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CHAPITRE XIII

Bien élever un enfant dans le sens moral, c'est lui faire contracter le goût et Thabilude des volontés vertueuses. Mais est-ce lui en donner la raison ? L'éducation doit-elle lui dicter d'avance le formulaire de tous les devoirs, ou mettre son âme en état de les discerner, de les connaître el de les vouloir dans l'occasion ? Voilà, au fond, je ne l'ignore pas, la grande question qu'il faut avoir résolue pour oser proposer un système. Déjà plus d'une fois j'ai nettement énoncé mon opinion. Mais à présent que nous avons franchi le temps où l'éducation est purement physique, et que la vie morale vient de poindre pour notre élève, je serais arrêtée à chaque pas, si je n'avais pas mis dans tout son jour, et, si je puis, hors d'atteinte, le principe qui anime tout cet ouvrage.

Le sentiment du bien et du mal est en nous; c'est l'instrument donné pour en obtenir la connaissance; mais il faut savoir le saisir et l'employer. Trop souvent dans l'éducation nous cherchons à le suppléer. Nous commençons par défendre ou permettre d'agir à nos enfants, comme le défendent ou le permettent nos usages : travail inutile el qui ne fructifie point ; c'est nous procurer seulement un plaisir pareil à celui qu'eux-mêmes éprouvent, lorsqu'ils font mouvoir une marionnette. Un avertissement fondé sur la

coutume ne saurait être présenté que sous la forme despotique de la signification d'un fait. « Cela est, car le monde Ta réglé » : telle est Texpression simple que l'on déguise comme on peut. Je suis loin de la trouver mauvaise ; je n'en sais pas même de plus propre à déterminer, sinon l'approbation, du moins la soumission, et c'est en général tout ce qu'on souhaite ; mais les conventions ne composent qu'une morale secondaire et tout extérieure, dont je voudrais qu'on s'occupât plus tard, et après avoir préalablemeut tourné un jeune esprit vers une autre espèce de devoirs qui se prouvent autrement et qui touchent de plus près. Entre autres motifs, il en est un particulier au temps où nous vivons. L'extrême civilisation a bien un peu amolli les caractères. Ce n'est certes pas l'excès de l'énergie qui peut aujourd'hui compromettre le repos des peuples, ni la conduite des individus, et peut-être que le mécontentement assez général qui se montre partout, malgré le bien-être général aussi, dérive de ce désœuvrement forcé dans lequel l'existence commune, maintenant si unie, si régulière, tient nos facultés les plus actives. La manière de vivre a rendu la vie facile et toute convenue. Il n'y a plus de parti à prendre ; la plupart des forces de l'âme restent sans emploi; et quand l'Évangile n'ordonnerait point à la main gauche de se cacher de la droite, je crois encore que seulement par prudence, et pour n'être point taxé de singularité, il ^ a des vertus fortes qu'il faudrait se garder d'exercer publiquement*. Tant que la barbarie marche vers la civilisation, l'invention des usages et la soumission à ce qu'ils règlent est un perfectionnement. Mais quand cette civiHsation a touché un certain terme, ce qui ravive les

1. Ceci paraîtra contestable, si Ton ne remarque pas qu'il ne s'agit que de la vie privée. La vie politique est aujourd'hui sufYisamment agitée et difficile. C'est précisément parce que l'existence habituelle devient aisée, c'est parce que chacun peut, sans trop de peine, cultiver son esprit, soigner sa fortune, veiller à ses intérêts, à sa conservation, à ses plaisirs, que presque partout on aspire à la vie politique,

hommes, ce qui les tire du commun, ce qui les excite à demeurer eux-mêmes et non les poupées de la société, c'est là ce qui perfectionne.

Nous façonnons nos petites filles pour leur attirer le plus tôt possible les louanges de cette société où elles tiennent une si petite place. Elles sont si bien apprises, que j'en connais qui sauraient au besoin représenter 1res passablement leur mère absente, faire toutes les révérences d'usage, et même placer avec tact toutes les formules de la civilité. On se hâte de les convertir en de jolis automates qui se \ meuvent dans la cadence universelle. Cette cadence prend la place delà véritable harmonie morale. Tous les caractères s'égalisent, tous les esprits se nivellent, tout s'eiTace, tout s'affadit ; et peut-être est-ce à l'application d'une même convention à tous les âges et à toutes les situations delà vie qu'il faut attribuer cette disproportion frappante entre les événements dont nous sommes témoins et les hommes qui ont à les porter.

