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CHAPITRE XI

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES SUR LA JEUNESSE, LA BEAUTÉ ET LA VIEILLESSE DES FEMMES

Mon projet n'est point de prendre la petite fille sur le sein de sa mère, pour la conduire jusqu'au moment où, devenue femme à son tour, elle rend à ses enfants les soins que jadis elle a reçus.

Je ne prétends point, à l'aide des ouvrages d'autrui, donner un plan cii'constancié d'éducation pratique * ; mais seulement recueillant les perfectionnements conseillés et adoptés, les reconnaissant partout où l'éducation m'en présente, je n'insisterai avec détail que sur les erreurs qui subsistent encore, surtout quand elles me paraîtront en opposition aux principes précédents.

Les petits moyens purement pratiques, indiqués dans les ouvrages d'éducation, sont plutôt une occasion de délassement pour l'écrivain qui les combine à son gré, qu'une ressource utile aux parents qui les étudient. Il est rare que les circonstances en comportent l'emploi, et il arrive souvent qu'on se dégoûte d'un système dont on a vu échouer les applications sous ses yeux, parce qu'à la vérité on s'était borné à suivre servilement son guide, sans au-

1. Sous ce rapport, on pourrait trouver des conseils utiles dans l'ouvrage intitulé : Éducation j^ratique, traduit de tanglais, de Maria Edgeworlh.

paravant s'être pénétré de ses principes. Je crois qu'il manque du sérieux à l'éducation de nos filles. La chose importante est de démontrer si j'ai tort ou raison, et le moyen est d'examiner ce qui s'est fait jusqu'ici, en présentant ce qui, selon moi, devrait se faire. La mère qui cX)ndamnerait mes idées dédaignerait assurément les petites ou grandes machines que j'aurais mises en jeu pour en faire voir l'application : celle qui les approuvera trouvera d'elle-même l'occasion de les mettre en pratique.

Mais, avant d'entrer dans cette espèce de controverse, il faut s'arrêter encore un moment sur quelques-unes des conditions de la vie imposées à toute créature, et k l'influence desquelles le plus faible échappe toujours beaucoup moins que le plus fort.

Les inslitutions divines et sociales destinent les femmes aux trois états de fille, d'épouse et de mère. La loi irrévocable de la nature partage leur existence en deux périodes très distinctes et très inégales, la jeunesse et la vieillesse. Il n'est donc pas hors de propos de considérer les différences inévitables qu'elles apportent dans notre situation, et de voir comment la même éducation est bonne pourtous les âges.

La vieillesse arrive tard pour les hommes ; elle les dépouille lentement, et ne touche qu'imperceptiblement à leurs intérêts, à leur importance, à leurs plaisirs. La jeunesse des femmes, au contraire, est courte; la mauvaise santé ou la laideur la précipite encore. Convenons que rien ne remplace les biens et les avantages qui abandonnent une femme avec ses belles années. La déchéance est complète. Que sert d'avoir été jeune, quand on ne l'est plus? «11 y a si peu de femmes, dit l'une d'elles, dont le mérite dure plus que la beauté * ! » Notre position se trouve alorsàsi grande distance de celle où nous nous étions vues, qu'il nous faudrait presque oublier cette brillante époque, comme d'or-

i. .Madame de Lambert.

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dinaire le monde l'oublie pour nous. Ce passage est dur ; toute abdication demande du courage : pour éviter le mal de la surprise, il faut que la prévoyance Tait d avance émoussé.

Loin de moi cependant l'idée d'attrister les jouissances si naturelles de la jeune saison par la préoccupation continue des pertes qu'elle doit subir : non, tout le présent ne doit pas être sacrifié à un avenir incertain ; mais ne peutil y avoir une manière de jouir des biens qu'on possède, qui permette d'enchaîner sans secousse les diverses périodes de l'existence? Et puisque nos facultés morales conservent long-temps un degré d'activité peu en rapport avec la longue décroissance de notre être physique, n'est-ce pas à elles qu'il faut s'adresser pour obtenir la force de traverser sans découragement l'âge de la décadence?

