‹ ParChapitre 47 sur 53 · Emile, liv. lY · texte numérisé non relu

Emile, liv. lY

semblables, commence par chercher les plus malheureux : rien n'est plus moral que cette touchante initiation à la vie.

Le second moyen par lequel -Rousseau veut, tranchons le mot, réparer sa faute, entraîne son 'élève dans un vrai sophisme de conduite. Tous les étals de la société lui sont offerts : Emile les repousse tous également, et par la seule raison que, tels que cette société les a faits, tout homme de bien est impuissant à les remplir. Il ne faudrait pas cependant que Télève de Rousseau raisonnât comme celui du D' Pangloss, qui considère les unes après les autres les diverses professions des hommes, et les frappe d'une si amère satire qu'il conclut à n'en exercer aucune. Si dès l'enfance, on eût nourri Emile de cette idée qu'il y a une patrie et qu'on lui doit de la servir, qu'il y a des familles et qu'elles imposent des liens, mieux préparé aux imperfections humaines, mais affermi sur les devoirs particuliers, il aurait senti qu'il n'appartient à personne de se constituer spectateur inutile sur la terre, de vivre comme un voyageur, ou du moins il n'eût osé faire une vertu de celte inutilité. Le défaut de ÏÉmile est tout entier dans la partie romanesque. Rousseau prétend ramener l'homme k la nature par l'artifice, à la vérité par le paradoxe, et pour le rendre honnête, il le rend incapable de tout. C'est sur ce point que je me sépare de lui et que j'ai dû m'expliquer : il faudrait une grande confiance en soi pour condamner Rousseau d'un trait de plume. Mais il ne s'est pas mépris dans son intention générale; il n'a pas eu tort de chercher hors des conventions de la société et dans la nature même, la raison et l'iionnêteté; il n'a pas eu tort de croire que, pour instruire son élève, il devait l'émouvoir et l'éclairer. C'est là l'idée qui m'est commune avec lui, et en la dégageant des erreurs brillantes qu'il y a mêlées, j'ai cru répondre pour mon compte aux objections dirigées contre lui.

Revenons. Ce serait enfantillage d'amour-propre et prétention chimérique que vouloir écarter toutes les méthodes

conseillées et suivies jusqu'à ce jour. Quoi qu'on dise et qu'on écrive, les parents les mêleront toujours : la mère qui respectera le plus la liberté de son enfant rencontrera beaucoup d'occasions forcées de lui donner des ordres; celle dont les penchants seront le plus despotiques ne pourra ni ne voudra toujours le contraindre et comprimer sa raison. Il serait peu sensé de tout prescrire ou de tout interdire; mais il faut rechercher dans quel cas et en quel sens chaque système est applicable, lequel est le plus souvent meilleur et doit dans la pratique dominer les autres, qui ne peuvent être alors employés que comme des auxiliaires.

11 est incontestable que la volonté du bien sur la terre est une émanation de la volonté du Créateur, qui ne peut que vouloir bien; mais ce qu'il veut peut être présenté à sa créature sous diverses formes. En suivant Mme de Genlis, on concevrait un plan d'éducation où les devoirs seraient imposés en vertu des commandements de Dieu, commentés et interprétés par les commandements des parents. Ce système répondrait à celui du gouvernement absolu dans les mains d'un seul homme, présumé toujours plus éclairé, plus juste et bien intentionné. Les cas prévus auraient leur solution toute prête, et les nouveaux seraient résolus par une décision équitable, mais arbitraire. L'enfant soumis à une loi positive prendrait le pli d'une obéissance probablement bien employée. Doux et timide, il ferait peu de fautes; la loi écrite ou dictée lui tiendrait lieu de conscience ; et dans des mains habiles, sous une surveillance minutieuse, il parviendrait à l'âge de l'action avec des habitudes, je ne dirai pas morales, mais régulières. Considérez maintenant dans quelle inertie une telle direction, suivie exclusivement, aurait tenu la plupart des facultés de l'âme. Représentez- vous cette conscience, qui ne serait que de la docilité; cette raison, qui ne serait que de la mémoire ; et le danger des fausses interprétalions de la loi divine; et, lorsqu'il faudrait agir par soi-

raêrae, rimpossibilité de délibérer avec lumière, et de se décider autrement que par l'analogie, la plus trompeuse des inductions dans les questions morales. Ajoutez que tout le plan d'éducation serait renversé, si la directrice venait une seule fois à commander à faux; car ce serait comme ces erreurs d'un juge qui font jurisprudence. « Notre « âme, dit Montaigne, ne branle qu'à crédit, liée et con- « trainte à l'appétit des fantaisies d'autruy, servie et capce tivée sous l'autorité de leurs leçons. »