(( Un article de notre éducation, qui me paraît mauvais et ridicule, dit M. Turgot, est notre sévérité à l'égard de ces pauvres enfants;... ils font une sottise, nous les reprenons, comme si elle était bien importante. 11 y en a une multitude dont ils se corrigeront par l'âge seul ; mais on n'examine point cela : on veut que son fils soit bien élevé, et on l'accable de petites règles de civilité, souvent frivoles, qui ne peuvent que le gêner, parce qu'il n'en sait pas les raisons. Je crois qu'il suffirait de l'empêcher d'être incommode aux personnes qu'il voit; le reste viendra petit à petit. Inspirez-lui le désir de plaire, il en saura bientôt plus que tous les maîtres ne pourront lui en apprendre. On

et que l'on sollicite des institutions qui retendent à tous les citoyens. Les hommes aiment le bonheur, mais ils craignent l'ennui, et voilà pourquoi les peuples heureux sont mécontents ; et voilà pourquoi les gouvernements qui ne voudraient point donner la liberté auraient intérêt à s'opposer au bonheur des peuples.

(Note de l'éditeur, 1824.)

134 i;educatio>' des femmes.

veut encore qu un enfant soit grave; on met sa sagesse à ne point courir, on craint à chaque instant qu'il ne tombe. Qu'arrive-t-il ? on Tennuie et on l*afTaiblit. »

Si j'avais une fille à élever, je ne commencerais point par la déposséder de son individualité, et certaine qu'elle saurait toujours assez tôt faire ce que tout le monde fait, je n'userais ni sa patience, ni mon autorité à le lui enseigner. Mais la laissant vivre d abord comme un enfant et non comme une petite grande personne, ne fût-ce que pour faire connaissance avec elle, je n'attenterais pas dès le début à sa liberté. Sûrement elle n'aurait aucun succès dans les salons, mais cela n'est pas très fâcheux ; à la vérité, il lui arriverait quelquefois d'y être importune et l'importunité ne doit être tolérée à aucune époque de la vie. Nous pourrions en conclure comme Rousseau, qu'il ne faut guère tenir un enfant dans un salon. Mais ne poussons pas, comme lui, la conséquence jusqu'à le transporter dans la solitude ; plaçons-le sous nos yeux au milieu d'enfants de son âge qui auraient droit et goût à la même liberté que lui. Cependant comme une mère ne peut pas arranger toute sa vie pour son enfant, ainsi que le conseillent les auteurs de quelques romans d'éducation, réservons l'autorilé, c'est-à-dire les défenses, pour le moment où notre petite fille sera forcément en présence de personnes étrangères; n'exigeons point qu'elle fasse rien qui mérite leurs éloges, mais seulement qu'elle ne les gêne point. Il est facile de persuadera un enfant qu'il ne doit point gêner; il est facile de lui interdire l'importunité, non pas en lui disant que c'est une impolitesse, mais en lui faisant comprendre que c'est une injustice.

Je suis loin de dire qu'en éducation il faille exclure absolument l'autorité ; mais c'est un moyen qu'il faut ménager, parce que son effet se borne au présent, et qu'il salisfait celui qui l'emploie plutôt qu'il n'avance celui qui en est l'objet*.