Le plaisir comme la douleur a des formes variées. Si, dans la jeunesse, une femme a porté tout son intérêt sur des émotions fugitives, si elle a cédé aux séductions de l'imprévoyance et livré son fragile esprit aux futilités du beau monde, elle se présentera bien légèrement armée contre les atteintes du temps ; elle n'aura pas appris à supporter les revers de la nature; et infailliblement elle tombera dans une telle détresse, dans un abattement si profond, qu'il serait possible qu'elle envisageât avec plus de fermeté la chance de la mort que la perspective de la décrépitude. Mais si, au contraire, elle a considéré toute sa vie comme une mission sérieuse et continue, les circonstances inévitables entre lesquelles elle doit la poursuivre lui paraîtront accessoires et lui seront moins sensibles ; son cœur et son esprit lui offriront toujours les moyens de les apprécier, d'en jouir ou de s'en distraire.

Un présent, entièrement dévoué au plaisir, s'isole du reste de la vie. C'est une suite de scènes sans liaison, qui ne laissent qu'un souvenir attristant et confus ; au moins une passion, tout en dévastant la jeunesse, laisserait l'âme moins vide et plus énergique. Ce n'est pas sans raison que

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le Christianisme a grandi le repentir de rtiomme ; car il suffît souvent pour lui rendre sa dignité.

Il m*arrive quelquefois en considérant tant de jeunes personnes qui se livrent si imprudemment, et j^ajouterai si innocemment, aux seuls amusements de la vie du monde, de me demander comment elles s'y prendraient pour vieillir, et cependant il faudra bien qu'elles vieillissent ! Cette vie, en efTet, de quoi se compose-t-elle ? d'une infinité de petites actions indignes d'être classées soit dans le mal, soit dans le bien, et sans aucune importance que celle que leur a donnée ce code des convenances, vrai règlement de police de la société, peut-être utile à sa conservation, mais insuffisant pour la vertu. La morale de société tend .toujours à la paix ; elle veut qu'on se supporte, mais elle n'ordonne point de s'aider. Elle fait la vie facile, mais personnelle; la morale divine seule parvient à la rendre libérale, et la fait ainsi pleine et grande. Par l'une tout est fini ou devrait l'être avec la mort, par l'autre l'avenir donne seul de la valeur au présent. Que de fois, dans ce qui s'appelle le monde à Paris, n'a-t-on pas pu répéter ce mol d'un homme d'esprit: « Quand je regarde les hommes, j'en vois bien peu qui me paraissent dignes de mourir! »

La philosophie du siècle dernier semblait avoir pris à tâche d'offrir aux hommes des moyens de s'intéresser, en évitant de s'émouvoir. La résignation qu'elle prescrivait prenait vite l'air de l'indifTérence. Ce vers :

Glissez, mortels, n'appuyez pas.

a été cité comme le précepte de la vraie sociabilité. Mais il y a au fond de notre âme quelque chose qui pourtant nous dit que la destinée humaine ne doit pas être prise si légèment, et que les mobiles de notre patience et de notre courage peuvent venir de plus haut. Au fait. Glissez, mortels, convient à cet état de société qui rend les hommes étrangers à presque tous les grands devoirs. Mais la vie chré-

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tienne, c'est-à-dire la vie de la charité, de la liberté et de la conscience, exige la connaissance et l'observation des conditions auxquelles on Ta reçue ; et la philosophie, soutenue de cette idée que Texislence est une dette envers le Créateur, produira sûrement une résignation plus complète et plus digne que Tinsouciance.

Apprécier les avantages de sa situation naturelle ou sociale, et cependant se réserver des moyens de supporter ses pertes ou ses déchéances, tel est pour chacun le secret du bonheur. Tous les biens sont si fugitifs, qu'alors qu'on les tient, il faut encore prévoir qu'ils doivent nous échapper. Cette pensée, dans un esprit accoutumé à raisonner, n'affaiblit point la jouissance, et seulement la rend plus profitable. Et qu'on n'imagine pas que la réflexion doive nuire, à la gaieté du caractère, ni obscurcir la sérénité de la jeunesse ; ce sont les mécomptes inattendus qui causent nos plus grands chagrins ; c'est leur continuité qui produit le désespoir. Quelles ressources laissent-ils à un esprit léger et irréfléchi ? Le désœuvrement ajoute à toutes les douleurs, comme à tous les vices. Mais qui sait penser ne craint pas de se trouver oisif; l'occupation rend paisible, le repos supplée au bonheur, et l'humeur reste douce pour les autres et pour soi.