Dans l'éducation, il s'agit moins de faire faire le bien que d'apprendre à le vouloir et à le faire. En commandant toujours, nous vaquons seulement au présent. Sans doute une mère a titre pour commander, et l'obéissance aux parents est un devoir qu'il ne faut pas laisser sans exercice ; mais il n'est pas le seul, il faut songer au temps où l'enfant sera séparé de ses parents, indépendant du moins, supérieur peut-être. Que fera-t-il de croyances et de maximes qu'il ne se sera pas appropriées, et dont la vérité ne lui sera garantie que par le témoignage de ceux qu'il respecte toujours, mais enfin qu'il juge? Pour sa sûreté comme pour sa dignité, il vaut donc mieux, dès les premières années, lui inspirer le devoir que le lui dicter.

Cela est si vrai que la plus impérieuse des mères, la plus implicite dans ses commandements, raisonne encore bien souvent avec sa fille, et qu'une éducation toute d'autorité est impossible. Aussi ce qu'on attaque ici, est-ce l'éducation où l'autorité prévaut, dont elle est le grand ressort, la dernière raison, tandis qu'elle ne doit être qu'un moyen accessoire que les circonstances forcent d'employer provisoirement.

Ce système a pour les filles un inconvénient particulier : il tient leur jeunesse tellement oisive que nécessairement leur préoccupation se fixe sur l'avenir, qui seul leur promet une existence libre et vive, tandis qu'on ne poursuit chacune de leurs fautes que dans ses effets pré-

I sents. Cependant il n'est pas fort important que dans le

I jeune âge on fasse mal ou bien, qu'une petite fille soit

toujours ce qu'on appellaibien sage; mais elle mérite d'apprendre de bonne heure qu'il y a un mal et un bien, et qu'elle doit éviter l'un et pratiquer l'autre. Loin de commencer par dire qu'il ne faut point faire mal, parce que Dieu le défend, il ne faudrait prouver qu'en seconde ligne que c'est parce que le mal est mal que Dieu l'interdit. L'obéissance passive détourne l'attention de la chose commandée pour la porter sur le commandement. Ainsi la eonscience devient oisive et la vie monotone : de là cet ennui de l'âme, le pire de tous les ennuis. On recommande d'exercer les forces du corps chez l'enfant ; celles de la raison méritent bien qu'on s'en occupe ; la réflexion 'est le plus utile de tous ses mouvements.

On ne peut trop s'étonner de cette étrange manie d'affaiblir des caractères déjà si affaiblis. Qui donc nous a donné le droit de dépouiller l'espèce humaine de l'énergie et de l'activité qui lui sont propres? Serait-ce par un calcul de sécurité? Serait-ce qu'on espère, en enchaînant la raison de l'homme, en atténuant chez lui la force de résolution, en essayant de lui enlever la liberté du choix, le préserver des égarements d'une pensée téméraire et des désordres sociaux qui en paraissent la suite? Le calcul serait bien faux. Dans l'éducation, non plus que dans le gouvernement, le dernier siècle n'a point négligé l'autorité absolue, et la licence de penser n'a point connu de bornes, d'autant plus dangereuse qu'elle marchait de front avec l'amollissement des caractères. Une expérience récente nous a prouvé qu'à les énerver, la société n'en est ni plus assurée ni plus tranquille, et qu'en rapetissant les hommes, on ne rapetisse pas les événements. Jamais nation plus frivole n'a eu à lutter contre de plus terribles vicissitudes, et, pour me rapprocher de mon sujet, jamais les femmes moins préparées n'ont eu à subir une révolution pluscom-

plète el plus dure dans leur situation; qu'a-t-on gagné à leur donner une éducation toute de montre, toute d'étiquette, sans sérieux et sans moraJe?

Si, dès la première enfance, une mère économe de son autorité ne l'imposait que dans les cas indispensables, et déliait ainsi les entraves de Vâme dont parle Montaigne, l'éducation serait plus intime, plus solide et d'un effet plus durable. Je sais bien que, pour obtenir les choses que Ton ne veut point commander, il faut plus de paroles et de temps. Les paroles, on est toujours maître de dire toutes celles qui sont nécessaires; le temps, on en épargnera beaucoup, en ne prétendant obtenir que les choses indispensables. Je ne dis pas qu'on doive laisser brûler un enfant pour qu'il ait un salutaire effroi du feu, le rendre malade pour l'empêcher d'être gourmand, tolérer ses cris dans une chambre où se trouvent réunies des personnes dont il trouble la conversation ; mais qu'une mère ne doit point user de son je le veux sur une infinité de riens qui ne sont que des inconvenances, et que les coutumes seules condamnent. Changez ces coutumes, peut-être les choses défendues deviendront permises. Il est juste de pourvoir d'abord à ce qui, dès la première fois, peut être réglé définitivement.