1 . a On nous a donné des avis dans l'enfance toujours sous la forme

Mme de Genlis, dans un commentaire sur Emile, qui se réduit le plus souvent à des exclamations contre Rousseau, coupe court à la plupart des systèmes par une proposition qu'elle y fait reparaître sous toutes les formes. Elle pense qu'en fait d'éducation, on répond à tout en disant :« Dieu le veut. Dieu le commande ». Rigoureusement zélée pour la notification impérative de la volonté de Dieu, elle semble oublier que Dieu lui-même n'a point défendu aux liommes de chercher les motifs de ses desseins sur eux, et que le langage de l'Kvangile semble n'avoir été varié dans ses formes familières ou abstraites, directes ou paraboliques, que pour exercer et remplir toute l'intelligence. Par exemple, elle lance son argument favori dans une occasion où l'Évangile lui-même donnerait, je crois, raison à Jean-Jacques. « Pour devenir sensible et pitoyable, disait-il, il faut que « l'enfant sache qu'il y a des êtres semblables à lui, qui « souffrent ce qu'il a souffert, qui sentent les douleurs qu'il « a senties, et d'autres, dont il doit avoir l'idée, comme (( pouvant les sentir aussi. » — « Il faut surtout, dit (( Mme de Genlis, que l'enfant sache que les commande- (( ments de Dieu lui prescrivent tous les actes de bonté. » Je vois à chaque pas de Jésus-Christ sur la terre la pensée et le soin de donner, même au moyen de nos sens, la preuve de la justice de ses commandements ; les Pères qui ont parlé après lui se sont fait une étude de rassembler tous les témoignages qui pouvaient concourir à la démontrer. Voyez et aboyez, est la parole de Dieu lui-même et l'évidence ne lui paraît pas un indigne moyen de parvenir à l'affermissement de la foi.

de reproche, de correction, avec le ton d'autorilé, souvent de menace. De là, une jeune personne, en sortant de la main de ses maîtres ou de ses parents, met tout son bonheur à n'avoir à rendre compte de sa conduite à personne : l'avis le plus amical lui paraît un acte d'empire, un joug, une continuation d'enfance. Eh ! pourquoi ne pas accoutumer les enfants à écouter les avis avec douceur, en les donnant sans amertume? Pourquoi employer l'autorité? »

(Turgot, Lettre à Mme de Graffigny.)

Être bon, faire le bien, sans doute, c'est obéir à Dieu ; et sous quelque forme que nous présentions les devoirs, soit que nous les appuyions sur les rapports utiles qu'ils établissent parmi les hommes, soit que nous les réputions une conséquence de notre nature, toutes ces vues remontent également à la volonté de Dieu. Mais, je l'avoue, dans la disposition où m'a mise l'expérience de ce monde, je ne commencerais pas par mettre Dieu lui-même en jeu ; attentive déjà à ne pas compromettre ma propre autorité, je serais bien plus jalouse encore de la sienne. La désobéissance d'un enfant est naturelle, et souvent peu importante en ellemême. Donner de la gravité à ses fautes est une maladresse, quand on ne réussit point par là à les rendre moins fréquentes ; courir le risque d'intimer la volonté de Dieu, sans exciter sur-le-champ le remords de l'avoir enfreinte et le ferme propos de l'observer, c'est préparer l'insouciance sur ce qu'il y a de plus saint, et peut-être jeter les fondements de l'incrédulité.

Il y a du bon dans tout, et sans doute un sysème d'éducation quelconque, dont le but est moral, peut tourner au profit de qui en est l'objet, s'il est suivi par un esprit distingué. Le principe de Mme de Genlis peut maintenir son élève dans la route de la vertu ; mais ce principe doit-il suffire à rendre cette vertu féconde et assurée? Peut-il tenir la créature dans une activité permise, je dirai même ordonnée? En revanche, il me semble voir dans Emile une foule de préceptes très propres à procurer un pareil résultat.

Seulement l'ensemble de l'éducation d'Emile a mérité ce reproche : « Si Emile existait réellement, on ne saurait où « le placer pour son bonheur et celui de ses voisins. L'Emile (( est admirable pour faire un homme ; mais un bon traité « d'éducation doit faire des nations. » Un des premiers torts de Rousseau est d'avoir apporté tant de retard à traiter avec son élève les grandes questions de son existence ',

1 . Rousseau veut qu'on perde beaucoup de temps dans la première

qu'il risque d'être encore dans le doute sur la plupart au moment où la jeunesse lui ouvre la carrière comme citoyen, et bientôt comme époux et comme père. L'auteur essaie d'échapper à cet inconvénient par deux moyens opposés. Le premier pourrait bien, à la vérité, ne pas manquer son effet; mais je doute de l'innocence complète du second. A