L'enfance, si nous ne l'attristons point, la jeunesse, si nous la laissons faire, sont des temps de jouissance et de bonheur. Il est facile, sans les déposséder de leur apanage naturel, de les munir de quelques idées sérieuses qui prépareront le repos et la dignité des derniers temps. Que la jeune fdle apprenne ou qu'elle aperçoive le plus tôt possible la faiblesse de l'enfance, les droits de la jeunesse, mais en même temps à quelle condition et dans quel but ces droits lui sont donnés. Qu'elle porte ses regards sur la suite de sa vie, sur cet avenir moins brillant qui, se décolorant peu à peu, doit la conduire par la vieillesse à cette fin de tous, cette fin, cette mort inévitable, qui aura sa grandeur, si elle conserve son espérance : voilà toute la vie

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humaine qu'il faut apprendre sans cesse et de bonne heure à fondre avec la vie sociale.

Mais, pour obtenir qu'une pensée sérieuse puisse trouver place au milieu des émotions des premiers jours de la vie, il est essentiel qu'une mère indulgente et sincère, se rappelant ce qu'autrefois elle a senti et éprouvé, laisse un libre cours aux impressions naturelles à cet âge, quand même elles exciteraient un mouvement de vanité et d'enthousiasme.

Les charmes et les succès attachés à la jeunesse étant trop réels pour n'être pas reconnus par celle qui en jouit, celle qui voudra conseiller d'en jouir avec fruit ne doit pas feindre de les méconnaître. La mère éclairée représente, à l'égard de sa fille, une de ces divinités surveillantes que les anciens plaçaient auprès des mortels. C'est la sagesse, c'est la prudence sous des traits plus doux et plus chers que ceux de Mentor. Elle doit seconder la conscience, sans la remplacer, elle doit condescendre à la jeunesse pour en en être écoutée ; elle doit comprendre son naïf orgueil, son doux entraînement : c'est en sympathisant avec elle qu'on peut prétendre à la conduire. Quels moyens d'influence et de persuasion n'aura pas une mère qui, s'armant ainsi de la seule vérité, convenant des avantages et des droits du bel Age, enseignera en même temps à sa fille sa liberté et ses devoirs? Car c'est une harmonie de notre être, qu'aussitôt qu'il se développe en nous une force de plus, la morale nous dicte un devoir nouveau ; le pouvoir oblige, et la jeunesse est puissante.

A ce mot de pouvoir, quand il est question des femmes l'imagination se rappelle aussitôt celui qui n'est donné qu'à quelques-unes, mais qui leur est si peu contesté, qu'il a suffi pour donner à toutes une réputation d'empire. Je parlais de la jeunesse, et j'avais peine à trouver des garanties contre l'abus de ce présent, qui ne manque à personne. Mais quelle tout autre circonstance, passez-moi le mot, quel tout autre accident que la beauté ! Que devien-

ibl L'ÉDUCATION DES FEMMES.

dront mes systèmes devant son empire? Ne seront-ils pas comme ces lois qui tombent devant un conquérant?

Je crois que Ton peut tirer pour la morale un grand parti de la beauté. Mais il faudrait se garder, dans Téducation d'une belle fille, d*user de dissimulation. Beaucoup de mères croient de leur devoir de tromper leur enfant sur ses avantages extérieurs, el, fîères, au fond, de ses attraits, de lui donner les premières leçons d*une fausse modestie, en niant assez gauchement cette supériorité dont on augmente l'importance par le mystère. Il est de fait que la beauté est une puissance, et toute puissance ne se peut cacher; elle se révèle par Tobéissance qu'elle obtient. Ici la nature et la société sont d'accord; comment ne pas s'enorgueillir d'un succès général qui n'est point débattu? Cacher à une jolie personne la destinée qui l'attend serait élever un prince en lui dissimulant qu'il doit régner.

Un beau visage attire les regards; il doit préoccuper celle qui en est ornée, exciter sa vanité, peut-être même la disposer à l'égoïsme ou du moins au besoin de tout concentrer sur elle-même, de se croire la première pensée de tout ce qui l'approche. La beauté, en facilitant les succès, refroidit l'imagination, et par cette raison peut répandre quelque lenteur sur l'action des facultés intellectuelles, dont l'empire plus difficile devient alors secondaire. Elle a donc ses avantages et ses charges, ses défauts et ses qualités : c'est tout cela qu'il faut savoir, quand on est fille, et dire quand on est mère.

