CHAPITRE X
Je crains quelquefois de me laisser préoccuper d'une seule idée. Dans un ouvrage du genre de celui-ci, le raisonnement est le seul fil qui puisse conduire ; et quelquefois à force de s'en servir, je crains d'en faire trop de cas et de trop le recommander aux femmes. C'est d'elles en effet qu'on a le plus dit qu'elles sentent et ne raisonnent pas; et l'antithèse, quoique bien commune, doit avoir quelque chose de vrai. Sans doute les femmes sont les secondes des créatures intelligentes; toutes les facultés de l'homme se retrouvent en elles, seulement à un moindre degré. Mais dans l'homme lui-même, tout est-il raison ? n'y a-t-il aucune place pour l'irréflexion ? médite-t-il tout ce qu'il fait, même tout ce qu'il pense? Son imagination n'est-elle jamais séduite et sa volonté entraînée? Et ne se pourrait-il pas qu'en même temps que la raison, attribut commun des deux sexes, a moins de force et de persévérance chez l'un que chez l'autre, la puissance de l'entraînement de cette sorte d'instinct qui se compose d'imagination et de sensi-* bililé, et qui simule et devance souvent la volonté raisonnée, fût chez nous un principe d'action plus énergique encore que chez nos pères, nos époux et nos fils? S'il en était ainsi, un système serait incomplet et forcé, qui ne
s*adresserait qu'à Tune de nos facultés, et qui, méconnaissant notre être moral, prétendrait le faire tout raisonnable, comme je semble l'entreprendre dans le cours de cet écrit. Qui n'a lu souvent, qui n'a souvent entendu dire que les femmes ont en elles une impulsion innée qui les conduit aussi bien que le calme de la réflexion ? C'est une faiblesse ou un don attribué à leur sexe que de ressentir et de suivre des instincts égaux et parfois supérieurs aux calculs mêmes de la raison. Les hommes répètent avec cognplaisance qu'elles n'ont point de plus grand attrait que cette nature vive, indélibérée, qui donne à tous leurs mouvements quelque chose d'involontaire et de naïf, qui embellit pour elles le dévouement le plus pénible et prête de la grâce à leur vertu. Qu'ont-elles donc besoin de maximes froides et stériles qu'elles appliqueraient peut-être mal, qu'elles ne sauraient peut-être ni concevoir ni suivre ? 11 leur faut des illusions pour croire, de l'émotion pour agir ; et vous prétendez imposer la vérité à leur esprit, le sang-froid à leur conduite ! Ne craignez-vous pas d'intimider, d'accabler, d'énerver leur nature, en surchargeant leur intelligence? ne risquez-vous pas d'éteindre le foyer intérieur qui les anime ? L'enthousiasme seul leur dérobe le secret de leur faiblesse ; pour qu'elles demeurent actives, laissez-leur donc l'enthousiasme, quand même il les égarerait ; l'homme n'est-il pas là avec sa raison pour les conduire et son bras pour les défendre? C'est par le cœur qu'une femme s'élève au niveau de la force du compagnon de sa vie; c'est par l'affection qu'il lui inspire qu'elle l'appelle jusqu'à lui, et qu'en retour il la dirige et la soutient. Une raison développée en elle exclusivement et sans mesure romprait peutêtre cette dépendance naturelle, sans lui donner la force d'une créature indépendante. Élevées ainsi à la prétention plutôt qu'à la puissance de la liberté, en aspirant à se seutenir seules, à se conduire elles-mêmes, les femmes ne réussiraient qu'à perdre l'appui et le guide que leur assure la loi de. la création; et, privées bientôt aux yeux des
hommes d'un de leurs plus grands charmes, elles seraient tout ensemhle moins sages el moins aimées. Quauriez-vous fait de leur perfectionnement et de leur bonheur ?
Ces difficultés m'ont souvent inquiétée, d'autant qu'elles m'ont été opposées par des esprits sérieux. Non seulement elles s'appuient sur des idées trop souvent mises en œuvre pour n'avoir pas quelque fondement, mais aussi sur des sentiments très réels que nous trouvons toutes en nousmêmes et dont les effets nous frappent chaque jour. Ce n'est pas non plus une circonstance à dédaigner que ce goût presque universel qu'inspirent les premiers mouvements des âmes simples et vives, ignorantes et sensibles. Comment ferais-je pour mépriser un attrait si reconnu et pour nous conseiller d'y renoncer? On voit les hommes du caractère le plus moral, de l'esprit le plus distingué, touchés de ce genre d'agrément, le regarder même comme un mérite, le rechercher, le choisir dans celle à laquelle ils vouent leur affection et leur vie. Il y a sans doute dans cette disposition, ce faible particulier à notre sexe, quelque chose de vrai, de naturel, et par conséquent de sacré. Y renoncer ne serait nullement raisonnable; pourquoi faudrait-il que le mérite s'acl\etât nécessairement par la perte d'un moyen de plaire ? Je ne supposerai jamais que la sagesse oblige d'être moins aimable ; l'harmonie du monde moral n'a point de ces dissonances, et ce devrait être une éducation fausse que celle qui ravirait aux femmes un de leurs droits à l'amour d'un honnête homme. Il me semble que la vertu doit admettre toutes les beautés, et la vérité tous les charmes.