éducalion. Il faut, dit-il, fortifier la machine avant de la mettre en œuvre. Il blâme ceux qui cherchent l'homme dans Tenfant ; je ne sais . trop pourquoi, puisqu'il y est. A quoi bon ni [Je reconnaître, ni ne l'employer? c'est en exerçant la machine qu'on la fortifiera. Appliquer l'atteption d'un enfant à Texamen de quelques idées morales, lui faire apercevoir qu'il a reçu la vie pour agir, pour vouloir et chercher le bien, l'amener à découvrir ce bien par la satisfaction ou le mécontentement de la conscience, le disposer à prendre avec soumission les nécessités de son existence ; tout cela n'est pas plus difficile, et même, je crois, l'est beaucoup moins que de lui apprendre mille choses que nous essayons de mettre dans sa lête presque au sortir du berceau. J'aimerais mieux me charger d'intéresser une petite fille à l'examen de quelques-unes de ses facultés morales, que d'essayer, par exemple, de la tenir attentive sur les difficultés d'une multiplication. Personne cependant ne recule devant l'embarras d'enseigner le calcul aux enfants. 11 est vrai que Rousseau rejette Ircs-loin toutes les instructions précoces ; mais ce serait une autre question de savoir s'il a pu rester en effet assez de temps à Emile, depuis quatorze jusqu'à dix-huit ans, pour découvrir et s'approprier, ainsi que le veut Rousseau, tout ce que jusqu*alors il avait ignoré. Rousseau, presque toujours ému en écrivant, ne prenait pas le temps d'arcorder ses systèmes avec ses sentiments ; il veut faire longtemps à Emile un secret de toutes les vérités de sa nature ; et cependant, poussé lui-môme par l'une de ces vérités, il dit : a Vivre, ce n'est pas respirer, mais agir; c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le sentiment de notre existence. L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie. »

S'il en est ainsi, pourquoi ne pas commencer de bonne heure à faire vivre Tenfant? Pourquoi balancer à lui faire apercevoir, du point où il est, toutes les phases et le but de la carrière qu'il doit parcourir? C'est la société qui, pour sa commodité, a prétendu réduire à l'inaction une certaine partie des êtres qui la composent; c'est encore elle qui décide qu'une portion de notre vie, trop dénuée de toute importance présente, se passera dans l'attente de cette autre portion où l'on nous permettra d'être et d'agir. Je conçois que les hommes • faits, ayant en ce inonde trop peu de temps à perdre, refusent de se mettre en relation grave avec la vie morale d'un enfant; mais c'est

rinstant où Emile, qu'on a toujours tenu hors de la vie sociale, doit commencer d'y paraître, son instituteur, qui

une raison de plus pour faciliter ses rapports avec lui-même, et surtout pour le mettre en présence de Dieu, dont VéterniJé ne dédaigne rien.

A cette noie de Mme de Rémusat, il ne sera peut-être pas sans inlérêt d'annexer quelques extraits des lettres où elle parle de V Emile :

a J'ai fini Tacite, car je ne rêve pas toujours. En cherchant quelque chose, je suis tombé sur Emile, et me voilà le lisant. Mais, mon ami, je vieillis, car je n'aime plus tant Rousseau. Ses paradoxes me frappent et me choquent bien plus qu'autrefois. Je me surprends disant quelquefois tout haut: Mais cela est faux, mais il ment ! Et puis après, je suis tentée de m'affliger d'ôlre devenue plus difficile ; car il faut presque toujours renoncer à un plaisir, en perdant une illusion. » (A son mari, 7 octobre 1808.)

« ... Je viens d'emprun'er Emile, et je vais reprendre à ce pauvre Rousseau dont on ne parle plus que dans les ch'ansons et qu^on ne lit pas. Je pense que vous n'avez jamais lu Emile; mais cela ne vous empêchera point de me répondre quand je vous en parlerai, sans préjudice de Louis XIV qui reviendra de temps en temps à la traverse. » (A son fils, 3 novembre 1817.)

« ... Je lis Emile, j'y trouve des clartés noyées dans une foule de paradoxes qui m'impatientent. Que nous sommes déjà loin du temps où il fall it écrire ainsi pour inoculer la philosophie! Remarquez que je prends le mot dans sa bonne acception. Nous sommes devenus si secs que nous ferions presque la moue à l'éloquence. Rousseau eu revêt toujours la raison, quand il parle raison. On trouverait maintenant que c'est du temps perdu. J'ai peur que nous ne tournions à quelque chose de trop aride; les hommes ne me paraissent point faits pour se défendre toujours des émotions. Élargissez voire âme, disait Fénelon ; il y a bien du sens dans celle parole. » (A son fils, 10 novembre 1817.)

