qu'elle dise à sa fille : « Ce pauvre n'a point d'argent pour acheter du pain ; moi j'en ai plus que le nécessaire, je dois lui en donner. » Qu'en toute occasion ce mot je dois reparaisse dans le discours de cette mère; qu'il soit prononcé tantôt avec un peu de solennité, tantôt gaiement; car il est bon d'en allier l'idée aux diverses dispositions de notre humeur. Il est impossible que l'attention des enfants ne soit point ainsi conduite à un premier aperçu du devoir, d'abord imparfait, mais qui se développera. Indépendamment de toute leçon sur le bien et le mal, ils en ont le sentiment en eux-mêmes. Une intelligence abandonnée à ses propres forces se tromperait, je crois, souvent dans le discerner ment du bien et du mal ; elle se tromperait surtout par

rapport aux règles sociales que les hommes se sont imposées sous Tempire^des circonstances ; mais à elle seule, elle découvrirait certainement qu'il y a un mal et qu'il y a un bien. Que sera-ce donc si l'on ne lui propose comme données d'observation que des exemples sagement choisis? Sans nul doute, toutes les actions dont je viens de parler, toutes les actions analogues dont la petite fille sera spectatrice, auront son approbation. Sa mère d'ailleurs (car il ne s'agit point d'exercer, en commençant, aucune modestie vis-à-vis de son enfant) la provoquera, s'il le faut; et au bout d'un peu de temps, sans essayer de lui persuader qu'il y a plaisir à faire le bien, car il est aussi maladroit qu'inutile de prétendre dicter une sensation, elle trouvera le moment de lui dire une première fois pour Je lui répéter mille autres : (( Ce que je fais là est bien, et, quand je fais bien, je fais mon devoir. » Ou je suis bien trompée, ou des paroles de ce genre incessamment renouvelées, toujours précédées par l'exemple, doivent faire naître une idée nette, sans rendre nécessaire aucune définition positive. Ainsi les bonnes actions des parents deviendront des bienfaits pour leurs enfants, et l'origine de tout ce qu'ils feront d'honorable dans le cours de leur carrière; la règle de leur vie tout entière ne sera qu'un souvenir de leur premier âge; et cette pensée de Mme de Staél se vérifiera complètement : « L'heureux effet des vertus paternelles se prolonge à notre insu et ressemble à l'action de la divinité sur notre âme. » Après ce premier apprentissage, le jour arriverait enfin de rappeler sur elle-même l'observation de la petite fille; et alors son orgueil se sentirait flatté de se voir assimilée à sa mère, cette créature supérieure devant laquelle il faut plier si souvent. Elle serait fière de participer comme elle au devoir et de servir un maître commun. Ce genre d'obéissance raisonnée lui paraîtrait un progrès, non une infériorité; et peut-être qu'elle s'attacherait à s'y assujettir exactement, pour avoir moins souvent lieu d'obéir à la nécessité et à la force. Ainsi l'obligation morale se présen-

ferait à elle comme un avantage, comme une prérogative, presque comme une liberté. Elle serait impatiente de s'éclairer, pour multiplier les occasions de se déterminer par elle-même, et elle croirait à juste titre s'affranchir en s'instruisant. Sa mère ne devrait pas même craindre de laisser entrevoir, quand il en serait temps, combien il lui est difficile et parfois pénible de ne manquer à aucun des actes de sa mission. Ces aveux bien ménagés ne nuiraient en rien au respect qui lui est dû; une petite fille ne peut pas demeurer bien longtemps dans une entière croyance à la perfection de sa mère. 11 y aurait gain à dissiper sagement cette illusion pour prévenir le danger de la découverte fiirtive qui doit Ten tirer un jour. Le pouvoir fait mieux de confesser sa faiblesse que d'en laisser dérober le secret. Les enfants, en cela fort semblables aux hommes, se refusent souvent aux obligations qu'on leur prescrit d'autorité, comme si elles leur étaient particulières; ils seront moins enclins à se révolter contre les devoirs communs qui ne paraîtront plus un effet de la volonté ou de la fantaisie d'un supérieur. Ils en deviendront peut-être moins dociles au caprice, mais c'est un bien; notre dignité est intéressée à n'obéir qu'à une autorité qui se motive.

C'est encore un grand moyen de développer la réflexion chez les enfants, que de leur donner toujours la raison des louanges que méritent leurs petites bonnes actions : pour leur apprendre toujours davantage à s'examiner euxmêmes, il faudra prendre soin d'applaudir ou de blîlmer leurs pensées de préférence à leurs mouvements. Le bien et le mal sont tout intérieurs; c'est de nos motifs et de nos intentions que s'occupe spécialement noire conscience, et cette question pour les bonnes comme pour les mauvaises actions. « Pourquoi avez-vous fait cela ? » doit être d'un grand usage dans le cours d'une éducation. Mais jamais une jeune fille n'y répondra sincèrement, si l'on n'a commencé par donner essor aux libertés de son enfance, si l'on ne s'est interdit de comprimer ou de façonner arbi-

trairement ses premières impressions . morales. Quand aucun despotisme n'a prolongé le sommeil de la conscience, il est bon de savoir, dès qu'on peut savoir quelque chose, qu'il nous arrive à tous d'agir de même façon par des motifs différents, lesquels changent pour Dieu, pour nous et pour une mère, ce qui paraît semblable au monde. Il est bon d'être mis en garde contre cet étrange penchant que les hommes ont à se laisser séduire par leurs propres apparences. Si une jeune fille comprend une fois que le bien est surtout dans le mobile de l'action, en se conformant à cette idée, elle échappera mieux aux illusions de l'amourpropre : il est si rare que seuls avec nous-mêmes, nous ayons à nous glorifier de toutes nos pensées; et combien le plus vertueux des humains rougirait de la confession publique de tout ce qui se passe au dedans de son âme I

Enfin quand une sorte d'orgueil serait excitée par la conscience d'un penchant louable ou d'une action honnête, il ne faudrait pas s'en alarmer. Il serait vain d'entreprendre de le détruire; bornons-nous à en diriger la satisfaction. Dieu ne nous a point faits Infaillibles; mais nous savons que nous ne le sommes pas, et, comme dit Pascal, c'est une grandeur. La religion condamne le découragement; elle prescrit à l'homme, non le mépris, mais la défiance de lui-même : ainsi, pourvu qu'un sentiment pur et sérieux soit le principe d'une action, il n'est pas fort dangereux que l'amour-propre se montre à la suite. Ce sentiment se fortifie peu à peu, il devient habitude, il passe dans notre nature, et nous cessons d'en tirer vanité, dès que nous sentons qu'il nous serait impossible d'être autrement. D'ailleurs la conscience d'une mission ramène à Dieu, et il n'y a point d'orgueil devant lui.

J'ai essayé d'expliquer comment cette idée du devoir, associée avec réflexion et liberté à chacune de nos actions, peut seule mettre à la fois de l'intérêt dans notre vie et de la raison dans notre conduite. Je suis convaincue que c'est

en suiyant cette route qu'une fille comprendra ce qui lui est justement permis et justement interdit, de l'aveu de son jugement. Elle acceptera sa condition et son avenir, et souvent la force de la conviction la conduira avec une bien autre sévérité que les volontés non expliquées auxquelles on eût tenté de la soumettre. Car, dit encore Pascal, o la (( raison nous commande bien plus impérieusement qu'un « maître; en désobéissant à l'un, on est malheureux, et en a désobéissant à l'autre, on est un sot ».

Page 1