Comment faire cependant, et qui nous donnera le moyen de concilier la contradiction qui nous arrête? Accuseronsnous de faiblesse et de puérilité ceux que le pur et doux abandon d'une bonne nature transporte de tendresse et d'admiration ? Et présenterons-nous comme la perfection morale de la femme la sublime immobilité des Stoïciens, en réclamant pour la raison seule le droit d'inspirer et
radmiration et la tendresse ? Abuserons-nous des mots au point de dire que la vertu philosophique ait seule au monde une beauté véritable, un charme réel, un droit à Tamour? Ce serait nier l'objection , au lieu de la résoudre ; ce serait imiter les philosophes qui font abstraction des difficultés qu'ils ne peuvent expliquer.
Ou bien ne pourrions-nous pas rester dans le positif, et avouer que les mouvements simples du cœur des femmes ont sur elles-mêmes une puissance qui s'étend à ceux qui en sont témoins ; qu'elles atteignent parfois d'un premier élan au bien comme à la vérité, et qu'il vaut mieux en convenir que l'ignorer? Mais nous ajouterions en même temps que, malgré tant d'efforts pour exalter cette qualité distinctive de notre sexe, elle n'en est pas moins une infériorité ; et que moins on lui laissera de place et d'importance, plus l'éducation des femmes sera bonne. Admettant l'existence de cette faiblesse, nous dirions qu'il faut la combattre sans espérer la détruire, et que tout le secret est de la contenir par le développement de la raison.
Mais comment amener les femmes à n'avoir que des entraînements raisonnables, ou tout au moins à réprimer ou à régler ceux qu'elles éprouvent ? C'est au fait les engager à n'en point avoir du tout; car c'est exiger qu'elles ne s'abandonnent à leurs impressions qu'après délibération. Si elles ont réfléchi, elles se déterminent, et elles ne sont plus entraînées. Si elles sont entraînées, c'est qu'elles n'ont pas réfléchi, et nous ne sommes pas plus avancés. Ainsi la nature échappe toujours à ces règles équivoques par lesquelles on croit si souvent accorder les contraires et rapprocher les extrêmes. Voyons s'il n'y a pas quelque chose de mieux à faire.
C'est un attribut de la nature humaine que de se montrer à la fois susceptible de premier mouvement et de mouvement délibéré, que d'être pour ainsi dire primesautière et réfléchie. On reconnaît dans cette double disposition la prévoyance qui nous forma. La vie en efl'et exige et
sollicite tour à tour Tune de ces deux facultés, et nous avons tour à tour besoin d'actions rapides ou d'actions méditées. Si l'homme n'avait pu se décider qu'avec poids et mesure, si l'examen avait dû précéder toutes ses démarches, il n'aurait pu, ni se conserver, ni se conduire au milieu des chances subites et pressantes dont l'existence est semée. Sans cesse pris au dépourvu, il aurait peut-être mieux ordonné d'avance toute sa conduite ; mais il est douteux qu'il eût pu vivre. Sans réponse aux questions soudaines, sans expédient pour les difficultés inopinées, il aurait laissé s'échapper toutes les occasions, s'aggraver tous les dangers, se consommer toutes les fautes. Jamais il n'aurait su détourner le trait qu'on lui lance, sauver l'enfant qui se noie, arrêter le bras qui va frapper l'innocent.
Si au contraire il n'avait reçu de la nature que cette présence d'esprit, cette promptitude d'action qui a besoin d'être provoquée par une cause actuelle et frappante, il se serait trouvé sans ressources contre les difficultés continues et durables de sa destinée, contre ces embarras compliqués, mais insensibles, qui ressemblent à des maladies lentes, et contre lesquelles le régime de la sagesse est un meilleur remède que les essais de l'inspiration.
Exposés à une double chance, tantôt notre esprit se pose, tantôt il se précipite comme la vie elle-même, et cet ordre naturel, l'éducation tenterait en vain d'y rien changer ; peut-être même suffirait-il, pour absoudre les principes de celle dont il est parlé plus haut, de représenter que les inconvénients qu'on en redoute ont l'avantage d'être impossibles.