Une petite fille réellement jolie intéresse tout le monde. On la loue avec plaisir, on la regarde volontiers, on l'avertit; sa mère s'en inquiète : et tandis que par ses regards elle lui confirme ce que chacun lui dit, elle s'eflbrce en vain par ses paroles de les démentir. Qu'arrive-t-il? La petite fille s'aperçoit bientôt qu'on veut l'abuser; elle s'accoutume à se fier davantage aux yeux de sa mère qu'à ses discours. Il est facile de taire la beauté, mais jusqu'ici on n'a pas trouvé moyen de ne poin* a voir.

En thèse générale, une mère fait toujours bien d'ap- \ prendre d'avance à ses enfants ce qu'ils ne peuvent man- / quer de savoir par d'autres. Le droit de faire naître les premières impressions par les premières vérités lui appartient. Selon qu'il lui plaira d'avancer ou de reculer la révélation, elle placera l'enfant dans des relations où il sera plus facile de conserver son ignorance jusqu'au moment qu'elle aura choisi pour la faire cesser. Mais comme les petites fdles sont très éveillées sur leurs dons extérieurs, il faut les suivre de bien près pour aller aussi vite qu'elles, et toute l'activilé maternelle aura beaucoup de peine à devancer leur coquetterie. Ainsi le meilleur parti pour une mère est de dire de bonne heure comme tout le monde, et de convenir,- avec un accent fort simple, de la beauté de la petite, comme de sa bonne santé. Dans la suite, comme il est impossible qu'un tel aveu ne soit pas pris pour un éloge, on peut en atténuer le danger, en le mêlant avec un autre éloge.

Il ne s'agit point de faire une belle femme humble, la nature l'a dévouée à l'orgueil ; il faut s'en servir et l'appliquer bien*. Dans la première enfance, des parents qui ne se pressent point ont peu d'occasions de punir : il serait habile de laisser croire à la petite fille que cette indulgence systématique n'est qu'un résultat de sa bonne conduite. On lui fournirait des occasions de bien faire, on vanterait d'une manière sentie ce que son caractère offre de louable, et on ne laisserait échapper aucune occasion de lui démontrer quelquefois qu'il vaut encore mieux être bien sage que bien belle; car la beauté, qui fait qu'on

1. Mme de Sévigné, dans une de ses lettres, rappelle à sa fille la réponse qu'elle lit un jour, tout enfant, à l'abbé de La Mousse, leur parent, et très sévère janséniste. L'abbé reprochait à Mme de Grignan l'orgueil que lui inspirait son extrême beauté. « Comment pouvezvous être si fière, lui disait-il, de tout cela qui doit pourrir un jour! — Voilà qui est fort bien, reprit la petite fille, mais, en attendant, cela n'est pas pourri. » Cette réponse est de très bon sens.

reçoit un compliment dans la rue, n'empêche point d'être mise en pénitence et de s'aller coucher triste et mécontente de soi : ainsi voilà de premières idées sur Teffet de la beauté, sur le blâme qu'excite la mauvaise conduite, représenté par la punition, enfin, sur l'action de la conscience.

De cette façon, il n'arriverait guère qu'une petite fille fût exclusivement occupée des charmes de son visage. Un peu plus tard, mais toujours d'aussi bonne heure que possible, on s'appliquerait à lui montrer, comme liées, ces deux harmonies, soit des qualités, soit des traits, qui l'ont la vertu et la beauté. L'expérience du monde peut bien contrarier l'assertion ; mais cette expérience viendra tard, le pli sera pris : il n'est pas ordinaire de voir la vertu se renier soi-même. Cette alliance est d'ailleurs vraie de vérité morale ou plutôt spéculative ; je n'essaierai pas de le prouver : Platon seul en avait le droit.

Je parlais de l'éducation d'un prince. Si j'avais l'honneur d'en être chargée, je m'attacherais incessamment à lui faire comprendre la rigueur des devoirs qui naissent de sa dignité. Je me montrerais sévère, en lui répétant ces paroles à toute occasion : « Si vous n'étiez pas roi, j'exigerais moins ; » faisant toujours d'une servitude morale la condition d'un privilège. Il faut traiter de même la beauté lui annoncer l'évidence qui l'attend, l'examen dont elle sera l'objet,* les jalousies qu'elle excitera, les hommages qu'elle doit encourir, lui montrer enfin que sa mission exige des devoirs parliculiers à toute personne destinée à régner. Dans le monde, les avantages d'une supériorité quelconque sont compensés par la défiance qu'elle inspire.