«... J'admire comme vous me donnez à penser, Rousseau et vous. Je souris en lisant le récit tout naïf que vous me faites de vos petites vanités; je trouve des réponses dans Emile: je raisonne et déraisonne à l'aide de tout cela. J'aurais encore beaucoup à dire, mais j'irais loin I Je voudrais aussi parler de cet Emile : c'est un livre dont loute la pratique est insensée, mais dont la théorie est admirable. Jamais enfant à qui on n'aura présenté ses devoirs et ses occupations qu'environnés de l'image du plaisir, ne sera préparé aux mécomptes et aux sécheresses de la vie. Mais ce qui me parait une idée sublime, c'est lorsqu'Émile ayant atteint l'âge de quinze an?, sans avoir encore rien senti, que Rousseau prépare son cœur à l'amitié et à l'amour, d'abord par la pitié. « Le voilà, dit-il, à l'âge où il faut qu'il aime ses sema blables. Eh bien, je veux qu'il commence par les plaindre. » Je ne

reconnaît ce qu'il doit aux hommes comme leur semblable, se Halle de le rattacher à l'humanilé par la puissance de la pitié qu'il réveille dans son âme. Cet endroit est un des plus beaux de Touvrage *". Il y a tant de chaleur et de pathétique dans la peinture des maux qui affligent l'espèce humaine ! Ainsi retracés, ils inspirent une telle compassion pour les êtres exposés à les souffrir, qu'on n'ose pas douter qu'un semblable tableau ne saisit une jeune âme du besoin de les soulager. Ainsi Emile, pour faire connaissance avec ses

sais, mon ami, si j'ai ou tort, mais j'ai pleuré en lisant tout ce passage !. » [A son lils, 21 novemb^ 1817.)

a ... Je lis... sans préjudice d'Emile^ qui me plaît toujours, parce qu'il m'élève l'âme, tout en gênant un peu ma raison. Je voudrais que vous relussiez avec attention le livre IIÎ. Ce livre est plein de choses utiles pour vous, pour moi, pour tous; il traite aussi de la vanité et en parle mieux que nous; il y a un bien beau portrait du jeune homme. Rousseau se trompe bien souvent ; mais ses erreurs, je vous en demande bien pardon, ont bien plus de dignité que les erreurs, ou, si vous voulez, les vérités de Voltaire. Mme de Vannoise dit que Vollaire a un petit cachet des restes de la Régence ; je trouve qu'elle dit bien. 11 passe sur toute chose avec je ne sais quelle lumière qui plaît assez ; mais tout ce^qu'il a touché demeure fané et décoloré derrière lui. Je n'ai jamais, en lisant Voltaire, versé une des larmes que cette lecture d'Emile me fait répandre. Moquez-vous de moi, mon enfant, à la bonne heure. Vous ne me dégoûterez pas de ces belles émotions. » (A son fils, 22 novembre 1817.)

Deux jours après son fils lui répondait :

a ...Je ne suis pas en train, ce matin, de donner dans les spéculations ni de répondre à la dissertation morale que vous m'envoyez. Je vous dirai seulement, en conûdence, que Rousseau m'ennuie et que c'est pour moi un des écrivains les plus obscurs. Je ne saisis jamais ce que signifient ses principes, et je ne comprends pas ses conséquences. Je ne veux point dire ce dont tout le monde convient, qu'il raisonne mal. Je dis que je ne comprends pas comment il raisonne et que la plupart du temps je ne sais ce qu'il veut dire. » (24 novembre 1817.)

Et Mme de Rémusat concluait :

« ... J'ai donc Uni Emile. Ne me répondez pas à ce que je vous en disais. Ce n'est pas la peine : je ne m'en souviens plus. » (A son fils, 6 décembre 1817.)

Sa véritable conclusion est dans sa discussion avec Mme de Genlis, V. ci-dessous, page 130. Cf. page 147.

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