Mais on peut aller plus loin ; on peut examiner si les effets que l'on craint sont bien les conséquences probables d'un système d'éducation raisonné et raisonnable, au cas qu'il réussît.
Que les femmes soient plus portées à ces premiers mouvements qu'on refuse d'attribuer à la raison, en ce sen
OBJECTIONS PRISES DANS LA NATURE DES FEMMES. ÏOt
qu'elles soient moins raisonnables que les hommes, cela ne peut guère se contester. Moins fortes, elles sont plus mobiles et plus impatientes. Leur vivacité les dispense souvent de l'examen auquel d'ailleurs leur esprit n'est pas extrêmement propre; car il persiste peu et ne pénètre jamais fort avant. Par suite de cette infériorité, et comme pour y suppléer, il semble que les objets qui les atteignent les touchent plus vivement. Le spectacle qui laisse à l'homme son sang-froid, ou qui ne hii arrache qu'un médiocre intérêt, fait couler leurs larmes, trembler leurs mains, battre leur cœur. Elles éprouvent le besoin de sympathiser avec la joie, la souffrance, l'indignation ; de prendre un rôle dans la scène qui se passe sous leurs yeux, et l'on est presque assuré qu'au premier abord d'une impression vive, l'inaction leur est impossible : elles partent avant le temps, elles s'ébranlent avant le signal.
De là tous les caractères de leurs sentiments, et aussi de leurs vertus qui se confondent souvent avec leurs sentiments. Toujours extrêmes et exclusifs, ceux-ci, dès qu'ils sont en jeu, ne laissent guère à leur raison sa liberté; il est rare qu'elle sache juger leur cœur. L'impartialité est le moins commun de leurs mérites. Leur courage n'est d'ordinaire que du dévouement; il leur manque, là où ne les anime, ni le courroux ni la tendresse. Leur charité a quelque chose d'involontaire, qui lient plus encore de la passion que du devoir. Leur constance ne se soutient^ pas sans exaltation. Promptes à sacrifier leurs intérêts, jamais leurs sentiments, elles sont plus capables de générosité que de justice; car la justice est de toutes les vertus la moins enthousiaste.
Il est des devoirs particuliers à leur sexe, qui les montrent encore mieux sous ce point de vue. Combien de femmes les ont constamment remplis, sans songer même que ce fussent des devoirs I Une répugnance toute naturelle les prémunit contre des fautes auxquelles la raison seule ne saurait peut-être pas les soustraire. Beaucoup d'hommes
penchent à croire que ce ne sont pas les principes d'une femme qui la garantissent le mieux contre la séduction. Us se plaisent à l'entretenir dans cette ignorance et ce dégoût du mal qui ne la préservent du danger qu'en le lui cachant ; ils aiment enfin que la fidélité soit sous la garde de l'affection, et que la vertu ne soit que de l'innocence.
Tant que dure la première jeunesse, cette situation morale est facile à conserver chez une femme heureusement née. La sagesse éclairée serait moins sûre peut-être, et certainement moins attrayante que cette pureté naturelle ; c'est la fraîcheur de l'âme; elle vaut la vertu, comme les couleurs du jeune âge égalent la beauté. Quelle mère risquerait tranquillement de ravir à sa fille quelque chose de cette virginité intérieure, quelqu'une de ces illusions de l'innocence que souvent ne perd pas la jeune femme, et d'altérer, par les conseils de l'expérience, la simplicité d'une nature ingénue? Assurément ce ne sera point la mère qui aura choisi le système d'éducation que propose cet ouvrage ; ce sera plutôt celle qui suivra servilement les formes de l'éducation consacrée par l'usage. Je n'ai pas vu en effet que la pratique ordinaire fût fort attentive à épargner les impressions et les impulsions spontanées de nos jeunes filles. Au contraire, l'éducation toute réglementaire dont on les persécute s'attache à remplacer chacun de leurs sentiments par un précepte ; et, en vérité, je puis demander qui respecte le plus la nature, de l'éducation qui enchaîne la raison, ou de celle qui la développe, et si l'on court plus risque d'ôter aux filles leur charme moral en leur inspirant des principes qu'en leur inculquant des préjugés.
Qui a donné le premier l'exemple d'imposer silence à toutes ces voix mystérieuses qui parlent si puissamment dans un jeune cœur, d'avoir pour chaque sensation une règle, pour chaque mouvement un frein, de mettre les femmes en défiance de tout, de hérisser leur esprit de maximes futiles et pédantesques, d'étouffer sous le poids
des idées reçues toute liberté d'esprit, toute originalité dans les impressions, et de changer enfin les plus vives et les plus involontaires créatures en machines guindées et factices qui servent de parure à la société et dont les hommes font un jouet?