J'ai déjà dit que la beauté inclinait à l'égoïsme. Une belle personne est ordinairement bienveillante ; mais il est rare qu'elle soit sensible. On est peu occupé des autres, quand il y a tant de plaisir à se contempler soi-même ; on ne se hâte guère d'aimer, quand on est sûr de plaire. Une morale sèche ne suffirait pas seule pour combattre ce

penchant; et puisqu'en telle occasion, il s'agit moins de détruire l'orgueil que de l'exploiter, ne craignons pas d'invoquer l'imagination.

Représentez vivement ce qu'il y a de noble et de charmant dans l'union de la beauté de l'âme avec celle des formes; dites que, dans le monde, l'envie s'obstine à les tenir toujours séparées. Exaltez le désir de réunir tous les mérites à la fois; passionnez votre fille de l'idée qu'elle est spécialement chargée de séduire au profit de la vertu; en-; fin, par un mélange adroit de louanges et de conseils, de reproches et d'encouragements, détournez sa coquetterie, en excitant chez elle une tendance habituelle à la perfection. C'est ainsi qu'en lui préparant des succès moins dangereux, vous aurez mis en réserve des consolations pour le temps où cette beauté doit aussi disparaître; car cette déchéance, unie à celle de la jeunesse, double la perte et la douleur.

C'est ainsi qu'on arrive à confondre dans une jeune âme la conscience de son devoir avec le senliment de son droit. Beauté, richesse, naissance, bonheur, autant de circonstances qui produisent des obligations : là où elles manquent, les vertus et les qualités de l'esprit seront offertes en consolation. Les mérites spirituels ont cet avantage, qu'ils conviennent également à toutes les fortunes. Ils constituent la vraie distinction de l'homme, sa plus certaine existence ; ils commencent son immortalité ; le reste périt à chaque pas.

Quand j'ai trouvé qu'il y avait à dire sur les femmes, ce n'est point seulement parce que j'ai cru apercevoir un défaut d'équilibre entre leur nature et leur position ; c'est encore parce que j'ai élé frappée de l'ennui qu'elles éprouvent et que les plus sincères ne dissimulent pas. Celles qui ont été malheureuses ne se plaignent point que leur destinée les ait laissées inactives. La souffrance ne surmonte les forces qu'après les avoir épuisées, et le repos de l'oisiveté est doux poij^* l'abattement. Mais les femmes qui

s'ennuient, qui reprochent souvent à la vie sa durée, qui trouvent les jour&,si >'ides, les heures si lentes, sont précisément les femmes heureuses de tous les bonheurs que le monde procure. Qu'elles soient belles, riches, saines, ornées de talents, même de Tinstruction que la société prescrit ou tolère, il n'importe : la plupart n'échappent point à l'ennui. On les entend gémir du poids du temps, et souvent avouer que, si elles l'occupent, c'est moins pour l'employer que pour l'user. User le temps, quelle imprudence! Insensées qui frémiraient d'atteindre le terme de leur carrière, et qui la dévorent d'avance, sans avoir l'excuse d'aucun entraînement!

Attristée, je l'avoue, de cette inconséquence, j'en ai cherché la raison, et j'ai cru la reconnaître dans Tabsence presque continuelle de tout intérêt sérieux, intime, indépendant de l'âge et des circonstances, qui se prête à toutes les époques de la vie, occupe sans cesse la conscience, et mette en activité cette portion de nou»-mémes si peu faite pour demeurer inerte, puisqu'elle ne doit point mourir.

L'oisiveté de l'âme, qui dessèche même la jeunesse des femmes, est bien autrement pénible dans Tâge plus avancé ; et c'est celui qui se prolonge le plus. Sous peine de ridicule, il faut que nous n'oubliions pas, même pour notre bonheur, que nous ne sommes jeunes qu'un instant. Vieillesse avouée est moins vieille, » dit Mme de Lambert. On se fait aux inconvénienfs qu'on s'avoue; la pire des situations est toujours celle où l'on s'évite soi-même, dans l'espoir d'échapper à la vérité : cela est fatigant, même quand on a toute sa force; plus tard, on s'y épuise presque toujours sans succès.