Si l'habitude ne rendait pas tout possible, il semblerait étrange qu'il fut si généralement établi qu'on doit commencer à mettre l'ordre là où il n'y a pas encore de mouvement. Vous dites à votre enfant ce qu'il ne faut pas qu'il fasse, avant qu'il ait songé à faire quelque chose. Que craignez-vous? N'êtes- vous pas au fond maître du présent? Où donc est le péril? — Mais il n'est jamais trop tôt pour donner des habitudes douces et rangées. — A la bonne heure. Cependant, regardez bien : Qui sait si votre enfant n'apporte point une humeur précisément trop soumise ou trop ordonnée? car l'excès de la douceur peut rendre faible; le besoin extrême de l'ordre produit l'impuissance de résister à l'inattendu. Partout nous rencontrons la

crainte de l'énergie, et cependant nous périssons de mollesse et d'indifférence.

Dans un ouvrage distingué, entrepris il y a quelques années, et qui malheureusement n'a point été terminé*, je trouve cette réflexion, qu'on pourrait m'opposer comme objection : « Les défauts des enfants sont purement né- « gatifs. Les penchants de l'enfance n'ont point de force; « mais la raison est faible : elle offre mille facilités pour « détourner les mauvaises habitudes, mais nul point d'ap- (( pui pour les combattre. »

La différence entre les enfants et les hommes n'est pas telle que les défauts des uns aient quelque chose de beaucoup plus positif que ceux des autres. L'homme fait se décide trop souvent à vivre avec son défaut, comme on s'accommode avec un ennemi qu'on ne peut éloigner. Ce défaut même, la plupart du temps, est négatif en lui, c'est-à-dire qu'il n'y a pas assez de puissance ou de volonté, enfin de raison dans sa raison, pour réprimer telle ou telle de ses passions. A tout âge, les penchants mauvais n'ont réellement de force que parce que la raison est faible. Si un homme du peuple se livre plus à la colère, ce n'est point que, de toute éternité, il soit réglé que la portion de l'espèce humaine dévouée à vivre du travail de ses bras éprouvera des passions indomptables, mais c'est que sa raison, sans force et sans portée, n'a point corrigé ses penchants. La plupart de nos passions peuvent être considérées comme des erreurs auxquelles portait le naturel, et qu'une raison inerte ou faussée a laissées croître.

Je conçois bien que détourner les mauvaises habitudes, c'est en imposer, en conseiller, en faire contracter de meilleures, qui remplissent la place que les premières occuperaient. Sans doute il serait aisé d'offrir à une petite fille un train de vie à la fois réglé et amusant, qu'elle finirait par goûter : à celle, par exemple, qui montrerait

de rinclination pour le désordre, on ferait des présents qui lui plairaient, à condition qu'elle en aurait soin, et Ton s'appliquerait à lui rendre nécessaire pour tel jour le chiffon qu'elle aurait laissé gâter..., etc.; de celle manière, on la détournerait de ses fautes plutôt qu'on ne l'en corrigerait, et l'on réussirait peut-être à en faire une femrne d'une bonne conduite et estimée du public. Mais ne courrait-on pas le risque d'avoir exercé sa vie trop machinalement, et ne pourrait-il pas lui arriver, si les événements la servaient mal, peut-être même quand ils la serviraient bien, d'être inhabile à les juger, pour en tirer parti, et de tomber dans cette passiveté de l'âme à laquelle j'attribue l'ennui que nous traînons après nous, et la tentation d'y échapper à nos périls ?

Il ne suffit donc pas, pour l'avenir au moins, de détourner les mauvaises habitudes, en les remplaçant par les bonnes; car il s'agit de donner à l'enfant une moralité active, pour le guider dans les difficultés et les nouveautés de la vie, pour l'occuper tout entier et satisfaire à toutes ses facultés. Pour cela, il faut combattre directement ses erreurs, ses faiblesses el ses passions; et le point d'appui ne manque pas, c'est la conscience. Elle n'est point une prérogative de l'âge fait; car elle est assurément aussi nulle ou du moins aussi informe chez l'homme mal ou point élevé que chez un enfant. Je croirais même qu'elle l'est davantage; car chez l'un, son impuissance, à vrai dire, tient du sommeil, chez l'autre, elle a tous les caractères du suicide.