Telle est la position d*oii il faudrait retirer les femmes : une bonne éducation leur rendrait en quelque sorte la vie avec la raison. Déjà les événements ont beaucoup fait pour elles ; il s'en faut que, depuis quarante ans, elles aient été ce qu'étaient leurs devancières. Aujourd'hui que les choses nouvelles se disposent à devenir durables, il faut que l'éducation accomplisse méthodiquement ce que tendaient de soi-même à faire les circonstances et le temps. Mais de ce qu'on hasarde de jeter un peu de philosophie dans l'éducation des filles, il ne s'ensuit pas que l'on prétendre en faire des philosophes. On peut essayer dans un livre de se rendre raison de tout, et de poser quelques principes, sans pour cela vouloir rendre les jeunes personnes savantes comme un livre sur leur nature et leur mission. Sûrement c'est une belle chose que cette sagesse consciencieuse d'un homme qui sait les pourquoi et les comment de tout, et qui ne se détermine dans ses actions qu'en vertu de ses idées générales. Encore n'est-il jamais si bien instruit de tout, si bien préparé à tout, que nombre d'occasions ne se présentent où il ne puisse prendre conseil que de son penchant ou de son instinct. A mesure que l'homme s'éclaire, devenant vertueux par principes, il emploie et estime moins ses qualités naturelles, mais il ne les jamais entièrement ; et s'il a raison de remplacer ou de surmonter par des vertus acquises ses mauvaises inclinations, il aurait grand tort de ne pas laisser faire un peu ses vertus involontaires : elles sont comme un patrimoine qu'il doit ménager et conserver, sans négliger de l'augmenter des fruits de son industrie.
Tel est le modèle que doit, toute proportion gardée, reproduire la femme élevée comme je l'entends. Tant
qu'elle sera très jeune, tout en s'efforçant de lui donner des principes, on laissera en pleine activité ses qualités natives, dussent-elles quelquefois Tentraîner hors de la mesure. Il faudrait craindre de Taffaiblir en la mettant trop en défiance d'elle-même. D'ailleurs, à mesure que la vie se prolonge, elle ne prend que trop sur ces forces morales de la jeunesse : c'est un fonds qu'elle dépense, pour ainsi dire, et qu'elle ne renouvelle pas ; et l'on peut s'en rapporter à l'âge pour refroidir cette ardeur en dissipant les ignorances, les croyances ou les illusions qui la soutiennent. Mais c'est un fait d'observation que l'expérience du monde, qui atténue les qualités naturelles, confirme les qualités conquises par la raison. La vie gâte presque toujours un peu notre naturel ; toujours elle peut éclairer, épurer notre raison : en ceci du moins, nous sommes libres. Qui n'a éprouvé, en prenant des années, qu'il perdait de nobles besoins, de nobles répugnances, dont s'enorgueillissait sa jeunesse ? Mais qui ne se sent aussi la puissance toujours renaissante de se défaire d'une erreur et de se corriger d'un défaut ? L'activité de la raison peut donc croître à mesure que le naturel s'altère. Le secret de l'éducation est de préparer de longue main cette compensation. Telle doit être la prévoyance d'une mère et celle d'un mari. En effet, il vient un âge où les naïves impressions ne suffiraient plus à conduire et à préserver une femme au milieu des difficultés de la vie. Aussitôt même qu'elle est mère, elle doit réfléchir, au lieu de s'abandonner ; il faut quelque peu se gouverner pour élever une créature faible, ignorante, nullement maîtresse d'elle-même, et l'éducation n'est point une affaire d'inspiration. Il n'y a pas jusqu'à cette pureté ingénue, si attrayante chez une jeune femme, qui ne puisse devenir une faible garantie de leur honnêteté au milieu des séductions du monde. Ces séductions sont en effet de plus d'un genre ; le sophisme n'est pas la moins redoutable, et les hommes n'ont pas encore perdu l'habitude de ces leçons savamment perfides qui désarment un esprit
faible et ne s'émoussent que contre la raison. Le cœur est le moins sûr des conseillers; une femme accoutumée à n'écouter que le sien serait bien peu défendue par l'innocence. Si elle a pour son mari un attachement réel, mais sans enthousiasme, comment se défiera-t-elle des illusions décevantes d'une sensibilité et d'une imagination qui peuvent devenir coupables, sans cesser d'être pures ? Le dévouement, le sentiment, la sympathie sont des appuis, des attraits, souvent des suppléments de la morale ; mais ils n'en sont rien moins que le principe. Un grand péril attend celle qui croit que les impressions d'une âme bien née sont toujours des devoirs : il n'en est pas ainsi ; les femmes seraient trop heureuses !