La société a offert aux femmes des moyens divers de remplacer les pertes du jeune âge. Mais ils ne peuvent jamais être assez généraux pour s'adapter à toutes les circonstances. Enfin, quelque sorte de philosophie qu'on appelle a son secours, soit qu'on cherche des consolations

dans le dénigrement de ce dont on ne peut plus jouir, et qu'ainsi que dit Montaigne, on se venge par en médire ; soit qu'à force de remords ou de découragement, on s'enfonce dans l'insouciance de l'incrédulité, qu'on se livre heure par heure à de futiles passe-temps, ou qu'on s'impose les pratiques multipliées d'une dévotion, pour ainsi dire, toute matérielle, rien de tout cela ne suffit à chasser l'ennui de l'âme : tout cela, dans le fond, pure oisiveté mal déguisée. Et pourquoi? C'est que l'être raisonnable n'a point été mis dans le monde pour s'y distraire, mais bien au contraire pour s'y préoccuper.

Mme de Sévigné prétendait qu'elle ne comprenait point cette parole : « 11 est trop tard pour se corriger ; j'entendrais bien mieux, ajoutait-elle, que ce fût la jeunesse qui dît : 11 est trop tôt. » Il y a bien de la raison sous cette réflexion. En l'approfondissant, on y trouverait le secret de notre destinée et l'explication de l'ennui que nous éprouvons silôt que nous cherchons à nous en écarter. Penser, combattre et vaincre, voilà la véritable vie, voilà la source de l'intérêt; hors de là, il n'y a que découragement et langueur. Une femme qui n'excite plus aucune émotion reste encore susceptible d'en éprouver beaucoup. Je ne sais si cette contradiction vient de sa nature même ou de celle que la société lui a faite ; j'ose à peine interroger la Providence à cet égard, craignant d'avoir à me plaindre des difficultés de notre tâche : mais quoi qu'il en soit, données ou acquises, il faut bien accepter ses charges, en tirer parti, vivre enfin; c'est-à-dire connaître les moyens d'y satisfaire et les dangers d'y manquer, les devoirs et les passions, les joies et les alarmes de la conscience, et soutenir sans relâche cette activité intérieure qui seule repousse efficacement l'ennui et domine les effets du temps.

Bien des femmes regrettent l'ordonnance de la société passée, et s'y croient autorisées parce que, disent-elles, ces privilèges accordés à certaines classes, ce préjugé des rangs, ces usages devenus des droits pour quelques-uns,

avaient au moins l'avantage de favoriser les femmes à toutes les époques de leur vie.

Ne cherchons point s*il n'y a pas aussi trop peu de générosité à regretter un ordre de choses commode seulement pour un petit nombre. Il vaut mieux croire que celles qui déplorent la mort du passé ont ignoré ses défauts. Seulement demandons à quelle époque il faut placer ce passé si cher et si propice à notre sexe. On voit dans les lettres de Mme Du Defîant que, « la vie du monde est oisive et aride, « qu'on ne peut espérer un peu de conversation que vers « la fin de la journée, et qu'il faut vivre seule et comme « l'on peut le reste du temps ». Mme du Châtclet se plaint, dans les siennes, de « l'insouciance des hommes à l'égard (( des femmes, hors le cas où leur amour-propre serait « flatté de les préoccuper un instant pour les délaisser « après. )) On trouve ces propres mots dans un petit traité de Mme de Lambert : « Les hommes se sont séparés des (( femmes et ont perdu la politesse et cette fine délicatesse « qui ne s'acquiert que dans leur commerce. » On sait ce que Mme de Maintenon écrivait sur le vide où demeurait l'âme au milieu de la société de son temps. Il y a dans les lettres de Bussy quelques plaisanteries sur la nécessité où Mme de La Fayette fut réduite de placer son roman au temps de Henri, afin d'y trouver des modèles à ses personnages si constamment galants et attentifs pour les femmes. Sans beaucoup de peine, je prouverais qu'en tout temps les femmes ont éprouvé des mécomptes et senti le poids de la vie, quand elles n'ont pas cherché en elles-mêmes des moyens de l'intéresser.