C'est à la raison de l'homme qu'on s'adresse lorsqu'on veut obtenir de lui quelque chose. On peut également s'adresser avec confiance à celle de l'enfant, si l'on proportionne ce qu'on exige de lui à ce qu'il peut donner. Montaigne a dit : « Ma science est d'apprendre à vivre; un « enfant en est capable au partir de la nourrice beaucoup « mieux que d'apprendre à lire ou à écrire. » Voici ce qu'on trouve dans un autre passage des Annales de VÉdu--

cation : « Rousseau pense que, dépourvu de toute moralité ({ dans ses actions, Tenfant ne peut rien faire qui soit « moralement mal. H est sûr du moins qu'il n'a pas notre (( moralité; mais n'a-t-il pas la sienne? S'il lui manque la « connaissance réfléchie du bien et du mal, n'en a-t-il pas « le sentiment? 11 serait difficile d'assigner l'époque de la « vie à laquelle remonte l'origine de ce sentiment; l'enfant (( encore sur les bras est arrêté par un air fâché, enhardi « par un sourire ; et l'idée qu'il en conçoit est si distincte (( de l'effet machinal qu'il en peut recevoir, qu'on le voit « quelquefois chercher d'un air inquiet sur le visage de « sa mère si le ton grave qu'elle a pris est un jeu ou « l'effet du mécontentement. Un enfant sait déjà très bien (( que ce qu'on lui défend est mal. Il y a déjà pour lui (( dans la punition une amertume qui ajoute beaucoup à « celle de la privation. De quelque part que vienne à l'en- « faut cette idée de l'existence du bien et du mal, celle « crainte de l'un et ce désir de l'autre, il a déjà une con- « naissance, un sentiment capables de régler plusieurs de « ses actions, une moralité faite pour les conduire. Mais « cette moralité n'est pas encore assez forte pour n'avoir (( pas besoin qu'on la soutienne sans cesse par les moyens « qu'on a employés pour la former. »

Voilà donc le point (Vapjmi trouvé pour combattre les mauvaises habitudes. Il est bien certain qu'il ne rendra pas sur-le-champ le service qu'on en attend; mais il faut toujours l'employer, et n'user de l'autorité qu'avec l'idée qu'on l'abdiquera, dès qu'elle pourra être remplacée. Je ne sais pas de loi qui donne à une créature humaine, même quand cette créature est une mère, le droit de fixer l'époque, la journée, l'inslant où elle permettra à une autre créature humaine, fût-ce sa fille, de commencer à recourir aux lumières de la conscience. Il faut l'épier, et lui répondre dès qu'elle parle. La religion fixe à sept ans la première confession des enfants : elle a donc admis qu'à cet âge la faculté du repentir, par conséquent la connais-

sance réfléchie du bien et du mal, était acquise : c'était supposer que longtemps à Tavance les parents auraient Véveillé cette connaissance ; autrement une première confession serait inutile ou mal faite; toute institution chrétienne, considérée même sous des rapports humains, exige le concours de la raison.

Il est assez indifférent de décider si c'est longtemps avant cet âge de sept ans qu'on essaiera d'employer avec un enfant les mots bien ou mal autrement que dans l'acception de chose punie ou récompensée. Rien ne peut, rien ne doit être réglé à cet égard. Toute mère comprend, par exemple, la nécessité de donner de très bonne heure à sa fille le sentiment de la pudeur, et n'en rejette jamais bien loin les premières leçons. Comme il serait impossible de lui en faire concevoir l'importance et le charme, je sais qu'on ne peut d'abord que lui en donner l'habitude. Mais on conviendra qu'elle la prend bien aisément; son instinct seconde merveilleusement les précautions maternelles. Il y a en ce genre des répugnances qui semblent innées en elle. Eh bien ! ce même instinct se retrouverait dans d autres occasions si, dégageant la première éducation de ces soins infinis destinés à prévenir, à défendre ou à punir un mal relatif et arbitraire, on se tenait d'abord dans une extrême indulgence habituelle pour ne montrer de sévérité que dans un petit nombre d'occasions, peut-être même dans une seule vraiment importante. Et en effet, qu'une seule fois un enfant ait éprouvé au dedans de lui une impression de sa faute indépendante de celle que lui cause la punition, toutes les difficultés sont aplanies; la mère peut se dire qu elle et sa fille sont dans la route : la difficulté ne consiste donc qu'à faire éprouver cette impression une première fois.

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