Après une vie pleine et brillante, nous dit-on, les vieilles femmes prenaient leur place de repos dans le monde, à peu près comme on voit une maîtresse de maison s'établir au coin de la cheminée de son salon. La jeunesse venait agir autour d'elles, vivre sous leurs yeux, consulter leur expérience sur les choses de goût et de convenance, rechercher leur approbation; et la perte des moyens de

plaire était consolée par le plaisir de la domination. Ces égards accordés aux vieilles femmes, ajoute-t-on, cette politesse raffinée qui les prenait pour juges, avait une ressemblance avec la morale, puisqu'elle prolongeait rintérêt qu'on doit encore à des créatures raisonnables, même quand elles n'ont plus à apporter aucune part d'action dans l'association humaine. Oui, mais cette ressemblance avec la morale ne vaudra jamais la morale elle-même, surtout à cette époque de la vie où l'imagination refroidie ne peut plus mettre ses jouissances dans les illusions. Tous ces usages du temps passé sont marqués à la même empreinte : partout ils mettent la forme à la place du fond. Ils semblent avoir été conçus par des personnages qui feraient une première répétition de la vie, comme on voit des acteurs réciter d'abord en se jouant un drame sérieux; retranchant de leur rôle les longues tirades et les mouvements animés, pour ne garder en commençant que ce qu'on appelle les mois du guet et les répliques^ ils remettent à une autre fois la gravité, la force et le sentiment. Considérer la vieillesse, consulter son expérience, faire diversion à son isolement, chercher les occasions de la distraire de ses pertes, soulager sa tristesse naturelle, lui prouver encore un intérêt doux dans ce monde qu'elle va quitter, tout cela sans doute est bien, et peut rentrer dans les devoirs naturels et chrétiens. Mais si de pareils soins sont remplis dans une simple intention de bonne grâce et de savoir-vivre, s'ils résultent d'une convention superQcielle qui dispense de réfléchir sur les raisons qui la justifient, s'ils ne sont point estimés comme des devoirs, mais comme des bienséances, alors je doute qu'ils procurent à celles qui en sont l'objet des pensées et des jouissances capables d'intéresser leur vie.

« Les vieilles femmes paraissaient heureuses autrefois ; « elles étaient aimables dans le monde. » — Je le crois ; elles devaient s'y montrer avec cette disposition qu'y portent les aveugles. On remarque qu'ils y sont beaucoup

m L'ÉDUCATION DES FEMMES.

moins tristes que les sourds, parce qu'au milieu de la société la privation qu'ils éprouvent est distraite par Tactivité des sens qui leur restent. Mais qu'on essaie de pénétrer dans leur solitude, et il y a toujours bien de la solitude dans la journée d'une femme ; qu'on lise les ouvrages où elles ont osé raconter ce qu'elles éprouvaient; qu'on interroge leurs lettres, ou plutôt que l'on se consulte soimême, et Ton verra si ce genre de vie tout factice peut suffire au besoin d'une âme que Dieu a faite pour toujours découvrir et se perfectionner toujours. Je connais une jeune et belle femme qui, dans la vivacité de son enthousiasme pour le bien, se promettait de le poursuivre sans cesse, quand même elle n'eût acquis, disait-elle, la dernière qualité nécessaire à la perfection que la veille de sa mort. Si elle persévère, elle peut compter, quoi qu'il arrive, sur une existence pleine et animée. Toute femme qui éprouverait le même désir, fût-ce à un moindre degré, acquerrait une indépendance de l'âge, du temps et des circonstances, le plus sûr pour elle comme le premier des

biens.

S'éteindre avant le temps, détourner la réflexion par des frivolités, demander aux autres des occasions de penser au lieu de les tirer de soi, tout cela exige des efforts qui coûtent beaucoup et laissent peu de satisfaction. La vieillesse ne peut éviter le sentiment triste de son dépérissement; mais si elle le met aux prises avec la verdeur de la jeune génération qui l'entoure, elle s'apercevra bien plus de ce qui lui manque : le plaisir de diriger ne la consolera pas du tout, et d'ailleurs il peut lui manquer. Ce qui ne manque point, c'est le devoir, c'est ce reste de mission qu'il faut exploiter jusqu'au dernier jour; car elle renferme aussi l'obligation de bien mourir.

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